Vous avez tous vu déambuler dans les rues de nos villes des grappes de jeunes filles hystériques avec à leur tête une future mariée déguisée en gogo-girl ou Maya l’abeille: pour celles qui y auraient échappé, on appelle cela un enterrement de vie de jeune fille et, loin d’être une coutume héritée des temps anciens, c’est un rituel apparu dans les années 80 seulement. La preuve que le mariage, loin d’être moribond, se renouvelle encore et toujours. D’ailleurs depuis quelques années, le nombre d’unions est en hausse constante dans la plupart des pays européens, dont la Suisse. Mais sous un même mot, que de changements depuis le mariage bourgeois des années 1880, de l’Eglise toutepuissante du Moyen Age ou de l’Antiquité préchrétienne! La monumentale Histoire du mariage que publient les éditions Robert Laffont dans leur excellente collection Bouquins plonge dans l’évolution d’un rituel qui depuis plusieurs millénaires fonde les relations entre les hommes, les femmes et la société. Brassant de manière accessible et fouillée les points de vue sociologiques, philosophiques, juridiques, littéraires et artistiques, balayant beaucoup d’idées reçues – non, les familles recomposées ne sont pas une invention moderne: les couples de l’Ancien Régime duraient en moyenne une douzaine d’années, brisés par une mort précoce, et le veuf, ou la veuve, refondait une famille – elle traverse les siècles et les comportements conjugaloamoureux, s’interrogeant sur ses fondements, ses normes, son imaginaire et son potentiel futur. Traversant les pages, une interrogation: comment est-on passé d’une «organisation sociale liée au contrôle de la reproduction» à une «civilisation conjugale »? Autrement dit, comment le mariage est-il passé d’une affaire collective, familiale et sociale, à une affaire privée et individuelle? C’est d’abord une affaire de contrôle de la reproduction. Même et déjà chez les chimpanzés, le mâle et la femelle restent ensemble non seulement pendant la période d’accouplement mais aussi après la naissance du petit, «poussés par l’instinct à préserver l’espèce grâce aux soins parentaux». Dans l’Antiquité, le mariage n’est jamais une union provoquée par les sentiments personnels de deux individus mais une alliance trouvant sa justification dans leur descendance. Le destin de chaque homme et femme est le mariage: les non-mariés sont des marginaux voués à une existence stérile et malheureuse. Des lois, à Sparte ou Rome, font du célibat un crime contre la société et prévoient des amendes pour ceux qui voudraient échapper au mariage et refuseraient volontairement d’engendrer pour leur communauté des enfants légitimes. Le mariage monogamique ne fait que lentement son chemin, s’épanouissant avec le mariage sacrement et indissoluble régi par l’Eglise qui constitue et définit autour du XIIe siècle le modèle conjugal chrétien.
Dehors, l’Eglise. C’est la Révolution française qui retire à l’Eglise son pouvoir de marier et de légiférer sur le mariage pour le confier à l’autorité civile et légaliser – momentanément – le divorce: en 1791, un mariage est élevé au rang de mythe révolutionnaire, celui du populaire comédien Talma, qui veut épouser Julie Careau, une mondaine sur le retour. Le curé de Saint-Sulpice refuse de publier les bans, puisque tout comédien est par principe excommunié. Talma proteste auprès des députés, un rapport s’ensuit sur la nécessité urgente d’un contrat civil. Après d’âpres discussions, la Constitution française institue que «la loi ne considère le mariage que comme contrat civil» Une page se tourne: la Révolution va beaucoup plus loin que Louis XVI qui, en 1787, avait concédé un Edit de tolérance aux minorités religieuses comme les protestants qui avaient déjà récusé à l’Eglise le pouvoir de régir l’union entre les couples. Désormais, dans la plupart des pays européens, seul le mariage civil est valide. Libre à chacun ensuite de procéder à une cérémonie religieuse – à noter qu’aujourd’hui encore, si l’on passe à l’église en Italie, en Espagne, ou au temple dans les îles britanniques et dans les pays scandinaves, nul besoin de passer également à la mairie...
L’amour comme solution. Le modèle du mariage traditionnel bascule lentement au cours du XIXe siècle. L’exode rural, l’urbanisation des modes de vie, le progrès matériel, le travail des femmes, les aspirations artistiques et culturelles, la généralisation de la lecture de romans et de feuilletons, la découverte du corps, la montée en puissance des exigences individuelles, la reconnaissance de la légitimité du désir, les premières croisades féministes, tout cela fait que peu à peu, le couple ose penser à ses intérêts et les mariés à leur épanouissement personnel avant ceux de la cellule familiale ou de la société dans laquelle ils s’inscrivent. Un nouveau rituel fait d’ailleurs son apparition dans les années 1820-1850: le voyage de noces qui, d’une visite à la famille, se transforme en une lune de miel passée dans une heureuse solitude à deux. Entre les années 20 et 60, hommes et femmes font définitivement exploser le modèle de mariage instauré jusque-là – les femmes étant les principales actrices de ces bouleversements. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mariage d’amour triomphe. Bonne nouvelle pour le mariage, et... mauvaise nouvelle aussi: cette union n’est plus la fin annoncée de l’amour, sinon les Pacs et autres partenariats enregistrés, revendications des amoureux de même sexe jusque-là exclus du mariage légal, n’auraient pas surgi en force. Mais du coup, le mariage contemporain, totalement surinvesti, porte toutes les aspirations des candidats à l’amour-toujours: une relation sexuelle pleine, le sentiment amoureux, l’épanouissement personnel et à deux, l’aspiration à la filiation. Si crise du mariage il y a, elle ne vient non pas de ce qu’on ne croit plus à cette forme d’union, mais au contraire parce qu’on y croit trop. Etouffé par trop de grandes espérances, le mariage en est fragilisé: il suffit d’une seule aspiration frustrée pour que sa totalité soit remise en question. Signant la fin, non d’une histoire, mais d’un fantasme d’histoire.
CINQ DATES IIIe siècle av. J.-C. Un anneau de fer apparaît pour la première fois dans les rites de fiançailles à Rome. 1148 Le mariage est désigné comme l’un des sacrements dans un décret du pape Lucien III. XVIIe siècle La réforme protestante dénie au mariage son caractère sacramental et autorise le divorce. 1792 Le mariage civil en mairie devient le seul valable aux yeux de la loi en France. 2005 La Suisse devient le premier pays du monde à adopter le partenariat enregistré pour homosexuels. Cinq pays autorisent le mariage homosexuel dans le monde (Belgique, Espagne, Canada, Hollande, Afrique du Sud).
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