En ce week-end prolongé de President’s Day, la patinoire du Rockefeller Center, au cœur de Manhattan, attire les foules. Les tours du centre d’affaires sont pratiquement désertes. Un homme s’est néanmoins présenté à la porte d’un building du complexe édifié dans les années 30 par John D. Rockefeller, entre la 50e et la 51e Rue. Majid Pishyar reçoit dans un local qu’il présente comme l’un des bureaux de son empire industriel et financier, 32Group.
Cheveux noirs, barbe poivre et sel taillée, veston sombre, foulard chic, l’homme d’affaires iranien, âgé de 57 ans, porte beau. Après de nombreuses demandes, il a finalement accepté de donner des explications à L’Hebdo sur ses affaires. L’heure est brûlante. Servette, qu’il préside depuis 2008, est au bord de la faillite. Pourquoi son président a-t-il laissé s’empiler des impayés de plusieurs millions de francs? A-t-il vraiment les moyens d’honorer ses engagements? Ayant toujours refusé de livrer le détail de ses affaires, l’homme d’affaires a suscité des doutes croissants. Au point que le canton et la Ville de Genève ont exigé vendredi dernier un audit des comptes du club de foot.
Petites entreprises. Les locaux sont vides. Le décor est débarrassé de tous les signes qui témoigneraient d’une activité débordante. Pas de plaque sur la porte. Le nom de 32Group Holding Company, LLC, ne figure pas au répertoire du prestigieux centre d’affaires. Selon la Division of Corporations de l’Etat de New York, l’équivalent du Registre du commerce, elle est domiciliée à une tout autre adresse: chez son fils Ehsan, dans un appartement proche de Central Park.
Cette discrétion résonne étrangement au regard de l’envergure dont se réclame Majid Pishyar: «Mon groupe compte plus de 32 activités», explique l’homme d’affaires, au début d’une discussion en anglais qui durera près de deux heures. Mais quelles sont ses affaires? L’Iranien reste avare de détails, quand ses explications ne tournent pas à la confusion. Non seulement il ne livre pas de chiffres, mais il demeure aussi extraordinairement évasif sur ses filiales. Même ses plus proches collaborateurs et partenaires n’ont pas de vision d’ensemble.
Mégaprojet abandonné. La partie visible de 32Group ressemble plus à un conglomérat de petites entreprises qu’à un empire commercial et industriel. A Genève, elle inclut une société de gestion de fortune, SFCS, occupant une poignée de collaborateurs au quai des Bergues, les restaurants Le Soir et L’Atmosphère, le joaillier Gilbert Albert, et Next House, une société de construction de villas de luxe. Le groupe a encore des participations dans La Cuillère suisse, une chocolaterie basée à Vevey, et dans le golf de Vuissens dans la campagne fribourgeoise. Il détient aussi la ligne de vêtements sportifs Trentadue, qui habille les joueurs du Servette.
A Dubaï, le groupe siégeait jusqu’à récemment aux 51e et 52e étages des Emirates Towers, l’un des plus prestigieux édifices de la métropole.Il a déménagé. Hormis quelques activités de négoce de matériel informatique et industriel, il possède une demi-douzaine de pharmacies et quelques restaurants. Majid Pishyar affirme en outre détenir la moitié du capital de la filiale aux Emirats arabes unis de Securitas. Le groupe suédois de surveillance dément: «Il nous a facilité l’entrée dans ce marché, mais n’a jamais été actionnaire. Nous n’avons plus de liens avec lui», explique une porte-parole à Stockholm. Le directeur de la filiale aux Emirats, en fonction depuis avril 2011, n’a jamais vu l’homme d’affaires iranien.
L’IRANIEN RESTE AVARE DE DÉTAILS SUR SES AFFAIRES, QUAND SES EXPLICATIONS NE TOURNENT PAS À LA CONFUSION.
Dans le passé, 32Group a été un acteur significatif dans l’immobilier de l’émirat. De 2002 à 2008, il a participé à la construction de plusieurs tours. En 2006, il annonçait la réalisation, avec le groupe étatique Dubai Holding, d’une piste de ski devisée à 1 milliard de dollars, le Snowdome.
Or, ce projet a été emporté par l’explosion de la bulle immobilière à la fin de 2008 et est demeuré à l’état de vaste chantier. Lorsqu’ils veulent voir la neige, les habitants du lieu se rendent deux kilomètres plus loin, à Dubai Ski, dans l’énorme Mall of the Emirates.
Règlements extra-judiciaires. Plusieurs partenaires ont connu des mésaventures similaires. D’abord émoustillés par des promesses, ils se retrouvent, comme les créanciers de Servette, avec de gros engagements non honorés.
Par exemple, Gilbert Albert espérait avoir trouvé la personne qui donnerait un nouveau souffle à ses joailleries. Aujourd’hui, ses relations avec Majid Pishyar, qui a racheté sa société en septembre 2011, se sont dégradées. «Les relations sont tendues, nous tentons un règlement sans devoir passer par une procédure judiciaire», répond son avocate, Me Laurence Bory Villa.
Les termes ne sont guère différents avec David Pivoda, patron de la société de marketing Zefyr à Genève. Cet ancien membre du comité du Servette a cédé une partie de son capital à l’Iranien. Aujourd’hui, les deux partenaires sont en litige concernant la société. De même, les relations que l’Iranien a eues avec Michel Georgiou, un ex-cadre de Swiss Olympic, se sont rompues de manière acrimonieuse au début de 2009. Cet homme d’affaires reprochait au président du Servette, qui lui avait demandé de lui proposer des villas de luxe, de ne pas tenir ses engagements financiers.
Certes, ce type de conflits fait partie de la vie des affaires. Et certaines transactions impliquant Majid Pishyar se déroulent sans heurts, comme la transmission du golf de Vuissens. Mais cette relation est récente, au contraire de celles du joaillier ou de l’ancien cadre de Swiss Olympic.
L’écran de fumée que crée Majid Pishyar semble masquer le déclin d’un groupe autrefois florissant. Mais l’homme n’a rien perdu de sa capacité à jouer à Janus. Il montre d’abord le visage du visionnaire avant de se dérober. Les créanciers de Servette devront donc jouer très serré pour recouvrer leurs avoirs sans provoquer une nouvelle chute du club grenat.
«Je ne suis pas un ange, mais un homme d’affaires»
Assis aux côtés de son fils Ehsan dans une salle de conférence du Rockefeller Center dimanche dernier, Majid Pishyar se confie à L’Hebdo sur Servette, ses affaires et les reproches qui lui sont adressés.
Que faites-vous à New York?
C’est un centre d’affaires essentiel, tout comme Genève et Dubaï, autres points de chute de mes activités. J’y suis depuis la fin des années 80. J’ai plusieurs activités aux Etats-Unis dans de nombreux domaines, notamment une société active dans la construction à Las Vegas, Pishyar & Pishyar LLC.
Pourquoi restez-vous aux Etats-Unis alors qu’il y a le feu à Servette?
Je me rends là où me commandent mon devoir et mes affaires. Les cas que vous évoquez sont réglés par mes cadres sur place. Cela fait trois ans que j’avertis les autorités et les milieux d’affaires genevois qu’ils doivent contribuer eux aussi à la vie du club de football de leur ville. Face aux critiques que j’ai reçues par le passé, j’ai proposé de céder ma place, mais personne n’a cherché activement à me remplacer. En fait, ces gens sont très contents que ce soit moi qui paie. Pour moi, il n’y a pas d’incendie. C’est aux personnes attachées à la survie de Servette de se manifester pour ne pas voir le club disparaître.
Les autorités genevoises exigent un audit des comptes de Servette, à qui elles ont attribué un demi-million de francs en 2011. Que leur répondez-vous?
Les auditeurs sont les bienvenus en tout temps. Ils peuvent se coordonner avec les nôtres à leur convenance.
De nombreux doutes se sont exprimés quant à la réalité de vos moyens financiers. Comment les démontrez-vous? Quelle est la taille de votre groupe?
Le nom, 32Group, signifie que nous avons 32 activités. En fait, nous en avons davantage. Cela dit, je ne publie pas de chiffres. Mais vous pensez que je n’ai pas de quoi intervenir? Si à Genève on me prend pour une baudruche, je ferme toutes mes activités sur place et ne mets plus d’argent dans Servette. L’Europe fait faillite et c’est moi le méchant? Restons sérieux.
Difficile d’identifier vos activités, hormis de petites sociétés en Suisse et à Dubaï principalement. Où sont les usines textiles dont vous vous dites le propriétaire?
Je veux être discret. Mais il est clair que l’argent mis dans Servette ne vient pas de petites activités, mais d’affaires plus sérieuses comme la construction et l’industrie automobile. Les gens ne me connaissent qu’en raison de mon engagement sportif. Mais je suis à Genève depuis plus de trente ans.
Que faites-vous dans l’automobile?
Je travaille avec trois marques d’automobiles européennes en Iran. Avec une de celles-ci, nous étions partenaires à parité à Téhéran dans la société Iran Spek, dans le domaine des camions. J’ai aussi été actif dans l’immobilier avec Iron Taj, qui a bâti la station de ski de Tochal dans l’Elbourz au nord de Téhéran.
«SI À GENÈVE ON ME PREND POUR UNE BAUDRUCHE, JE FERME TOUTES MES ACTIVITÉS SUR PLACE ET NE METS PLUS D’ARGENT DANS SERVETTE.»
Majid Pishyar
Vous ne l’êtes plus?
En Iran, il faut savoir faire profil bas. Mais je n’ai pas de problèmes avec le gouvernement. J’en reste éloigné, car je ne comprends pas la politique. Cela fait vingt ans que j’ai quitté l’Iran.
A Dubaï où vous avez participé à plusieurs opérations immobilières. La plus importante, le Snowdome, est à l’arrêt depuis 2008. Aucun projet n’est en vue. Qu’y faites-vous maintenant?
Le Snowdome résultait d’une collaboration avec le gouvernement de l’émirat. Malheureusement, la crise de 2008 a provoqué l’arrêt de ce projet. Mon activité se limite à gérer des immeubles existants.
Pourquoi votre siège de Dubaï ne répond-il plus?
Les locaux étaient trop exigus. Nous avons distribué nos activités en plusieurs lieux, notamment Nassima Tower. La filiale de Securitas, dont je possède 50%, a ses propres bureaux.
Securitas affirme que vous n’avez jamais eu de participation dans sa filiale à Dubaï et le responsable local ne vous connaît pas. Comment l’expliquez- vous?
J’ai tant d’employés que tous ne peuvent pas me connaître. Et en dépit de ce qu’affirme Securitas, je vous dis que je suis actionnaire à 50% de Securitas aux Emirats arabes unis.
Gilbert Albert et son avocate qualifient de «tendues» leurs relations avec vous. Pourquoi, à votre avis?
Comme pour Servette, c’est un cas de mauvaise gestion que l’on m’a demandé de redresser. Gilbert Albert est un artiste fantastique, mais dont les affaires étaient particulièrement mal gérées et qu’aucun Genevois ne voulait aider. De plus, il ne respecte pas ses engagements contractuels.
C’est justement un reproche que vous adressent plusieurs anciennes relations d’affaires en Suisse. Leur renvoyez-vous la balle?
Si un partenaire ne fournit pas la prestation convenue, je ne vois pas pourquoi il faudrait le payer. Je ne suis pas un ange, mais un homme d’affaires. Ce sont les autres qui viennent à moi. Je ne les ai pas invités. Ce que j’ai appris à Genève, c’est que des opportunistes cherchent à s’enrichir sur le dos d’une personne comme moi. J’ai toujours respecté mes engagements.
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