Pour la Suisse, la chute de Mouammar Kadhafi a un goût particulier. Le goût d’un plat qui se savoure froid: celui d’une revanche sur un clan qui a traîné le pays des bons offices dans la boue. Qui l’a pris en otage en kidnappant deux de ses ressortissants. Que le fils Hannibal, arrêté en juillet 2008 à Genève pour avoir maltraité deux de ses domestiques, voulait rayer de la carte à coup de bombe atomique. Que le père voulait démembrer en le partageant entre ses voisins.
Mafia, suppôt du terrorisme islamiste, pays des banquiers au service d’al-Qaida: pendant deux ans, «Kadhafou» a insulté et mis sous pression la Berne fédérale. Il a exigé des millions de dollars de rançons, su jouer avec les nerfs du Conseil fédéral, a failli faire perdre la face au président de la Confédération d’alors, un Hans-Rudolf Merz revenu bredouille de Tripoli après y avoir présenté les plates excuses au nom de la Suisse.
Depuis, le roi des rois d’Afrique est nu. Lui qui avait traité ses adversaires de rats qu’il allait exterminer «zenga, zenga», rue par rue, termine sa tortueuse carrière de dictateur – la plus longue de l’histoire contemporaine arabe – comme Hitler. Terré dans son bunker de qualité suisse au cœur de Tripoli.
Fin de parcours donc pour ce benjamin d’une famille nombreuse de Bédouins de la région de Syrte, né en 1942, au milieu des combats de la dernière guerre mondiale. Après l’école coranique, il rejoint l’armée, se forme en Angleterre avant de revenir au pays et de renverser le vieux roi Idris Ier. Coup de génie le 1er septembre 1969. Avec d’autres officiers, il prend le pouvoir sans tirer un coup de feu. C’est la révolution blanche.
Livre vert. Le capitaine Kadhafi prend du galon. S’autoproclame colonel et dieu vivant. Elimine ses alliés et ses adversaires. Nationalise le pétrole. Renvoie les Américains. Ecrit le Livre vert, censé offrir une troisième voie au monde, entre le communisme et le capitalisme. Et surtout se met à dos l’Occident en soutenant le terrorisme et les révolutionnaires de tous poils, de Carlos à l’IRA en passant par l’ETA ou l’OLP.
En 1986, les USA le bombardent après un attentat à Berlin. Toujours plus isolé, au ban des nations, l’«enragé» d’Arabie, comme l’appelait le président Reagan, réplique en faisant exploser le vol Londres-New York de la Pan American World Airways en 1988 au-dessus de Lockerbie en Ecosse. Il lance un programme nucléaire avec l’aide des frères Tinner... Des Suisses.
La bataille, sanglante, prend fin en 2003. En voyant Saddam Hussein au bout d’une corde, le renard du désert comprend qu’il pourrait subir le même sort s’il n’ouvre pas la porte de son royaume. Plus sage et redevenu fréquentable, le révolutionnaire tourne sa veste et enfile le costard du businessman.
Lâché. Mais chassez le naturel, il revient au galop. Invité en 2007 à Paris, le «Leader» humilie ses hôtes. En 2009 à Rome, il veut convertir les belles Italiennes à l’islam et, à New York, il déchire la charte de l’ONU. Fort de ses pétrodollars, il se croit tout permis.
Or Kadhafi ne voit pas tourner le vent de la révolution. Le 17 février, ses sujets, qu’il croyait avoir matés se révoltent. Les enfants d’internet, assoiffés de liberté et surtout suivant les exemples tunisien et égyptien prennent les armes. Le boucher de Tripoli, qui voulait lancer une guerre sainte contre la Suisse, joue la carte de la terreur. Lance ses légions de mercenaires contre Benghazi la rebelle.
Sans l’intervention de l’OTAN, c’était le bain de sang assuré. Lâché par ses lieutenants Moussa Koussa (ministre des Affaires étrangères) et Abdessalam Jalloud, son bras droit, le colonel n’a plus que le bluff pour résister.
L’homme qui voulait détruire la Suisse, cet amateur de gruyère, de macarons Luxemburgli, d’antidépresseurs de Novartis et de montres à croix blanche, dont celles de Chopard, qui a produit les tocantes du 40e anniversaire du règne de Kadhafi, est fini… L’une des pages les plus sanglantes de l’histoire contemporaine se ferme.
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