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Gauche : année zéro

Par Guy Sorman - Mis en ligne le 21.09.2009 à 13:15

« L’idéologie néo-libérale est épuisée ; elle va être remplacée par le modèle social-démocrate. Le temps du conservatisme est fini, voici revenu celui du progressisme. » Ces deux affirmations résument pour  l’essentiel ce qui s’est répété en boucle au fil de trois jours de Forum organisé à Lyon par le journal Libération, avec le soutien de la municipalité socialiste. Cette manifestation importante tant par le nombre des intervenants que des auditeurs devait célébrer les vingt ans de la Chute du mur de Berlin : mais il n’en fut pas question, pas un instant, tant la gauche française m’a paru occupée par elle-même et rien d’autre.

 

Epinglé une fois encore, dans la fonction de vilain canard de service, j’expliquais - mais en vain - que l’idéologie libérale comme caricature existait surtout dans le regard de ses adversaires. D’accord pour reconnaître que ces trente dernières années ont été dominées par la pensée libérale, je l’interprète plutôt comme une expérimentation qu’une idéologie : contrairement aux idéologies, le libéralisme n’a pas surgi en bloc de l’esprit créatif d’un prophète. Il n’est que le principe de réalité mis en œuvre, imparfait et variable selon les nations. La chute du Mur de Berlin, n’est-ce pas la fin de l’utopie et le triomphe du principe de réalité, la substitution de l’expérimentation à l’idéologisation ? Ce n’est pas tout à fait certain, comme en témoigne la persistance des intégrismes laïques et religieux : mais on pourrait en discuter.

 

Contre mes interlocuteurs socialistes, je récusais aussi que la gauche fut progressiste en soi et la droite conservatrice : ces trente dernières années ont vu « progresser » sous l’empire de droites libérales, comme jamais auparavant dans l’histoire, la démocratie et la prospérité. Les Socialistes m’en donnent acte tout en m’assurant que mon heure est passée : la crise a sonné la fin de ma partie. Mais c’est peut-être la crise qui est finie ? Suffira-t-elle  pour  remplacer l’expérience libérale par une social-démocratie enchanteresse ?

 

Les Socialistes m’ont paru à Lyon bien peu préparés à prendre le relais : ils restent meilleurs dans la critique que dans les projets. Olivier Ferrand, jeune espoir et tête pensante de la nouvelle Fondation de recherche de la gauche Terra Nova, me promet des innovations merveilleuses, de la prospérité, de la solidarité et de l’air pur. Mais il nous faudra patienter une peu : Olivier Ferrand a déclaré que, pour la Gauche, nous étions encore en l’An Zéro de la réflexion. Vivement l’An Un : on pourra enfin débattre de quelque chose plutôt que de rien.

 

Deux principes, à suivre Terra Nova, animeront ce projet progressiste  qui n’est pas encore écrit : « réglementer » et « restaurer des valeurs ». Certes : il reste à démontrer que la réglementation sera supérieure à la concurrence. Et qui réglementera ? Olivier Ferrand admet que les marchés étant mondiaux, ainsi que les pandémies et autres incertitudes écologiques, les autorités de réglementation ne coïncident plus avec la géographie de ces défis. À la question « qui devrait décider ? », les Socialistes sont muets.

 

Il me paraît pourtant que l’expérience, plus que l’idéologie, indique des pistes : l’OMC, le FMI, la Banque européenne ne réglementent pas au sens autoritaire que souhaiteraient les Socialistes, mais ces institutions techniques plus que politiques introduisent des normes et du droit :  grâce à ce type d’institutions, notre  monde sauvage pourrait  se convertir peu à peu en un Etat de droit. Pour l’avenir, "Qui décide ?" est plus décisif que le contenu forcément évolutif de ce qu’il conviendra de décider.

 

La gauche m’a semblé, à Lyon, encore moins persuasive lorsque ses porte-parole envisagent de restaurer des valeurs, une morale. Je ne suis pas hostile à la vertu, mais je n’attends pas qu’un Parti me la dicte. Dans la salle, un militant socialiste interpella Ferrand « Quand parviendrez-vous à vous débarrasser de votre Surmoi marxiste ? ». On se sépara sur cette question , sans réponse  . Il ne restait pas  même une minute pour le Mur de Berlin : fin des idéologies ou triomphe du Principe de réalité ? Pas de réponse et  plus préoccupant  : pas de débat .

 

Lyon, 20 septembre.




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