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GAZPROM, LE NOUVEL EMPIRE RUSSE

Mis en ligne le 24.07.2008 à 00:00

ÉNERGIE. Accord avec la Libye, accord en vue avec l'Iran: chaque semaine, le géant du gaz russe fait la une. Enquête au cÅ“ur d'une puissance qui fait peur à l'Europe.

L'Hebdo; 2008-07-24

GAZPROM, LE NOUVEL EMPIRE RUSSE

ÉNERGIE. Accord avec la Libye, accord en vue avec l'Iran: chaque semaine, le géant du gaz russe fait la une. Enquête au cÅ“ur d'une puissance qui fait peur à l'Europe.

MICHEL GUILLAUME

Perdu au sud de Moscou apparaît soudain le deuxième Kremlin: plusieurs bâtiments dominés par une tour de 31 étages. C'est le siège du groupe Gazprom. Un Etat dans l'Etat, un empire, une forteresse aussi. Ici, on ne plaisante pas avec la sécurité. Il faut sortir trois fois son passeport, puis laisser son ordinateur portable au dernier contrôle avant de pénétrer dans un immense hall tout en marbre. Au mur, huit horloges permettent de prendre conscience de l'immensité de l'empire: il est 13 h 15 à Moscou en ce lundi 7 juillet, 11 h 15 seulement à Berlin, mais déjà 15 h 15 dans la cité des gisements de Novy Ourengoï, 18 h 15 à Irkoutsk en Sibérie et 20 h 15 sur l'île de Sakhaline, à l'extrême orient du pays.

Rendez-vous au cinquième étage. C'est là que trône le patron opérationnel Alexeï Miller, mais comme ce dernier ne donne jamais d'interview, c'est le chef de la communication Sergueï Kouprianov qui reçoit L'Hebdo. Et là, surprise! Dans son bureau, ce jeune homme dynamique, apparemment très friand d'humour au second degré, a affiché un poster de la couverture de l'hebdomadaire allemand Der Spiegel qui a illustré son enquête critique sur Gazprom par un dessin du tsar Vladimir Poutine régnant sans partage sur cette entreprise. «A chaque étranger qui vient ici, je me fais fort d'expliquer que cela ne correspond pas à la réalité», affirme-t-il.

La réalité des chiffres ne laisse planer aucun doute: aujourd'hui déjà, Gazprom est probablement l'entreprise la plus puissante du continent européen. Elle livre 560 milliards de m3 de gaz par an, possède 16 % des réserves mondiales, emploie 430 000 personnes, réalise un chiffre d'affaires de 45 milliards d'euros tout en affichant un bénéfice de 10 milliards (2006). Sa valeur boursière, environ 330 milliards de dollars à la fin de 2007, dépasse le budget annuel de la Russie et équivaut à 65 % du produit intérieur brut de la Suisse! Surtout, sa taille a doublé en deux ans. Il n'y a plus guère qu'Exxon Mobil et PetroChina qui devancent encore Gazprom sur ce plan. Autre réalité incontestable, parmi la trentaine de pays qui achètent du gaz russe, certains en sont dangereusement dépendants: l'Estonie, la Slovaquie et la Finlande à près de 100 %, la Grèce à 80 %, l'Autriche à 75 % et l'Allemagne - le plus gros client européen - à 36 %. A cet égard, la Suisse (20 % seulement) est encore bien placée.

Arme politique.

Dans un tel contexte, inutile de dire que Gazprom est plus qu'une puissance économique. C'est aussi une arme politique. En Russie, pas un seul observateur ne doute que Vladimir Poutine en soit le vrai patron: c'est lui qui a placé son compagnon de route Alexeï Miller à sa tête. On raconte qu'il a même rêvé d'en prendre lui-même les rênes avant de songer à diriger le pays.

Gazprom, l'arme de la Russie*: c'est aussi le titre d'un passionnant récit que publient cette année deux journalistes d'investigation russes, Valery Paniouchkine et Mikhaïl Zygar. «Plus la demande en gaz augmente et plus Gazprom devient une arme aux mains du pouvoir», note Valery Paniouchkine. Mais Gazprom sera toujours d'abord un moyen de pression plutôt que l'arme fatale: «Si l'Allemagne ou la Pologne décidaient soudain de moins dépendre du gaz, c'est bien la Russie qui en souffrirait le plus», souligne-t-il.

A la rescousse de l'Etat.

Pas facile d'écrire un livre sur Gazprom. Comme l'entreprise n'a pas de concurrents à sa taille, personne n'ose en dire du mal. Tout en sillonnant la Russie, les deux journalistes ont procédé à une centaine d'interviews, dont la moitié «off the record». Mais l'homme qui est à l'origine du miracle de Gazprom, Viktor Tchernomyrdine, a parlé à visage découvert. «L'Union soviétique s'est effondrée, mais jamais son industrie gazière», se gargarise l'ancien premier ministre de Boris Eltsine.

Dans les années 90, Viktor Tchernomyrdine a compris qu'il fallait transformer ce qui était alors le Ministère du gaz en entreprise. Ainsi naît Gazprom, au terme d'une «privatisation» qui s'est faite tout en douceur, sans véritable restructuration. La nouvelle compagnie a conservé sa position de monopole, et surtout son statut d'assurance vie de la Russie: son patron d'alors, Rem Viakhirev, ne peut pas faire ce qu'il veut. Alors que la Russie passe au bord de la faillite en 1998, c'est Gazprom qui vient à sa rescousse. Le groupe contribue au financement de l'Etat et ses besoins urgents, notamment les salaires des fonctionnaires.

Si Gazprom est devenu un Etat dans l'Etat en Russie, c'est qu'elle n'est pas restée qu'un gazier. C'est aussi une banque, une compagnie d'aviation et un groupe de médias.

Pour polir son image, elle a notamment fait main basse sur la très populaire chaîne NTV comme sur la radio Echo de Moscou. Cet émetteur est probablement le plus indépendant de Russie, même s'il est devenu plus commercial ces dernières années. Son rédacteur en chef, Alexeï Venediktov, qui avait interviewé Bill Clinton en bras de chemise en mai 2000, est une forte personnalité, toujours aussi critique: «La Russie est le pays des occasions manquées. Elle regorge d'argent, mais rate l'occasion de l'investir pour réformer l'armée, l'agriculture ou encore le système de santé», lâche-t-il.

Les journalistes ne détiennent plus que 34 % des actions de la radio, contre 66 % pour Gazprom. Et la liberté de presse, dans tout cela? «Gazprom accepte que ce soit moi qui dicte la ligne rédactionnelle et que notre équipe puisse donner la parole à tout le monde. De mon côté, j'accorde du temps d'antenne à Gazprom lorsqu'elle me le demande», confie Alexeï Venediktov.

Lors de la crise énergétique avec l'Ukraine au début de janvier 2006, ce contrat de confiance a viré au tragi-comique. «Ce sont les Ukrainiens qui ont d'abord eu la parole sur nos ondes. C'était nouvel an. Durant deux jours, les dirigeants de Gazprom faisaient la fête et ils étaient tous inatteignables, même sur leur portable», raconte le rédacteur en chef...

Appétits insatiables.

Retour dans la forteresse du second Kremlin. Sergueï Kouprianov balaie la critique selon laquelle Gazprom est utilisée à des fins politiques: «Il est faux de prétendre que nous pratiquons une politique de prix du gaz en fonction du régime politique. Pour la Biélorussie comme pour l'Ukraine, nous avons adapté nos prix pour les rapprocher des tarifs européens», souligne Sergueï Kouprianov. Il n'en reste pas moins que l'image de Gazprom reste négative en Europe occidentale. «Je ne sais pas pourquoi. Avec l'Autriche par exemple, en quarante ans, nous n'avons jamais eu le moindre conflit. En fait, ceux qui nous craignent et nous critiquent sont ceux qui n'ont pas encore signé de contrat avec nous!»

Déjà très puissante, Gazprom ne compte pas en rester là. Ses appétits semblent insatiables, ainsi qu'en témoignent les nouvelles les plus récentes sur le front de l'énergie. Le 10 juillet, elle déclare qu'elle espère mettre la main sur «toutes les quantités disponibles de gaz et de pétrole en Libye». Cette annonce fait suite à une visite de Vladimir Poutine à Tripoli en avril dernier. Moscou a ainsi annulé la dette de Tripoli contre des contrats de plusieurs milliards de dollars. Et le 14 juillet, Alexeï Miller signe un mémorandum d'entente avec l'Iran.

Où s'arrêtera Gazprom? En Europe, elle ne se contente pas d'avoir pris le leadership du projet Nord Stream (lire ci-dessous). Désormais, elle ne cache plus qu'elle veut toucher le consommateur final. «Nous ne voulons plus seulement fournir du gaz, mais aussi vendre l'électricité qui en découle», déclare Sergueï Kouprianov. Cela sonne comme une déclaration de guerre sur un marché de l'électricité qui ne s'ouvre que lentement.

Le danger du monopole.

Reste à savoir si le géant de l'or bleu n'a pas lui aussi son talon d'Achille. C'est Boris Nemtsov qui avance cette thèse téméraire en Russie. Certes, ce playboy vieillissant n'a plus la moindre influence, mais il a tout de même été ministre de l'Energie à l'époque de la présidence de Boris Eltsine, donc chef politique de Gazprom. En tant qu'un des leaders de l'opposition libérale - il a même été arrêté en novembre 2007 lors d'une manifestation à Saint-Pétersbourg, puis relâché par le chef du poste qui lui a même demandé de signer son livre -, il prône la suppression du monopole de Gazprom.

Dans l'appartement délabré d'un immense gratte-ciel du quai Kotelnicheskaïa, sorte d'Empire State Building qui hébergeait toute la nomenklatura soviétique, Boris Nemtsov brosse un tableau apocalyptique de l'avenir: «En raison de son monopole, Gazprom n'est pas une entreprise efficace. Ces dernières années, elle n'a pas assez investi pour moderniser son réseau de gazoducs. Elle risque fort de ne pas pouvoir suivre la demande qui ira en s'accroissant en Russie comme en Europe. La pénurie de gaz pourrait s'élever à 100 milliards de m3 en 2010 déjà», pronostique Boris Nemtsov. Preuve que tout ne va pas dans le meilleur des mondes chez Gazprom: cette nouvelle du journal économique Kommersant, indiquant que le CEO Alexeï Miller a décidé de supprimer, au 1er janvier 2009, 500 «parmi les mieux rémunérés» des 5000 emplois à Moscou.

Au-dessus des lois.

A la rue Namietkina, on reste serein. «A elle seule, Gazprom dispose de 29 trillions de m3 de réserves de gaz. Ces trois dernières années, les réserves découvertes ont dépassé les volumes extraits», rassure Sergueï Kouprianov. «Quant au monopole, il a aussi beaucoup d'actionnaires privés. Si vraiment il travaillait si mal, le prix de ses actions chuterait et les investisseurs s'en iraient», ajoute-til. On le voit, Gazprom ne doute pas de son avenir radieux. Pour mieux marquer sa puissance, elle a même prévu de faire construire une tour de 400 m de hauteur à Saint-Pétersbourg, dans un quartier qui interdit tout bâtiment de plus de... 48 m. Quelques écologistes et protecteurs du patrimoine se sont bien offusqués de ce monstrueux projet devisé à quelque deux milliards de dollars. Mais Gazprom est au-dessus des lois et bénéficiera assurément d'un régime d'exception. Car ce qui est bon pour elle est bon pour la Russie.

SIÈGE SOCIAL Symbole de toute-puissance, un immeuble-forteresse de 31 étages perdu au sud de Moscou.

GAZODUC Dans la région de Saint-Pétersbourg, les travaux du projet Nord Stream avancent.

GRIGORY SYSOYEV ITAR-TASS

VITALY BELOUSOV ITAR-TASS

NIKITA KRYUCHKOV ITAR-TASS

L'ESSENTIEL EN TROIS POINTS

TOUJOURS PLUS GÉANT: la valeur boursière de Gazprom a doublé en deux ans et atteint 330 milliards de dollars à fin 2007. Elle est plus élevée que le budget russe.

INSATIABLE: Gazprom a des projets en Libye et en Iran. En Europe, elle veut aussi vendre de l'électricité pour maîtriser les prix jusqu'au consommateur final.

SUISSE: Gazprom a installé en Suisse la société Nord Stream, chargée de réaliser ce gazoduc européen devisé à 7,5 milliards d'euros.

LE TRACÉ DU GAZODUC NORD STREAM EN CHIFFRES

10 milliards d'euros: le bénéfice 2006 pour un chiffre d'affaires de 45 milliards.

400 mille: le nombre d'employés au salaire moyen. de 950 euros par mois.

29 trillions de m3: les réserves de gaz de Gazprom.

«GAZPROM EST UN MONOPOLE INEFFICACE QUI MANQUERA DE GAZ EN 2010 DÉJÀ.»

Boris Nemtsov

ancien vice-premier ministre

«SI NOTRE MONOPOLE TRAVAILLAIT SI MAL, LE PRIX DES ACTIONS CHUTERAIT.»

Sergueï Kouprianov, porte-parole de Gazprom

À LIRE

Gazprom, l'arme de la Russie. De Valery Paniouchkine et Mikhaïl Zygar. A paraître cet automne aux Editions Actes-Sud




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