L'Hebdo;
2006-01-19 Géographie de l'Europe qui gagne
enquête Toute l'Europe gagnée par l'anémie économique? Non, il reste des régions qui crachent le feu. La bonne nouvelle: elles ne suivent pas toutes le modèle anglo-saxon. Par Pierre Nebel.
L'Europe va mal. La vieille rengaine semble une fois de plus confirmée par les chiffres de croissance pour 2005: 1,5% dans les 25 pays de l'Union contre 3,5% aux Etats-Unis. Le Vieux-Continent serait-il devenu totalement anémique? Pas dans son ensemble. Si l'Allemagne, l'Italie ou la France font du surplace, une série de pays de la périphérie connaissent aujourd'hui un boom spectaculaire (voir carte).
Du nouveau techno-hub de Prague, aux usines pharmaceutiques de Cork, en passant par les parcs technologiques scandinaves, une Europe nouvelle est en train d'émerger: entreprenante, bien formée et pas complexée du tout par la mondialisation. Dans les nouveaux restaurants à sushis de Riga ou dans les rues de Dublin, règne une ambiance conquérante qui n'a rien à voir avec celle du centre du continent.
Des tigres et des villes «Les statistiques globales européennes suggèrent une économie faible, analyse Stéphane Garelli, professeur à l'IMD de Lausanne. Elles masquent une autre réalité: certaines régions, certaines entreprises font partie des plus dynamiques au monde.» L'Europe qui gagne ne comprend pas seulement les «tigres» celtes, slaves ou vikings, mais aussi toutes ces aires métropolitaines comme Bâle, Madrid ou Londres dont les entreprises très internationalisées tirent une économie domestique repliée sur elle-même. Y a-t-il un modèle commun qui expliquerait le dynamisme des différents moteurs économiques européens? Oui et non. Par certains aspects, ils se ressemblent; par d'autres, ils s'éloignent. Parmi les points communs, l'Europe de l'Est, l'Irlande et - contrairement aux idées reçues - la Scandinavie pratiquent toutes une politique fiscale très douce pour les entreprises. Ces trois blocs partagent également «un marché des produits très peu règlementé», remarque Christoph Koellreuter, directeur de l'institut conjoncturel BAK à Bâle et spécialiste des comparaisons de régions économiques.
Sur d'autres points, les pays qui forment la ceinture de croissance européenne présentent par contre des différences importantes. Si l'Irlande a un marché du travail peu réglementé, les travailleurs scandinaves restent très protégés. Sur le plan des salaires, il y a aussi de très grandes variations entre les champions économiques du continent. L'Europe manufacturière de l'Est capitalise une bonne partie de son succès sur des salaires modestes. Mais ceci ne semble pas indispensable à la croissance: l'Irlande et la Scandinavie y parviennent tout en pratiquant des rémunérations très confortables.
Les pays qui cartonnent en Europe sont la preuve que le continent n'est pas condamné à la stagnation. Mais la vraie bonne nouvelle est que leurs différences montrent qu'il existe plusieurs recettes pour connaître une croissance dynamique. Un petit tour des régions où l'Europe gagne. |
Airbus Avec l'A380, la firme aéronautique européenne symbolise le succès des entreprises du Vieux-Continent. Mais, elle est Loin d'être la seule à pouvoir rivaliser avec les concurrents américains et asiatiques.
La carte des régions à succès
L'Europe de l'Est
4% de croissance en 2005 pour les «nouveaux» de l'UE
Les nouveaux membres de l'Union ont affiché une croissance moyenne de 4% en 2005, mieux que les Etats-Unis et le reste du Continent. A ce rythme, certains économistes pensent que d'ici à dix ans, la plupart d'entre eux auront un PIB par habitant qui se rapprochera de ceux de l'Ouest.
La Lettonie a par exemple connu une croissance vertigineuse de 9,1% l'an- née passée, presque autant que la Chine. Une des clés du succès de l'Est est le véritable torrent d'investissements directs qui s'abat sur la région: 20 milliards de dollars en 2004, rien que pour les nouveaux membres de l'UE.
Les entreprises internationales sont attirées par un cocktail de facteurs très alléchant: taxes modérées (flat tax dans plusieurs pays), salaires minimes et main-d'oeuvre très qualifiée. Il ne se passe pas une semaine sans qu'une grande entreprise ne décide une implantation majeure dans la région. A Zilina, une ville du nord de la Slovaquie, le constructeur de voitures coréen Kia investit, par exemple, actuellement 700 millions d'euros pour construire une nouvelle usine d'assemblage.
Mais les multinationales s'intéressent également aux nombreux ingénieurs qui sortent des universités de l'Est. Il y a 96 600 étudiants en sciences techniques dans l'ensemble de la région contre 51 700 seulement en Allemagne. L'Université de Varsovie est notamment devenue célèbre pour ses étudiants en informatique dont l'un vient de gagner le plus prestigieux concours de programmation au monde. De plus en plus d'entreprises ouvrent à l'Est des centres de recherche, quand ce ne sont pas les scientifiques locaux qui lancent leurs propres compagnies.
En Pologne, Hewlett Packard a ouvert un site employant mille personnes et la Roumanie est devenue un pôle de recherche dans le domaine automobile. Prague est aujourd'hui une base pour l'industrie logistique, avec la venue de DHL qui investit 500 millions d'euros dans un centre de contrôle ultramoderne.
La croissance des pays de l'Est ne profite en revanche pas à tout le monde. Les campagnes et la population âgée sont les perdantes du processus de transformation de l'économie.
Bloc nordique
L'exemple suédois: 4,27% du PIB pour la recherche
Les quatre pays scandinaves plus l'Islande forment un groupe étonnant en Europe. Malgré des salaires et des impôts très élevés, un excellent filet social et un Etat beaucoup plus présent que dans les pays anglo-saxons, ils connaissent une croissance particulièrement soutenue. Le modèle nordique se base sur une très forte orientation high-tech de l'économie qui s'est spécialisée dans des domaines aussi variés que les télécommunications, l'automobile, la technologie nucléaire ou l'industrie médicale.
Un pays comme la Suède investit l'équivalent de 4,27% de son PIB dans la recherche et le développement, une proportion sans égale en Europe. L'excellence de la recherche est rendue possible par un très bon niveau d'éducation et des universités dont quelques-unes comptent parmi les meilleures au monde (voir tableau). Nokia, Volvo ou Ericsson assurent une orientation très internationale à l'économie du bloc nordique qui bénéficie beaucoup de la croissance asiatique et américaine.
Le dynamisme actuel s'explique aussi par une réduction drastique des déficits budgétaires (abyssaux dans les années 90) ainsi qu'une réglementation du marché des produits très libérale. La maîtrise généralisée de l'anglais est également citée comme un facteur du succès de la région.
Irlande
Record d'investissements étrangers: 14% du PIB
On ne compte plus les entreprises prestigieuses qui ont investi massivement en Irlande, que ce soit dans la pharmaceutique (Pfizer, Novartis, MSD...), l'informatique (IBM, Intel, Microsoft) ou la finance (Merrill Lynch). Résultat: un taux de croissance de 4,4%, parmi les plus élevés de l'UE. L'investissement étranger (14% du PIB, un record) continue à pleuvoir en dépit de salaires bientôt aussi élevés qu'au centre du continent.
La République irlandaise s'inscrit dans un modèle économique anglo-saxon alliant un marché de l'emploi très flexible (faible protection des travailleurs et charges sociales basses), des impôts sur les entreprises modestes ainsi qu'une politique budgétaire prudente. Mais le succès s'explique aussi par une politique très dirigiste de l'Etat qui a activement facilité l'établissement de firmes étrangères dans des domaines à forte valeur ajoutée. Des régions qui vivaient encore, il y a 20 ans, grâce aux moutons et à la pêche disposent désormais d'une industrie high-tech. Par exemple Cork et Dublin mais aussi des zones reculées comme Galway à l'ouest de l'île. |
Les secteurs où l'Europe est à la pointe
Pharmaceutique Parmi les dix plus grosses compagnies pharmaceutiques au monde, cinq sont européennes. Dans ce secteur extrêmement rentable, l'Europe n'a pas grand-chose à envier aux Etats-Unis. GlaxoSmithKline, Novartis et Roche sont respectivement numéros trois, quatre et cinq en termes de poids boursier, suivis par Sanofi-Aventis et AstraZeneca. Cette industrie a une valeur ajoutée extrêmement élevée et génère un véritable boom économique, par exemple à Bâle, où la croissance a été la plus forte de Suisse ces dernières années. A côté de ces géants, l'Europe a développé aussi tout un secteur medtech (appareils médicaux), un autre domaine très rentable. Noble Biocare (suédo-suisse) est par exemple le leader mondial des implants dentaires, suivi par Straumann, une entreprise bâloise. |
Télécommunications Malgré les turbulences du début des années 2000, l'industrie européenne des télécoms est toujours très puis-sante. L'anglais Vodafone dispose de la plus grande capita-lisation boursière du secteur et les manufacturiers nordiques Nokia et Ericsson continuent à dominer le secteur de la télécommunication mobile. Des opérateurs comme Deutsche Telekom, Telefónica ou France Telecom sont également parvenus à retrouver des niveaux de profitabilité très confortables et à augmenter sensiblement leur taille grâce à des acquisitions. Une autre preuve de la capacité innovante européenne est le succès de Skype, un logiciel de communication via l'internet lancé par un Suédois et un Danois. Racheté pour 2,6 milliards de dollars par eBay en 2005, Skype conserve ses bureaux à Londres et à Tallinn, en Estonie. |
Aéronautique Lancé en 1970, Airbus a réussi à faire marché égal avec son rival Boeing, prenant même l'avantage en termes d'appareils civils vendus. Le succès de EADS, le conglomérat auquel appartient le constructeur d'avions, n'est pas seulement commercial, mais aussi technologique. Les experts reconnaissent aujourd'hui une qualité d'innovation supérieure à Airbus, notamment avec l'introduction des commandes électriques en 1998. Airbus est aussi l'exemple d'une réussite logistique. Les pièces des Airbus sont construites aux quatre coins de l'Europe et sont transportées à grands frais jusqu'au lieu d'assemblage à Toulouse. L'avionneur a aussi réussi à enfoncer son concurrent américain sur le plan du prestige avec le plus gros appareil de l'histoire de l'aviation, le long-courrier géant A380. |
Plus de 200 universités européennes au top 500 mondial
Rang Université Rang mondial Pays
1 Université de Cambridge 2 Grande-Bretagne
2 Université d'Oxford 10 Grande-Bretagne
3 Imperial College de Londres 23 Grande-Bretagne
4 University College de Londres 26 Grande-Bretagne
5 EPFZ 27 Suisse
6 Université d'Utrecht 41 Hollande
7 Karolinska Institut de Stockholm 45 Suède
8 Université de Paris 06 46 France
9 Université d'Edinburgh 47 Grande-Bretagne
10 Université de Munich 51 Allemagne
11 Université technique de Munich 52 Allemagne
12 Université de Manchester 53 Grande-Bretagne
13 Université de Copenhague 57 Danemark
13 Université de Zurich 57 Suisse
15 Université d'Uppsala 60 Suède
Source: Shanghai University index 2005
Sur les 500 meilleures universités mondiales, 205 se trouvent en Europe. Davantage que les Etats-Unis qui ne disposent que de 198 institutions dans ce classement établi chaque année par l'Université de Shanghai. Si les premières places continuent à être occupées par les grandes académies américaines, les universités anglaises, scandinaves et suisses se placent très honorablement parmi les 100 meilleures. L'Europe s'est également fait une réputation dans le club des meilleurs MBA mondiaux avec des écoles telles que l'Insead à Paris ou l'IMD à Lausanne. Enfin, l'Europe de l'Est est aujourd'hui une puissance montante en matière de formation technique, avec un nombre important d'ingénieurs. |
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