Sans une louche d’humour acidulé de temps en temps, tous les débats deviennent vite affreusement ennuyeux. Par chance, ici, on est bien servi. La soupe du dimanche mijotée à la RSR fait du bien par où elle passe. Mais l’exercice est périlleux. Pourfendre les coquins avec drôlerie, c’est risquer de tomber dans la diatribe attendue. Il arrive même aux excellents cuisiniers de la soupe romande de sortir des recettes un peu usées. Ainsi, l’autre semaine, recevant le chef de la gendarmerie vaudoise, ils vidaient un peu lourdement leur poivrier. A propos de l’horrible histoire du détenu fou enfumé à Bochuz, ils traitaient policiers et gardiens quasiment comme des assassins. Que ceuxci aient été d’une totale indécence dans leurs propos, que les mesures de sécurité aient été d’une lourdeur imbécile, cela ne fait aucun doute. Mais on peut aussi voir les choses sous un autre angle. Un type totalement déboussolé qui multiplie les provocations et les menaces induit forcément des réactions inadéquates chez les surveillants. Ils n’ont pas la tâche facile et ne sont pas des saints. Lorsque le détenu suicidaire met le feu à sa cellule, il fait plus que risquer la mort, il la recherche. Qu’il n’ait pas été sauvé est dramatique. Cela ne justifie pas forcément de hurler à l’ignominie comme des sourds. Les clameurs que l’on entend à ce sujet visent plus à enfoncer flics et matons qu’à éclairer la vraie question: le manque d’une prison adaptée aux malades furieux. Ironie: il y a peu, le Sénat français envoyait une délégation à la plaine de l’Orbe pour s’informer sur la façon dont les Suisses traitent précisément ce genre de cas. Les députés rentrèrent à Paris tout admiratifs! Les humoristes ne sont pas les seuls menacés par le manichéisme. Nous tous avons nos réflexes. Depuis que l’on joue au gendarme et au voleur, il y a ceux qui, par tempérament, préfèrent un camp à l’autre. Ce n’est pas très malin ni très amusant. A preuve, l’autre affaire qui agite l’opinion. Une bande de malfrats lyonnais débarque à Lyss pour voler de grosses cylindrées. Quelques-uns d’entre eux, se sachant poursuivis, s’arrêtent et disparaissent dans la nature. Mais d’autres tentent d’échapper à la police en fonçant à 260 km/h sur l’autoroute. Ils choisissent le risque maximal. Celui de l’accident. Celui du barrage forcé. Dès lors va-t-on pleurnicher ou s’indigner parce qu’un gendarme a tiré? Mettons-nous à sa place: celui-ci n’avait-il pas quelques raisons de craindre pour sa peau? L’enquête dira s’il y a eu faute ou pas. Mais prétendre qu’il a «abattu» un pauvre jeune homme – cela a été dit en France – c’est plus qu’un mésusage de la langue française. Le geste fatal a-t-il été «disproportionné»? Le policier qui, dans le tunnel, vit arriver sur lui le bolide n’avait sûrement pas le recul et la sagesse du juriste qui examine les faits après coup. Aurait-il dû longuement peser le pour et le contre avant de sortir son arme, songer à toutes les circonstances atténuantes que pourrait invoquer le voyou? On est là en plein délire humaniste. Le risque zéro n’existe pas, répète-t-on à tout propos. Cela vaut aussi bien pour les délinquants que pour ceux qui les poursuivent. Personne ne peut croire que l’on peut combattre la grande criminalité sans jamais aucune bavure. Il y a des situations et des pays où celles-ci sont innombrables et systématiques. Ce n’est pas le cas en Suisse. Suggérer le contraire, c’est apporter de l’eau au moulin de l’extrême droite. Autre fâcherie du moment: les propos du chef de l’Office fédéral des migrations seraient, aux yeux des gardiens de la vertu, de nature raciste. Qu’a dit ce fonctionnaire? Que 99,5% des Nigériens demandant l’asile en Suisse n’ont aucune chance de l’obtenir, que ceux-ci font le voyage dans le seul espoir de rester chez nous deux ou trois ans. Et comme par hasard, le commerce de la coke est aujourd’hui dominé par des Nigériens. Ce sont des faits. Rapportés précisément et froidement, ils méritent d’être connus. Là aussi, la gauche aurait tort de s’égosiller. Elle réagit dans un méli-mélo de bonnes intentions et d’habitudes idéologiques. Le plus sûr moyen de perdre le contact avec les citoyens qui ont envie de voir la réalité en face. Mais taquiner les défenseurs des droits de l’homme est plus difficile que brocarder les flics à l’heure de l’apéro. Le policier qui, dans le tunnel, vit arriver sur lui le bolide n’avait sûrement pas le recul et la sagesse du juriste qui examine les faits après coup. Retrouvez cette chronique dans «L’air du large», le blog de Jacques Pilet, enrichie de références et d’informations complémentaires.
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