Un vent de petite épuration souffle ces jours-ci en France depuis la chute du président tunisien Ben Ali. On demande des comptes, on en règle, on invite à la confession publique. Oui, je l’avoue, j’ai aimé la Tunisie du temps de son chef honni par un peuple qui a versé le sang pour gagner sa liberté.
Le plateau du Grand Journal de Canal Plus est devenu le bureau des pleurs et de la gêne, suivis d’un «mais» explicatif, exonérant le prétendu fautif de toute accointance avec l’ancien régime policier.
Le journaliste et réalisateur Serge Moati, l’humoriste Michel Boujenah, tous deux «enfants» du pays du jasmin, ont ainsi été appelés à ce devoir de contrition médiatique qui n’en avait pas le nom mais qui en avait la forme.
Quelques têtes d’affiche de l’«amitié franco-tunisienne», où gauche et droite se retrouvent main dans la main.
Frédéric Mitterand
Le ministre de la Culture a été pour le moins équivoque en affirmant, quelques jours avant le départ forcé de Ben Ali et alors que les morts se comptaient déjà par dizaines: «Dire que la Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré.»
Cette déclaration, qui dans son intégralité prenait toutefois acte des difficultés pour l’opposition tunisienne de s’exprimer, n’était pas seulement à contre-courant de l’histoire immédiate, elle indiquait que le neveu de François Mitterrand était en quelque sorte redevable au dictateur en voie de déchéance.
«Frédo» a été – mais après coup c’est toujours plus facile à dire – l’idiot utile du régime bénaliste, chantre des beautés tunisiennes. Lorsqu’il officiait à Antenne 2, il était surnommé «Monsieur Tunisie». Ben Ali le fit grand officier de l’ordre du 7-Novembre pour sa contribution au rapprochement franco-tunisien.
Ses vacances, il les passait à Hammamet. Il était chez lui dans ce pays doté d’«une grande culture musicale et théâtrale héritée de Bourguiba».
Michèle Alliot-Marie
La ministre des Affaires étrangères n’imaginait pas la fin de Ben Ali. D’où sa proposition, apparue très vite comme scandaleuse, de mettre le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre au service des autorités tunisiennes, pour éviter les morts parmi les manifestants.
Mal informée, «Mam». Après l’attentat contre une synagogue de Djerba en février 2002, elle avait contribué, avec d’autres personnalités politiques françaises, à relancer le tourisme en Tunisie, comme l’indique un article de l’hebdomadaire Le Point, paru en… 2003.
Bertrand Delanoë
Né à Tunis, le maire socialiste de Paris a passé les quatorze premières années de sa vie en Tunisie. Bizerte est son refuge, son lieu de vacances, l’endroit où il se ressource.
Il s’est défendu récemment d’avoir été «un valet du pouvoir» tunisien, indiquant avoir œuvré pour les droits de l’homme dans ce pays et précisant que sa dernière conversation avec le président déchu remontait à «2001».
En février, l’Hôtel-de-Ville Paris accueillera «Le Maghreb des livres», une manifestation culturelle où les lettres tunisiennes seront à l’honneur.
Serge Moati
Ce natif de Tunisie fait partie des dizaines de milliers de Juifs qui ont quitté leur terre ancestrale durant les crises politiques des années 60. Mais l’attache au pays natal est restée intacte. Les années passant, elle s’est même accentuée.
Serge Moati y a gardé des amis et lors de ses séjours là-bas, il parlait avec eux de la dictature, à l’écart des oreilles des mouchards, «sur la plage», racontait-il dernièrement lors de son passage dans l’émission Le Grand Journal.
Fallait-il qu’il accompagne Nicolas Sarkozy et Carla Bruni lors d’une visite en Tunisie en 2008 ? La fréquentation du pouvoir est, chez certains, une drogue dure.
Philippe Séguin
Un mort, mais un mort qui compte dans le panthéon des relations franco-tunisiennes. Décédé à Paris en 2010, cet ancien président du RPR fondé par Jacques Chirac – l’architecte, vis-à-vis de la Tunisie, de la doctrine française du «mieux vaut un peuple nourri qu’un peuple divisé» – a vu le jour à Tunis en 1943.
Il avait pour sa terre natale et le monde arabe en général une forte empathie, à tel point que Ben Ali voulut lui offrir l’appartement où il passa son enfance. Philippe Séguin eut l’intelligence de le léguer à une association et continua de passer ses vacances en Tunisie.
Cet homme incarne à lui seul cette passion sentimentale française pour un pays qui était bien plus qu’un Etat. Sauf que le gardien des doux souvenirs s’appelait Ben Ali. Avec sa chute, quelque chose, là-dedans, s’est cassé.
A lire également :
- Le reportage de Christophe Passer, de retour de Tunis
- L'interview du Prix Nobel de la Paix, Mohamed El Baradei
Tags: Ben Ali, Frédéric Mitterand, Michèle Alliot-Marie, Bertrand Delanoë, Serge Moati, Philippe Séguin.,
|