L'Hebdo;
2001-05-10 Genève flambe, mais a peur de grandir
Pressions Côté face, une économie florissante; côté pile, une explosion démographique et une grave pénurie de logements.
Carte Un canton qui déborde de ses frontières.
Portraits Six scénarios pour sortir de la crise.
Entretien Carlo Lamprecht défend son bilan.
Enquête: Xavier Pellegrini et Roland Rossier
Il y a trois ans encore, Genève allait très mal. Maintenant, elle va trop bien. Le canton, assommé comme nul autre par la crise des années nonante, connaît une expansion exponentielle qui commence déjà à lui donner le vertige. Passé le temps des premières bonnes nouvelles - arrivée en masse de nouvelles entreprises prometteuses, salaires en hausse, comptes publics passant comme par miracle de déficits abyssaux à des surplus malgré une baisse d'impôts... - voilà qu'un gros doute, typiquement genevois, s'installe: et si la machine était en train de s'emballer? et si les effets pervers du développement l'emportaient sur ses avantages? La crainte d'une perte de contrôle touche même les milieux économiques: «La pression démographique que nous vivons est difficilement soutenable à terme en raison de l'exiguïté du canton», avertit Michel Barde, secrétaire général de la Fédération des syndicats patronaux.
Un chiffre donne la mesure du dynamisme retrouvé de Genève: de mars 2000 à mars 2001, la population du canton a augmenté de 6000 unités, après avoir progressé de 5000 l'année précédente. Une goutte d'eau à l'échelle planétaire, mais un véritable raz-de-marée selon les normes helvétiques. Les planificateurs sont en alerte quand la progression démographique atteint le pour-cent. Alors avec 1,5%, comme c'est actuellement le cas à Genève, la migraine n'est pas loin. Toutes les prévisions d'équipement et d'encadrement - écoles, lits hospitaliers, voirie, transports privés et publics, etc. - sont à revoir. Il va falloir aussi trouver de la place pour construire de nouvelles usines, de nouveaux bureaux et surtout de nouveaux logements. Bref, Genève est sommée de grandir. Et cela n'est jamais allé de soi, depuis la destruction des fortifications au milieu du XIXe siècle, dans un canton où chaque mètre carré est précieux, et où chaque nouvelle emprise importante sur territoire est vécue comme une perte d'identité.
Le débat sur le développement du canton domine la scène politique à l'approche des élections de cet automne. Il se cristallise sur le logement, qui concerne le plus grand nombre de citoyens. Avec un taux de vacance de 0,8% (alors qu'il devrait être de 2% pour que le marché soit équilibré), la pénurie est de retour et elle ne cesse de s'aggraver. Elle concerne surtout les logements familiaux, mais toutes les catégories d'habitations sont touchées. Face aux hausses de loyer ou à l'impossibilité de trouver un nouveau logement, la grogne, qui profite essentiellement à la gauche, enfle. Les appartements et les villas raflés, au prix fort, par les nouvelles entreprises comme le siège européen de Procter & Gamble (plus de 1400 employés, quelque 3000 nouveaux habitants avec leur famille) suscitent jalousies et incompréhensions: avait-on vraiment besoin de ces Américains-là? (lire l'interview du conseiller d'Etat Carlo Lamprecht, patron de l'économie, en page 25).
Moutinot en accusation
«Le vrai responsable, c'est Laurent Moutinot, réplique l'entrepreneur et député libéral Michel Balestra. Le chef du Département de l'aménagement a tardé à prendre conscience des nouveaux besoins. Il aurait dû déclasser des terrains et favoriser la construction beaucoup plus tôt.» Mark Müller, secrétaire général de la Chambre genevoise immobilière, surenchérit: «Nous l'avons averti dès que nous avons senti les premiers signes d'un renversement de tendance. Mais ni lui ni le Grand Conseil ne nous ont écoutés. Au contraire, le carcan législatif qui décourage la construction de logements s'est encore alourdi.» Moutinot n'est pas non plus ménagé sur sa gauche. Ancien patron du département, Christian Grobet, député de l'Alliance de gauche, regrette «son imprévoyance».
Laurent Moutinot est en effet maintenant au centre de l'arène. A ses détracteurs il répond que «si j'avais lancé un programme volontariste il y a trois ou quatre ans, quand la crise sévissait encore, on m'aurait pris pour un fou et tous les partis me seraient tombés dessus. Aujourd'hui, c'est l'inverse: les mêmes personnes m'attaquent parce que je prends des mesures pour remédier à la crise!»
Le doux, le conciliant, le flegmatique Laurent Moutinot ne peut en effet plus être accusé de passivité. Le nouveau plan directeur qu'il a mis au point prévoit la construction de 32 000 logements d'ici à 2015. Première proposition concrète: le déclassement de douze parcelles situées en zone villas - quelque 600 000 mètres carrés pouvant accueillir 3000 habitations. Le magistrat tire toujours aussi patiemment sur sa pipe, mais le ton est très déterminé: «Il y a un temps pour la concertation et un temps pour la décision. Genève a besoin de logements. Il faut les construire.»
Dans la plupart des communes concernées, et tout particulièrement dans les plus riches et les mieux préservées de l'urbanisation, cette évidence sonne comme une provocation: touche pas à ma vue, touche pas à mon herbe, rétorquent en choeur les propriétaires de villas des parcelles avoisinantes. Entrepreneur de pompes funèbres, le maire libéral de Cologny Jean Murith en perd ses nerfs: «Laurent Moutinot me fait penser à Fidel Castro, le cigare et la barbe en moins.» C'est tout juste si l'arrivée prévue de 2000 nouveaux habitants, de condition plutôt modeste, dans cette commune qui en compte 4800, sans grands soucis financiers, n'est pas considérée comme une atteinte à la dignité humaine.
Alliance gauche-droite
Non loin de là, à Chêne-Bougeries, la mobilisation anti-béton n'est pas moins vive, à tel point qu'un promoteur, Luc Prokesch, assure qu'il préfère renoncer au coquet bénéfice que lui rapporterait le déclassement de son terrain, destiné à la construction de logements sociaux: «Admirez ce parc. Il est splendide, non? Y édifier de grands locatifs plutôt que les huit villas et les six petits immeubles que j'ai prévus serait un véritable massacre. Je ne peux pas m'y résoudre.»
Traditionnellement, l'opposition à un développement soutenu de Genève s'exprime surtout dans la bouche des écologistes et des leaders de l'Alliance de gauche. En ville, dominée par la gauche, toucher à un platane ou à une quelconque vieille pierre pour construire de nouveaux logements est devenu impossible. Les forces «progressistes» sont aussi les plus réticentes à égratigner la mythique zone agricole. Mais la tempête soulevée par le plan de Laurent Moutinot montre bien que les électeurs de droite ne sont pas davantage prêts à des sacrifices dès le moment où leur cadre de vie est transformé. Tous partis confondus, «les Genevois ont tendance à se comporter comme des enfants gâtés, constate le député socialiste et secrétaire général du syndicat Actions-Unia Charles Beer. Comme lors des précédentes reprises économiques, la poussée est plus forte à Genève qu'ailleurs, ce qui provoque des réactions malthusiennes. Mais le refus de la croissance serait suicidaire. Une ville est faite pour grandir. Du point de vue de l'emploi et de la sécurité sociale, il n'y a pas d'autre stratégie que l'offensive.»
Architecte et urbaniste, Jacques Vicari n'en disconvient pas, mais met en garde contre une approche quantitative: «Genève ne doit surtout pas devenir une métropole européenne comme les autres. Si elle exerce tant d'attrait sur les entreprises étrangères, c'est en raison de sa petite taille, de sa praticabilité, de son cadre de vie agréable. Ce trésor, il faut le préserver.» La solution? «Puisque nous avons la chance d'être très demandés, faisons un tri! N'acceptons plus que des entreprises qui consomment un minimum de main-d'oeuvre pour un maximum de valeur ajoutée.»
Absence de concertation
En attendant, de la part du gouvernement genevois, un hypothétique plan stratégique de développement, on ne peut que constater les déséquilibres graves provoqués, en très peu de temps, par le manque de concertation entre les départements, en particulier ceux de l'économie et de l'aménagement, ainsi que par la quasi-absence de collaboration sérieuse avec le district de Nyon, l'Ain et la Haute-Savoie, où se déverse, de manière souvent anarchique, le trop-plein genevois (voire infographie ci-dessous).
Dans l'immédiat, «c'est la pénurie de logements qui va servir de régulateur, estime Mark Müller. Les classements internationaux commencent à mentionner ce handicap pour Genève et cela va décourager les entreprises de choisir cette localisation.» Cette perspective n'enchante pas les partisans d'un renouvellement du tissu économique genevois. Elle n'a pas non plus de quoi consoler les Genevois en quête de logements: même si la politique volontariste de Laurent Moutinot passe la rampe des égoïsmes locaux, il faudra plusieurs années pour combler le retard accumulé. L'occasion au moins de découvrir les vertus d'un minimum de planification? On n'en perçoit pour le moment pas le moindre signe dans les programmes électoraux.
Fonceurs et freineurs, six scénarios pour un canton-ville
Michel Balestra
Entrepreneur, député libéral
«En utilisant une petite partie des terres incultes en zone agricole, le long de l'autoroute de contournement, le canton de Genève pourrait à moyen terme recevoir 100 000 habitants de plus. Ce développement est souhaitable pour assurer les recettes fiscales nécessaires aux investissements et à la politique sociale. Mais cette croissance, qui me semble inéluctable, ne doit pas être subie. Elle doit être planifiée et ordonnée.»
Pierre Kunz
Directeur de centre commercial, candidat radical au Conseil d'Etat
«Vouloir ralentir la progression économique et démographique dénote une absence de foi en l'avenir qui me désole. Je suis opposé aux déclassements en zones villas, mais nous pouvons exploiter les grandes réserves de terrain que nous avons en zone agricole pour construire des logements. Je m'opposerai aux conservateurs et aux nostalgiques de tous bords qui risquent de casser la reprise que nous vivons.»
Etienne Blanc
Maire de Divonne, président de la communauté de communes du Pays de Gex
«Avec les frontières qui se perméabilisent, nous devons réfléchir à organiser l'influence de Genève, qui déborde. Gardons-nous de transformer le Pays de Gex en pâté de béton. En politique, il ne faut pas subir un développement, mais agir, décider, peser sur les choix.»
Marie-Alix Gouda
Chargée de l'urbanisme au sein de l'exécutif de Chêne-Bougeries
«Laurent Moutinot fait fi de nos remarques. Chêne-Bougeries veut rester un poumon de verdure. Le Conseil municipal a accepté un plan de construction de petits immeubles. Les Genevois n'ont pas seulement besoin de logements sociaux mais d'appartements plus grands. Si nous ne les offrons pas aux jeunes couples de la commune, ils vont émigrer et perdre leurs racines.»
Fabienne Bugnon
Présidente des Verts
«Genève a besoin de logements à court terme. Il n'y a pas d'autres choix que de les construire, en privilégiant les réserves en zones de développement et de villas. En revanche, il me paraît excessif de vouloir construire 30 000 logements en dix ans. Il faut freiner la progression démographique et résister à l'arrivée de sièges de multinationales très gourmands en logements. La promotion économique doit être beaucoup plus sélective.»
Christian Grobet
Ancien conseiller d'Etat, leader de l'Alliance de gauche
«Il faut à tout prix éviter que la surchauffe des années quatre-vingt se reproduise. L'exiguïté de notre territoire ne permet pas de construire 3000 logements par an, avec tous les équipements que cela implique. Genève connaît déjà la densité la plus forte de Suisse. Je ne suis pas partisan de la croissance zéro, mais je suis persuadé que ce canton est en train d'atteindre les limites de son développement.»
Trois générations en colère
Jeanine Patry, 73 ans, ne veut pas que sa maison de famille, construite en 1844, soit entourée de gros immeubles. L'opération de déclassement conduite par le conseiller d'Etat Laurent Moutinot rend probable un tel scénario. «J'ai tout fait pour garder et entretenir cette propriété rachetée par mon arrière-grand-père», plaide la Genevoise. Sa soeur Monique Kyburz, qui habite dans une villa située sur le même terrain, est du même avis. Elle a grandi dans cette maison. Elle se rappelle l'odeur des foins, l'écurie, les chevaux qui vivaient à proximité. Son gendre, Yves Grandjean, 48 ans, évoque les nécessaires «racines» de la famille et critique le projet de bétonnage qui se dessine. Et l'aîné de ses trois enfants, Raphaël, 16 ans, renchérit: «Les touristes ne photographient pas les cités satellites.» A Chêne-Bougeries, trois générations d'une même famille sont entrées en résistance. R. Rr
Jeanine Patry (au centre) entourée de sa soeur Monique Kyburz, de son gendre Yves Grandjean et de ses petits-enfants Lorraine, Raphaël et Thierry.
«Genève se vend toute seule»
Le conseiller d'Etat Carlo Lamprecht défend le bilan de sa promotion économique.
On vous reproche souvent d'avoir attiré à Genève trop d'entreprises, dont les collaborateurs et leur famille ont asséché le marché du logement.
Cela s'appelle cracher dans la soupe et je ne peux pas accepter ce reproche. La promotion économique a fait d'énormes efforts pour redresser la situation en période de crise et elle a obtenu les résultats qu'on attendait d'elle. Peut-on la critiquer pour cela?
Mais pourquoi le Conseil d'Etat n'a-t-il pas pris les mesures qu'imposait cet afflux en termes de logements et d'infrastructures?
Tout est allé très vite et il est fatal qu'il y ait un décalage entre les deux logiques: une fois sa décision prise, une entreprise est en mesure de s'installer à Genève dans les six mois, alors qu'il faut plusieurs années pour mener à bien une opération immobilière. Par ailleurs, les promoteurs n'y ont pas cru tout de suite. Mais maintenant ils sont prêts à foncer.
Est-il temps de marquer une halte?
Nous avons déjà sensiblement modifié notre stratégie. Nous ne démarchons plus aussi activement à l'étranger. Si des entreprises arrivent encore, c'est parce que Genève se vend toute seule. Désormais, la promotion économique se consacre presque exclusivement au service après-vente, en s'efforçant de faciliter au mieux l'installation des nouveaux arrivants. Elle encourage aussi la création de start-up à travers des incubateurs. Ces petites unités ont l'avantage de n'occuper que peu de place tout en dégageant une haute valeur ajoutée. Enfin, nous voulons jouer à fond la carte régionale. Il y a encore de grandes possibilités de développement chez nos voisins vaudois et français, qui ne demandent pas mieux que de profiter davantage de l'attrait de Genève. Si une entreprise ne peut pas s'installer à Genève pour des raisons de logistique, il est dans notre intérêt qu'elle choisisse Gland ou le Pays de Gex plutôt que le nord de la Suisse ou le sud de la France.
Cela signifie-t-il que Genève proprement dite a atteint les limites de son développement?
Non. Il reste une marge de manoeuvre dans le plan d'aménagement du canton, à condition que nous soyons capables de répondre rapidement aux besoins de logements, d'écoles et d'autres équipements.
Je suis un optimiste, mais je mets en garde ceux qui sont tentés par le repli. Il suffirait que quelques entreprises importantes se cassent la figure - et ce n'est pas rare dans la nouvelle économie - pour qu'on regrette amèrement un coup d'arrêt brutal. Notre rôle est aussi de prévoir un éventuel recul et de trouver des solutions de remplacement si nécessaire.
Beaucoup d'entreprises créées dans les années 80 se sont effectivement effondrées quand la crise est arrivée. Cette situation peut-elle se reproduire en cas de renversement de tendance?
Le développement que nous vivons depuis trois ans est beaucoup plus sain. Il est moins basé sur les services financiers, très volatils, et s'appuie sur des piliers prometteurs comme les télécoms, les biotechnologies et la microtechnique. Rien n'est jamais définitivement gagné, mais nous recevons un sang neuf bienvenu qui profite à l'ensemble de l'économie genevoise.
Propos recueillis par X. P.
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