L'Hebdo;
2003-09-04 Genève s'offre son phare de la biotechnologie
Industrie Le leader de la biotechnologie consolide un secteur stratégique pour le renouvellement de l'économie romande, explique Roland Rossier. Les projets foisonnent dans le bassin lémanique, qui compte ses atouts pour se profiler davantage dans le secteur des sciences de la vie: hôpitaux, hautes écoles, petites et grandes entreprises.
En grattant les murs de la vieille usine de Sécheron, située à proximité de la gare de Cornavin, les ouvriers qui commencent à construire le futur centre de Serono ont mis au jour les briques rouges qui soutenaient l'ancienne fabrique. Tranchant avec les façades de verre du nouveau complexe, les bâtiments rénovés donneront à l'ensemble un air de Vieille Angleterre. Parmi les 1200 collaborateurs de Serono qui y travailleront en 2006, certains se souviendront alors peut-être, l'oeil ému, des années passées à Harvard ou dans une autre prestigieuse université anglo-saxonne.
Mais, en faisant éclater les peaux du vieux quartier industriel de Sécheron, Serono ne se limite pas à réaliser un imposant ouvrage architectural. L'entreprise de biotechnologie contribue à tourner définitivement la page d'un feuilleton immobilier nauséabond qui plombait la vie du quartier depuis une douzaine d'années. Son projet embellit l'une des portes d'entrée de Genève, déjà auréolée par le splendide bâtiment incurvé de l'Organisation météorologique mondiale. Dans les semaines qui viennent, cette zone sera également dotée de nouvelles dessertes de transports publics (tram 13 courant jusqu'à la place des Nations, RER régional reliant Genève à Coppet). L'investissement consenti par le groupe, 334 millions de francs, dont 54 pour l'achat des terrains, sera localement bienvenu, même si 40% des dépenses donneront lieu à des soumissions internationales (lire l'interview de François Naef, directeur général de Serono International SA, page 64).
Un millier d'emplois espérés Mais, surtout, Serono adresse un signal fort aux acteurs de l'économie genevoise et romande: le bassin lémanique consolide sa place déjà enviable dans la branche des sciences de la vie. Si Genève, et même la Suisse romande dans son ensemble, ne pèsent encore pas bien lourd dans ce secteur, en regard de la région bâloise ou d'autres pôles européens (Munich, Berlin, Paris-Sud, Oxford-Cambridge, Malmö-Copenhague), la région est gentiment en train d'atteindre une taille suffisamment importante pour y attirer les chercheurs du monde entier que ses concurrentes s'arrachent.
D'autant plus que l'investissement de Serono participe d'une véritable éclosion de projets. Eclosion? C'est précisément le joli nom trouvé par les fondateurs du nouveau bio-incubateur genevois. Cette société financièrement soutenue par l'Etat de Genève - si le Grand Conseil suit le ministre genevois de l'Economie, Carlo Lamprecht, qui soutient ce projet - doit servir de «rampe de lancement pour des innovations commercialement viables». L'incubateur sera situé dans la zone industrielle de Plan-les-Ouates, au CTN (Centre de Technologies Nouvelles), précisément là où Serono maintient des activités de recherche qui seront rapatriées dans le quartier de Sécheron. Eclosion épaulera des start-up orientées dans les sciences de la vie. Les bichonnera, les biberonnera, les langera. A terme, de cette éclosion-là pourraient naître un millier d'emplois.
Reste à savoir si cette nouvelle pépinière d'entreprises ne prendra pas l'allure d'une pouponnière éternelle. Parfois, les jeunes entrepreneurs se sentent si bien dans ce type de structure qu'ils peinent à voler de leurs propres ailes. Mais les conseillers d'Eclosion, des pointures, devraient être là pour éviter ce type de scénario: Timothy Wells, responsable de la recherche chez Serono; Markus Schriber, ancien directeur général du groupe DuPont de Nemours; Denis Hochstrasser, fondateur de l'Institut suisse de bio-informatique et de GeneProt; Benoît Dubuis, directeur à l'EPFL de la Faculté des sciences de la vie.
Cette soif de biotech ne se limite pas à Genève. A Monthey, les Valaisans préparent activement la naissance d'un Biopark. Les Vaudois astiquent le Biopôle d'Epalinges, qui sera irrigué dans quelques années par l'extension du métro local. Des jeunes pousses de ce secteur pourraient aussi s'abriter dans la Neode qui vient de s'ouvrir à Neuchâtel. Côté Hautes Ecoles, Patrick Aebischer, patron de l'EPFL, a lui-même donné un signal fort en créant une Faculté des sciences de la vie. Cette nouvelle filière remporte un grand succès. Vice-président de l'EPFL, Stefan Catsicas résume la politique suivie par la Haute Ecole: «Depuis la création de la nouvelle Faculté des sciences de la vie, notre priorité est d'attirer les meilleurs cerveaux. Un doyen, au plus haut niveau académique, sera aussi prochainement nommé. Nous voulons offrir une plateforme de collaboration à nos ingénieurs. Dans les mois et les années qui viennent, nous allons porter nos efforts sur trois accents: les neurosciences, l'orientation «bio» d'une partie des ressources transférées depuis l'Université de Lausanne avec les mathématiques, la chimie et la physique, et la création d'un centre de génie biomédical. Ces axes concernent trois des cinq facultés de l'EPFL: les sciences de la vie, les sciences de base et celles de l'ingénieur.» En première année, précise Stefan Catsicas, plus de 100 inscriptions d'étudiants ont déjà été enregistrées.
«Campus interne» L'EPFL a aussi conclu un accord avec Nestlé afin de cofinancer un groupe de recherche dans le domaine des arômes et de la saveur. Pour le géant de l'agroalimentaire, il est important de comprendre tous les mécanismes liés au goût: ce partenariat l'intéresse beaucoup. Dans un mois, ce groupe d'une demi-douzaine de personnes va entrer en fonctions, sous la direction d'un post-doctorant de l'Institut Max-Planck qui a collaboré avec le Prix Nobel de médecine Bert Sakmann.
Retour dans le quartier de Sécheron. Le futur complexe de Serono, explique François Naef, «regroupera des laboratoires de recherche dans lesquels seront découvertes les molécules thérapeutiques de demain, ainsi que les structures-supports du développement qui permettront d'évaluer la sécurité et l'efficacité de ces molécules». Le site abritera également les quartiers généraux de Serono: activités liées à la propriété intellectuelle, à la commercialisation et à l'homologation des produits, finance, fiscalité, ressources humaines, communication, informatique. Comprenant aussi une bibliothèque scientifique et un centre de conférences, il sera une sorte de «campus interne».
Serono n'est pas la seule compagnie pharmaceutique suisse à se lancer dans d'importants investissements. A Bâle, Novartis, que les Serono boys appellent, mi-affectueux mi-craintifs, «notre grand frère», est aussi occupé à édifier un nouveau site. Au bord du Rhin, la multinationale investit, dans un premier temps, 750 millions de francs dans différents complexes pouvant accueillir d'ici à 2008 environ 6000 collaborateurs. Une opération rendue publique l'an dernier, peu de temps après une fracassante annonce qui a décoiffé plus d'un Bâlois: un énorme investissement pouvant atteindre à terme 4 milliards de dollars (environ 6 milliards de francs) à Boston. Plus exactement dans la petite ville de Cambridge, à proximité du MIT (Massachusetts Institute of Technology), de Harvard et aussi à un jet de seringue du Massachusetts General Hospital, un monstre affamé de médicaments (900 lits, 16 000 employés, budget de recherche de 450 millions de francs, le plus élevé des Etats-Unis) qui attire tous les grands laboratoires.
Le «triangle magique» Or, comme Boston, le bassin lémanique regroupe le «triangle magique» recherché par chaque région qui mise sur le secteur des sciences de la vie: des hôpitaux bien dodus, des hautes écoles bien dotées, des entreprises bien stressées. Mélangez le tout et vous obtenez une concentration de business, de marché et de matière grise. Pour la Suisse romande, l'enjeu est de taille: la région dépend beaucoup trop de deux branches, la banque et l'horlogerie. Or, avec ses hôpitaux, ses hautes écoles et ses entreprises (Nestlé, Serono, les aromaticiens Firmenich et Givaudan, et une nuée de PME et de start-up investies dans la biotech, la pharma ou la nutrition), cette région peut désormais se profiler davantage dans le secteur des sciences de la vie.
Dans quel but? Celui de renouveler le tissu industriel. Cela fait 10 000 ans que cela dure. Les chasseurs et les cueilleurs ont été évincés par les agriculteurs, eux-mêmes peu à peu bousculés par les marchands et les commerçants, détrônés à leur tour, dans les pays occidentaux, par les industriels. Dans les régions industrialisées, les mines de charbon ont fermé, les complexes sidérurgiques ont rendu l'âme ou ont considérablement maigri. L'industrie traditionnelle cède à son tour la place à la haute technologie. Sans renier le passé: le nouveau campus que construit Novartis se situe sur un ancien site celte, vieux de 2200 ans. A Genève, l'histoire se répète: en 1892, dans le quartier de Sécheron, une entreprise a poussé pour devenir, un temps, l'un des fleurons de la cité. Sécheron SA a marqué le siècle dernier. Serono International SA est bien partie pour marquer celui-ci. |
Collaboration: Alexandre Habay
L'investissement de Serono participe d'une véritable éclosion de projets en Suisse romande.
Mélangez le tout et vous obtenez une concentration de business, de marché et de matière grise.
RECHERCHE En 2006, plus de mille collaborateurs de Serono, l'un des géants mondiaux de la biotechnologie, vont s'affairer dans le plus important centre de recherche privé de Suisse romande.
RENOVATION Un bâtiment de Sécheron datant de 1892 sera rafraîchi.
FAçADE Un complexe signé Murphy & Jahn, architectes à Chicago.
«Nous recevons 10 000 candidatures par an»
François Naef, directeur général de Serono International SA, n'a pas de souci à se faire en matière de recrutement: depuis la victoire d'Alinghi, la société de Bertarelli attire des milliers de candidats. A Genève, 55% de l'effectif est de nationalité étrangère.
Pourquoi avoir choisi d'investir à Genève, où l'industrie pharmaceutique est historiquement moins forte qu'ailleurs en Suisse (Bâle), en Europe ou aux Etats-Unis?
Serono a son siège à Genève depuis une quinzaine d'années. Ce choix a été propice au développement du groupe. Nous y sommes donc attachés. Les conditions cadres y sont favorables: situation géographique au centre de l'Europe, stabilité politique, peu de conflits sociaux, fiscalité compétitive, qualité de vie pour les expatriés....
Les coûts de construction ne sont-ils pas plus élevés qu'ailleurs?
Les coûts de construction sont un peu plus élevés. Heureusement, les marchés s'ouvrent davantage. Sur les 280 millions de francs de coûts, hors achat foncier, environ 40% ont fait ou feront l'objet de soumissions à l'échelle internationale. Mais, en Suisse, la construction est de qualité. Si on tient compte du rapport coût/qualité, il est comparable à ce qui se fait à l'étranger. Le coût de construction sur un site comparable, situé au coeur d'une ville, est plus élevé aux Etats-Unis. Des entreprises anglaises se sont aussi révélées plus chères que leurs concurrentes helvétiques, car leur éloignement débouche sur des coûts annexes importants.
Serono limite ses investissements à la Suisse?
Nous investissons aussi aux Etats-Unis et dans les autres pays où nous sommes présents. L'an dernier, le rachat de la société de biotechnologie française Genset nous a coûté environ 100 millions d'euros. A Genève, une seconde phase est prévue: si la croissance de notre groupe continue, nous serons confrontés d'ici 2010 au même dilemme qu'aujourd'hui.
Cette opération a-t-elle reçu des aides du canton?
Nous sommes en discussion avec le canton à ce sujet.
Combien d'offres d'emploi avez-vous sur votre bureau? La victoire du team Alinghi a-t-elle eu un effet?
Oui. Serono est désormais mieux connue du grand public à l'échelle internationale. Nous recevons environ 10 000 candidatures chaque année. Une forte proportion du personnel engagé est universitaire: biochimistes, chimistes, pharmaciens, médecins. Nous avons aussi besoin de mathématiciens, bio-informaticiens, biostatisticiens. Nous engageons aussi des gens qui disposent d'un bagage scientifique complété par des études ou des formations en marketing ou en droit.
Des Néo-Zélandais postulent?
Un Néo-Zélandais fou de voile a été engagé dans notre filiale de Boston. A en juger par ce cas, les Néo-Zélandais ne nourrissent aucun ressentiment particulier à l'égard de la société d'Ernesto Bertarelli.
Le bassin local ou régional (Suisse et Suisse romande) est-il bien armé pour fournir le personnel recherché par Serono?
Pas toujours. Nous recherchons souvent des talents uniques. Exemple: nous ne trouverons pas forcément le spécialiste voulu sur le marché local pour étoffer notre équipe développant des traitements contre le psoriasis qui est un de nos nouveaux champs thérapeutiques.
Combien de collaborateurs de Serono sont étrangers et quel est votre budget de recherche?
Sur nos 700 collaborateurs à Genève, 55% sont de nationalité étrangère. Nous consacrons près du quart de notre chiffre d'affaires à des projets de recherche.
Le Raptiva, qui lutte contre le psoriasis, a été développé suite à un accord de licence passé avec le groupe américain Genentech. Vous venez de racheter le français Genset. Le Rebif, votre produit phare luttant contre la sclérose en plaques, est issu d'un partenariat avec l'Institut israélien Weizmann... Pourquoi aucun produit important ne sort-il des labos genevois, et en particulier de la société Glaxo rachetée en 1999? Ce sauvetage était un acte de charité?
La charité n'est pas notre business model, mais nous sommes heureux que cette acquisition ait pu sauver environ 150 emplois. Nous avons alors eu l'opportunité d'acquérir en une fois une somme de compétences. Ce type d'opportunité est rare: il faut les saisir! Nous comparons sans cesse notre recherche interne avec la recherche externe. La recherche se nourrit de compétences internes et d'appuis externes. Certaines molécules en phase I ont été essentiellement développées à Genève, comme par exemple l'antagoniste des récepteurs de l'ocytocine, actif par voie orale, sélectionné pour son potentiel dans la prévention des accouchements prématurés. Dans le secteur de la biotechnologie, de nombreuses années sont nécessaires pour qu'un nouveau produit apparaisse sur le marché.
Un jeune diplômé de la région n'a-t-il pas avantage à postuler aux Etats-Unis où règne - semble-t-il - un esprit d'entreprise plus fort qu'ici?
Serono à Genève, c'est tout sauf un mouroir... On y trouve une recherche de pointe, un climat de travail agréable dans un centre de recherche à taille humaine, des possibilités de progression de carrière, la certitude que ses travaux de recherche seront financés en raison de la solidité du groupe. S'il tient à tout prix à aller aux Etats-Unis, on pourra organiser son séjour dans notre site de Boston.
Mais s'il veut un jour voler de ses propres ailes, vous allez le soutenir?
Nos investissements dans la recherche sont d'abord concentrés sur les axes stratégiques et les champs thérapeutiques que nous avons définis. |
Propos recueillis par RR
François Naef «Serono à Genève, c'est tout sauf un mouroir...»
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