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Par Christophe Passer - Mis en ligne le 17.10.2012 à 14:01 |
«Il m’est arrivé une drôle de chose la nuit dernière. J’avais fait le chemin habituel de la Camargue, où je vis, jusqu’au pays natal. Je suis arrivé ici, j’avais l’impression de savoir qui j’étais. Et puis je me suis réveillé tôt. Il y avait le bruit des voitures. Je me suis regardé dans le miroir de la chambre et ce n’était plus le même type. En une nuit, j’avais le sentiment d’être quelqu’un d’autre. Alors en trente ans...» Il a toujours cette grâce élégante, pourtant. Un mouvement de la main dans les cheveux, nomade chic, rocker poétique. Il l’avait déjà il y a trente ans. Mais avec aussi, à l’époque, ce truc un peu farouche dans les yeux, cette timidité vaguement méfiante et sauvage: Eicher avait besoin de confiance, alors, de faire sa place, de ne rien lâcher. «Je crois que je ne reconnaîtrais pas ce Stephan-là. Ce n’est plus la même famille, une autre génération, plus les mêmes hormones. Mon fils rigole devant la télé chaque fois qu’il me voit passer dans une vieille émission, style les années 80. Je ne suis pas le genre d’homme qui croit qu’il n’a pas changé. J’ai changé.» Cohérent et généreux. La machine à café est en panne. Il y voit un signe qu’il en a déjà trop bu. Il y a cinq ans qu’il n’a plus fait ça, la promo d’un disque, et il y a de l’excitation alentour, parce que L’envolée est un album magnifique et chaleureux, cohérent et généreux. «C’est difficile de sortir du cycle de ce métier: enregistrement, promotion, tournée, dépression. Et puis enregistrement, promotion, tournée... ça recommence tout le temps. J’ai fait ça jusqu’à Taxi Europa, en 2003.» Qu’est-ce qui redonne envie? Il ne sait pas. Tout à coup, dans l’air, le désir de dire, de chanter. «Avec le temps, j’ai aussi gagné une fidélité du public qui donne une vraie liberté. La Promenade de Rousseau, à Genève, c’est trois ans de travail. Et puis les tournées de concerts littéraires avec Philippe Djian: quand je fais des choses comme cela, plus gonflées, moins habituelles, j’ai l’impression que les gens le comprennent.» Il ne s’est pas trahi, il a continué sa route en laissant des chansons fortes à chaque disque, et pose en commandeur, désormais, à des kilomètres au-dessus du tout-venant du pop-rock de France comme de Suisse. «Il y a quelques semaines, à Paris, devant la gare de Lyon, je devais donner ce concert pour les nouveaux trains Lyria. Il faisait 12 degrés, et la pluie par-dessus. J’ai dit: il faut annuler, il n’y aura personne. Et puis malgré tout, le public est venu.» En paix avec «Déjeuner». Au milieu de l’évocation des perles fameuses d’une carrière (lire encadré), on lui parle de Déjeuner en paix, énorme tube de 1991, à la fois bénédiction («ça m’a permis l’indépendance artistique») et malédiction, comme si cela l’avait souvent réduit à une seule chanson: «Depuis cinq ans, je suis réconcilié complètement avec ça. Je la joue avec ce qu’il y a en elle de plus mélancolique.» Il n’aime pas le mot «crise», celle du disque comme celle du monde. Mais le désarroi actuel n’est sans doute pas complètement étranger à L’envolée. «C’est mon disque le plus politique. Pour parler avec des mots allemands, il y a dedans à la fois Zorn et Wut. Zorn, c’est la colère, mais dans son côté intériorisé, aussi. Wut, c’est être fâché, mais dans l’action, dans l’agressivité.» Des thématiques qui sous-tendent l’album: les laissés-pour-compte, les abandonnés, le temps qui détruit les espérances. «Je ne crois guère à la liberté. Je pense que la plupart de nos choix sont contraints, obligés, avec des enjeux de sexe, de pouvoir et de cupidité.» Peut-être est-ce cela, trente ans avec Stephan Eicher: passer de l’introspection énervée à la générosité de la colère juste, et aux refrains miroirs de nousmêmes. «Parfois, un moment artistique, une phrase dans une chanson, peut ouvrir une porte, une parenthèse, une seconde de lumière.»
«C’EST MON DISQUE LE PLUS POLITIQUE. IL Y A DEDANS LA COLÈRE ET L’AGRESSIVITÉ, ZORN ET WUT.»Stephan Eicher
Donne-moi une seconde, qui ouvre l’album, est ainsi comme une profession de foi. «Qui a le temps, aujourd’hui? Qui peut encore écouter un CD?» Le sien fait ainsi 12 chansons et 34 minutes. «J’ai coupé l’intro et la fin de Du, des arrangements de cordes formidables. Tout le monde m’a dit que j’étais fou, mais je crois que ces cordes, ce prolongement, cela doit s’inventer dans la tête de celui qui écoute. Le dernier refrain de Disparaître aussi, je l’ai enlevé.» Créer le manque, aller à l’essentiel, demander l’attention. Il s’est entouré de compères habituels, Martin Suter pour les textes en allemand, Djian pour la plupart de ceux en français. Mais il y a aussi Miossec qui cosigne l’émouvant Disparaître et Fred Avril, grand de la musique électronique de France (il a travaillé notamment avec Nouvelle Vague et Hollywood Mon Amour), pour Le sourire, premier single. La production, c’est Mark Daumail: l’homme du groupe Cocoon donne une couleur à la fois acoustique, dense et lyrique à l’album. Avec un chaloupement inédit aussi: «A aucun moment, sur aucun titre, tu n’as le grand coup rock sur la caisse claire, tchak, boum, sur les deuxième et quatrième temps. Ça allège, ça ouvre. Mais il faut un batteur aussi fabuleux que Toby Dammit pour accepter cela.» Dans ton dos. Dans les invités, on retrouve aussi Djian en duo sur un titre, les cuivres de Calexico pour des riffs à la fois mariachis et arizoniens, ou William Tyler, de Lambchop, aux guitares. Le Gitan voyage en Amérique? «C’est le contraire: ils représentent précisément une Amérique exilée. Martin Wenk, de Calexico, vit à Berlin. Lambchop ne marche pas aux Etats-Unis, mais plutôt ailleurs dans le monde.» Signalons aussi, sur deux titres, les interventions formidables de Marcello Giuliani à la basse. Enfin, sur L’envolée, il y a une immense chanson, sans doute l’une de celles qui marqueront longtemps. Dans ton dos, livré galop de palomino dans les territoires indiens, est un titre sublime et bouleversant, «soudain dans la forêt, un arbre s’illumine». Eicher rend grâce: «C’est le génie de Philippe. Trouver des images fortes, complètement inattendues et évidentes. Il m’a aussi appris à ne pas en rajouter en chantant. Les mots suffisent, ils doivent suffire à créer de l’émotion.» Celle-là est énorme, et c’est le cœur qui s’envole. «L’envolée», 1 CD Barclay/Universal. |









