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Interview de Bernard Droux
Genève peut encore croître dans la gestion de patrimoine

Par Geneviève Brunet - Mis en ligne le 26.10.2011 à 16:11

Années difficiles. Les banques genevoises tablent sur un recul du bénéfice 2011 et prévoient un exercice 2012 laborieux. Des réductions d’effectifs sont envisagées.

Les résultats de la traditionnelle enquête de conjoncture menée chaque été par la Fondation Genève Place Financière ne sont guère réjouissants pour 2011 et 2012. Une majorité des établissements financiers genevois s’attend à une baisse du bénéfice pour l’exercice en cours et le suivant. Conséquence: les coûts seront revus à la baisse, avec d’éventuelles réductions d’effectifs.

Les banques souffrent du franc fort, de la récente chute des marchés boursiers et des incertitudes créées par la crise de la dette dans les pays de l’Union européenne. Lueur d’espoir dans ce contexte morose: les accords sur l’impôt libératoire à la source, récemment signés avec l’Allemagne et la Grande Bretagne, ouvrent de nouvelles perspectives d’accès aux marchés européens.

En outre, les apports de clients européens restent importants: 37% du total des apports nets pour les banques employant plus de 200 personnes et jusqu’à 50% pour celles ayant de 50 à 199 emplois. Le président de Genève Place Financière estime que la finance genevoise peut encore se développer «dans ce qu’elle fait le mieux: la gestion de patrimoines.»

Vous annoncez des baisses de revenus pour la place financière de Genève. La gestion de fortune est-elle plus touchée que d’autres activités?

L’activité hypothécaire est en plein boom et le financement de négoce se développe encore très bien. La gestion de fortune subit traditionnellement l’évolution des marchés: elle souffre donc des baisses boursières, même si les performances des obligations et des métaux précieux restent positives. La gestion de fortune vit actuellement une période de transition tant du fait des accords fiscaux avec l’Allemagne et la Grande Bretagne que des nouvelles conventions de double imposition.

Nous espérons pouvoir conclure des accords sur un impôt libératoire à la source avec d’autres pays de l’Union européenne et bénéficier, à terme, d’un meilleur accès au marché. Les apports nets de fonds dans les établissements financiers genevois proviennent essentiellement d’une clientèle résidant à l’étranger, en grande partie dans des pays européens. Cela montre le dynamisme de la place et nous permet d’espérer gagner encore des parts de marché.

La majeure partie des apports nets de fonds à Genève vient de l’Union européenne. Sont-ils déclarés?

Bien entendu: ce sont des fonds déclarés. Les difficultés rencontrées par les partenaires européens, entre autres dans le domaine bancaire, ne sont certainement pas étrangères à une diversification des placements des clients européens. Ces derniers recherchent la sécurité. La stabilité de la Suisse et les compétences de la place financière attirent. Les citoyens de l’Union européenne optent peut-être plus souvent pour des banques privées de gestion de fortune que pour des banques commerciales chez eux.

Misent-ils ainsi sur la solidité de la banque elle-même?

Tout à fait, la Suisse et ses banques sont jugées sûres. En outre, une partie des nouveaux apports de fonds mentionnés dans nos statistiques comme provenant de l’Union européenne peut être le fait de personnes s’étant récemment domiciliées en Suisse. Nous ne faisons pas, pour l’instant, la différence entre les apports de clients européens résidant à l’étranger ou en Suisse. Notre statistique gagnerait à être affinée.

Dans le classement des 20 premières places financières, Genève recule de la 9e à la 13e place. Le Global Financial Centres Index ne prend toutefois pas en compte le négoce de matières premières, très important ici…

Le financement de négoce n’est pas pris en compte dans ce classement international, car il s’agit d’une activité très spécifique qui n’est pratiquée que par quelques places financières. Il est clair que, pour notre place, cette activité est importante: Genève est numéro un dans le trading du pétrole.

Le financement de négoce est une spécialité de grandes banques étrangères. Certaines vont devoir augmenter leurs fonds propres ou réduire leur bilan: une menace pour l’emploi à Genève?

Les banques spécialistes du financement de trading de matières premières actives à Genève ont en commun d’avoir connu une croissance exponentielle ces dernières années. Un tel rythme de progression ne peut sans doute pas se poursuivre à long terme. Etonnamment, ce sont surtout de grandes banques françaises qui sont spécialisées dans le financement de trading, et non des banques américaines, alors même que le commerce de matières premières se fait en dollars.

On peut imaginer un rééquilibrage des banques contribuant au financement du négoce. Le fait d’avoir, sur place, de grands acteurs du trading de matières premières attire de nouveaux acteurs. Les banques européennes qui ont des problèmes pour se financer en dollars vont sans doute ajuster leurs activités de financement de négoce.

Mais les marges étant très intéressantes dans cette activité, elles peuvent sans doute les préserver en réduisant leurs coûts. Si des banques américaines se lançaient dans le financement du trading de matières premières, cette activité ne serait pas forcément développée à Genève.

Doit-on s’attendre à une poursuite de la consolidation du secteur bancaire en Suisse avec la vente de filiales de grands établissements étrangers?

On s’attend à une consolidation générale dans le secteur bancaire, pas seulement sur le marché suisse. L’activité de gestion de fortune, si elle est bien organisée, reste très rentable et peu consommatrice de fonds propres. L’impôt libératoire à la source va peut-être amener certaines banques étrangères à revoir leur modèle d’affaires. Mais, sauf problème de cash immédiat, comme pour Dexia, ou de concentration d’activités, nous pensons que les atouts propres à la Suisse et à Genève demeurent importants.

La performance des placements devient-elle un critère clé pour les clients?

La performance est en train de devenir plus importante qu’elle ne l’a été dans le passé parce que nous venons de traverser dix années très difficiles pour les actions. Dans des périodes où la préservation du capital est essentielle, la performance ajustée au risque devient très importante pour les clients sophistiqués. Nous devons continuer à développer des modèles de risques et aider les clients à bien comprendre les types de risques qu’ils sont prêts à prendre.

La place financière de Genève entend se développer plus dans la gestion institutionnelle: plutôt vers une clientèle suisse ou internationale?

Tous les établissements ne peuvent pas développer la gestion institutionnelle: il faut, pour cela, avoir une taille minimale. Ce développement peut se faire d’abord sur le marché domestique des caisses de pension, même s’il est plutôt concentré en Suisse alémanique. En outre, les compétences en gestion institutionnelle de certains établissements peuvent intéresser des clients en Europe, en Asie ou au Moyen-Orient.

La répartition des activités financières à Genève sera-t-elle la même qu’aujourd’hui dans dix ou quinze ans?

Les activités de négoce sont très volatiles. Il est important que nous restions compétitifs au niveau fiscal, sans avoir pour autant des avantages outranciers. Je pense que la place financière genevoise peut se développer dans ce qu’elle fait le mieux: la gestion de patrimoines privés principalement, et accessoirement institutionnels.


Profil

Bernard Droux

Président de la Fondation Genève Place Financière. Associé-gérant de Lombard Odier Darier Hentsch & Cie depuis 2001; responsable des services d’investissement à la clientèle privée, du département des gérants indépendants et président du Conseil d’administration des fonds de placement Lombard Odier. A rejoint le banquier privé en 1989, après avoir dirigé les activités Sales & Trading à l’UBS de Genève.





Tags: Bernard Droux, Genève, gestion de patrimoine,

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