Dans une Genève qui cherche à résoudre, sans jamais y parvenir, ses problèmes de trafic, l’idée a fait l’effet d’une bombe! Le 19 janvier, la majorité de gauche du Conseil municipal a voté une initiative qui vise à fermer un quart des 800 rues de la ville à la circulation, en quatre ans. «Il s’agit de rendre la ville plus conviviale et de doter chaque quartier d’un cœur piétonnier, résume Mathias Buschbeck, conseiller municipal Vert. Nous anticipons le fait que la population change sa manière de se déplacer. La tendance existe déjà à Genève, nous voulons simplement accélérer le rythme en fermant une rue par semaine pendant quatre ans.»
Dans les cafés, l’accueil est ironique: c’est que l’ampleur de l’ambition confine à l’utopie dans une ville qui met cinq ans pour poser 9 petits kilomètres de rails de tram, et qui discute depuis un siècle de la nonconstruction d’un pont sur la Rade… «Ce projet de 200 rues piétonnières est tout à fait réalisable si les conditions politiques sont réunies, estime le maire de Genève, Rémy Pagani (A gauche toute!). Je ne pense que du bien de cette initiative, et nous allons lancer une étude pour identifier les rues qui pourraient être aménagées.»
Pionnière. Du côté des professionnels, on se montre plus sceptique. «C’est un problème intéressant mais mal posé, dit Simon Chessex, architecte urbaniste genevois. Dans des grandes villes comme New York, on peut fermer des rues car il existe des parkings et des axes alternatifs. A Genève, ces infrastructures n’existent pas. Ici, il faudrait commencer par dissuader les gens de prendre leur véhicule, par exemple en améliorant la densité des transports en commun.»
Pierre-Emmanuel Dessemontet, géographe-cartographe de la Communauté d’études pour l’aménagement du territoire de l’EPFL, souligne l’ampleur de la démarche: «Fermer autant de rues en si peu de temps, c’est du jamais vu! Il s’agit d’une déclaration d’intention plus que d’un projet formalisé. Mais cela ferait de Genève une ville pionnière dans le domaine. Il y aurait certes une amélioration de la qualité de vie dans les quartiers concernés, mais le problème numéro 1 que je vois à court terme sera celui de la suppression induite des places de parc en surface, car les habitants seront sans solution de parcage la nuit.»
Proximité des écoles. Mais comment passera-t-on d’une ville «tout-bagnole» à un havre piétonnier? «Les critères de sélection des rues à fermer à la circulation sont la proximité des écoles, hôpitaux, EMS, crèches, etc. Des zones qui, par essence, devraient être piétonnières étant donné la foule qui les traverse tous les jours, détaille le conseiller municipal Mathias Buschbeck. Nous ne faisons qu’accélérer une tendance de fond: le nombre de voitures en ville a considérablement baissé ces dernières années à Genève, où l’on se déplace plus vite et plus simplement à pied, à vélo ou en transports publics.»
Au cœur du lobby des commerçants, Pierre Brunschwig, codirecteur du Bon Génie, n’a pas de mots assez durs contre cette «initiative dogmatique lancée sans consultation juste pour agiter le débat». Mais il reconnaît que le «discours d’arrièregarde» des commerçants a évolué: «Beaucoup de villes ont connu de superbes réussites grâce à des centres piétonniers, et nous n’y sommes pas opposés par principe. Mais à Genève, on a raté nos zones piétonnières! On rêverait d’espaces où l’on peut flâner en toute tranquillité: or les rues basses, par exemple, ne sont pas vraiment piétonnières.» C’est vrai que les passants s’y serrent sur les trottoirs étroits afin d’éviter de se faire écraser par trams, bus et taxis.
Faut-il pour autant s’opposer à de nouvelles zones piétonnières parce que les actuelles sont inadaptées? «Il faut commencer par faciliter l’accès à la ville, avec des transports publics performants et plus nombreux, poursuit Pierre Brunschwig. Et, bien sûr, construire des parkings, ce qui est beaucoup plus compliqué que de fermer des rues…» C’est la condition posée par le groupe radical: «Nous avons voté oui sur le fond car nous soutenons le projet s’il inclut des mesures de compensation comme la construction de parkings souterrains», dit Simon Brandt, vice-président des radicaux. Le Conseil administratif (exécutif) doit élaborer un plan d’action dans les trois mois. L’établissement de la liste des rues à fermer, qui n’a pas encore été commencée, promet d’animer la conversation pendant longtemps.
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