Si Alexis de Tocqueville se rendait aux USA aujourd’hui, un siècle et demi après avoir écrit son fameux De la démocratie en Amérique, que nous raconterait-il?
Il relèverait peut-être les excès de la démocratie spectacle à l’américaine, tout en reconnaissant aussi l’esprit pionnier, toujours présent et à l’œuvre dans des endroits magiques, tels que Silicon Valley, où le futur des sciences et des technologies de l’information est inventé et réinventé depuis plus de 50 ans.
«LES INDUSTRIES LIÉES À L’INFORMATIQUE ET AU TRAITEMENT DE L’INFORMATION CHERCHENT DÉSESPÉRÉMENT LES TALENTS QUI LEUR MANQUENT CRUELLEMENT.»
Et, en observateur perspicace, attentif à l’avenir, il nous ferait sans doute remarquer que l’Amérique a colonisé sciemment et activement un nouveau «Nouveau Monde», celui tissé par la toile, le Web, miroir du monde réel. En effet, le monde virtuel, construit autour des technologies de l’information et géré par la nouvelle économie, est en grande partie dominé par les Américains.
Lorsque l’on considère les acteurs principaux, des microprocesseurs aux softwares, de la recherche d’information aux réseaux sociaux, ce sont les entreprises US qui dominent. Et lorsque Skype est racheté, pour une somme mirobolante par Microsoft, c’est un fleuron européen des services sur le web qui est passé de l’autre côté de l’Atlantique.
Il n’y a aucune raison que l’Europe assiste à ce nouveau colonialisme sans réagir. Après tout, le Web est une invention du CERN. Mais son géniteur, Sir Tim Berners-Lee, a été rapidement recruté par le MIT – remarquons en passant que, sur ce campus mythique, un tiers des étudiants étudient justement les sciences et technologies liées à l’informatique, les communications et l’électronique.
Pourquoi alors l’Europe peine-t-elle à tenir tête à l’Amérique sur un thème aussi central au fonctionnement de la société moderne? Tout commence peut-être par le terme d’«informatique» lui-même utilisé ici, alors qu’aux Etats-Unis, on parle de «computer sciences». Plus: bon nombre d’universités européennes traitent généralement ce domaine en tant que «application des ordinateurs», une vision quelque peu myope et ne conduisant pas forcément à de grandes innovations…
Heureusement qu’en Suisse, les Ecoles polytechniques fédérales, ainsi que quelques autres institutions clés en Europe, nourrissent une tradition de recherche ambitieuse sur la durée, conduisant à des innovations mondialement reconnues. Par exemple, la création du langage PASCAL par Nicolas Wirth. Ou la technologie de la «souris» développée par Jean-Daniel Nicoud et Daniel Borel, qui a conduit à la création de Logitech.
Néanmoins, si de Tocqueville tournait son attention de notre côté, il nous décernerait probablement la note «peut mieux faire».
La Suisse est une société du savoir, l’information et son traitement sont donc au cœur d’une série de segments de la société et de l’économie, comme par exemple les services financiers. Les industries liées à l’informatique et au traitement de l’information cherchent désespérément les talents qui leur manquent cruellement. Et qui leur sont souvent soustraits par les acteurs dominants, américains pour la plupart.
L’un va justement embaucher quelque 10 000 personnes dans le monde en 2011. Dont 6000 ingénieurs en informatique. En Suisse seulement, on parle de plusieurs centaines de postes à pourvoir… La réponse? Elle consiste d’abord à reconnaître l’importance croissante de cette nouvelle planète, virtuelle, mais très réelle pour l’économie. Et à investir dans les sciences de l’information – dans l’éducation à tous les niveaux, mais aussi dans la recherche de pointe.
Ainsi, ce domaine prendra sa place naturelle, reconnue depuis longtemps aux USA, tant dans les écoles que dans les organismes de financement, tel le Fonds National de la Recherche Scientifique. Alors seulement la Suisse sera un acteur plutôt qu’un simple touriste consommateur sur cette planète de l’information, en explosion et tellement fascinante par son potentiel et ses enjeux.
Car de Tocqueville, en fin observateur de l’histoire et de la démocratie, ne manquerait certainement pas de relever aussi la causalité entre l’invention du Web, la démocratisation du savoir, l’exigence de transparence vis-à-vis des pouvoirs comme révélée par Wikileaks. Et la vague de mouvements démocratiques dans le monde en 2011.
Profil
MARTIN VETTERLI
Né en 1957. Etudes en Suisse et aux Etats-Unis. Vice-président de l’EPFL de 2004 à 2011. Depuis cette année, doyen de la Faculté informatique et communications. Il est également professeur adjoint à Berkeley (USA) et cofondateur de la société Dartfish.
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