La chancelière Angela Merkel est appréciée en Allemagne parce qu’elle refuse de mettre sans cesse plus d’argent pour sauver l’euro. Vous, en revanche, la critiquez en toute occasion. Pourquoi jugez-vous sa politique fausse?
J’admire la chancelière pour ses capacités de leader. Mais elle conduit l’Europe dans la mauvaise direction. Pour résoudre la crise européenne, il faut une approche à double détente: d’abord économiser drastiquement et réaliser des réformes structurelles, ensuite continuer à injecter de l’argent pour relancer la conjoncture. Si on ne fait qu’économiser, bon nombre d’Etats se retrouveront en déflation. Et ça, c’est très dangereux.
Les nouvelles mesures d’austérité pour des pays comme l’Espagne, l’Italie et la Grèce sont-elles trop strictes?
Elles initient un cercle vicieux: quand un pays ne fait plus qu’économiser, la demande sombre et les revenus des entreprises s’effondrent. Du coup, elles réduisent les salaires de leurs employés qui ont moins d’argent en poche. Et la demande diminue encore plus, ce qui affecte la croissance économique. Keynes le disait: dès que la demande privée faiblit, le politique doit compenser le déficit. Seuls les Allemands semblent ne pas l’avoir compris.
Pays économiquement le plus fort, l’Allemagne devrait porter le fardeau le plus lourd. Mais les Allemands disent: pourquoi devrions-nous payer pour des Etats qui ont visiblement triché sur les critères de stabilité européens?
Les Allemands raisonnent de façon très moraliste. Moraliste, mais pas très honnête. Car l’Allemagne fut un des premiers pays à enfreindre ces règles.
L’Allemagne a parfois dépassé la limite des 3% de son déficit budgétaire, mais la Grèce n’a cessé de falsifier ses comptes. Est-ce comparable?
Ce qui importe, c’est que les Allemands ne sont pas non plus blancs comme neige. Tous les Etats de l’UE ont enfreint un jour ou l’autre le Pacte de stabilité, c’est pourquoi il n’y a jamais eu de sanctions efficaces.
Pourquoi pensez-vous qu’il faut injecter encore plus d’argent dans les pays en crise?
Il faut distinguer entre la Grèce et le reste de la zone euro. La Grèce est un cas particulier: tout ce qui pouvait aller de travers est allé de travers. Les Grecs ont massivement abusé des avantages de leur appartenance à l’UE. Lorsque le premier ministre Papandréou a voulu lancer des réformes en fustigeant la gestion du gouvernement précédent, il a vu s’élever contre lui les puissants groupes industriels qui possèdent beaucoup de journaux. Le reste de l’Europe s’est mieux comporté, y compris l’Espagne dont l’endettement est inférieur à celui de l’Allemagne et le système bancaire mieux organisé.
Pour l’Allemagne, seuls des taux élevés contraignent les Etats en crise à des réformes drastiques. Si la zone euro les aide davantage, les taux fléchiront et la pression sur les réformes diminuera…
Le problème actuel ne réside pas dans les manquements grecs ou italiens, mais dans le niveau des taux. C’est ce que montre l’exemple grec. La dette ne fait qu’y augmenter. C’est pourquoi il n’y a plus moyen de sauver ce pays. Et ce sera pareil pour l’Italie si on lui passe la camisole de force des taux d’intérêts excessifs.
Mais c’est l’argent trop bon marché qui a déclenché la dernière crise financière. Et on devrait injecter encore plus d’argent bon marché pour résoudre la crise de la dette?
Comparez les marchés financiers mondiaux à une voiture qui fait une embardée: le conducteur doit commencer par tourner le volant dans le sens du dérapage et ce n’est que quand il récupère le contrôle du véhicule qu’il peut corriger la direction. Pendant vingt-cinq ans, l’économie mondiale n’a pratiquement fait que croître. Puis est arrivé l’an 2008 avec l’effondrement des marchés financiers, à qui seules des interventions étatiques massives ont permis de garder la tête hors de l’eau. La crise n’est pas passée et il faut continuer à consacrer des ressources des Etats pour mettre fin à l’embardée. Ce n’est qu’après qu’on pourra corriger le tir. Sans quoi nous revivrons la situation des Etats-Unis, avec la Grande Dépression de 1929. C’est ce qu’Angela Merkel ne comprend pas.
«J’ADMIRE LA CHANCELIÈRE POUR SES CAPACITÉS DE LEADER. MAIS ELLE CONDUIT L’EUROPE DANS LA MAUVAISE DIRECTION.»
Vous proposez des eurobonds, des obligations communes à tous les Etats de la zone euro. Le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble s’y oppose parce que «ainsi on dépense de l’argent qu’on n’a pas pour payer les factures d’autrui».
Schäuble oublie que les conditions dans la zone euro sont profondément inéquitables. Les Etats très endettés démarrent avec une pénalité immense parce qu’ils ne sont pas endettés dans leur propre devise mais en euros. Ils n’ont pas de contrôle sur cette devise, tout comme les pays d’Amérique latine, dans les années 80, qui étaient endettés en dollars. Pour éviter la stagnation, il faut aux Etats de la zone euro des garanties sous forme d’eurobonds. Un nouveau Pacte fiscal a été conclu à cette fin.
Les membres de l’Union monétaire n’ont pas respecté le Pacte de stabilité. Pourquoi en irait-il autrement du Pacte fiscal?
Jusqu’ici, il n’y avait pas de mécanisme de sanction. Avec les eurobonds, il en irait différemment: l’Espagne pourrait couvrir une bonne partie de ses besoins de financement aux mêmes conditions que l’Allemagne. Mais si l’Espagne voulait emprunter au-delà d’une certaine limite, elle devrait le faire à un taux beaucoup plus élevé. Les eurobonds créeraient ainsi un mécanisme en mesure de maîtriser le niveau de la dette de chaque pays.
Que se passera-t-il pour la Grèce?
L’Europe devra injecter beaucoup d’autres milliards pour éviter une faillite immédiate. Un défaut pourrait engendrer de si grands dommages qu’il vaut mieux encore injecter de l’argent tout de suite et envisager une faillite plus tard.
Une contagion au reste de la zone euro serait-elle inévitable si la Grèce partait maintenant en faillite?
Les gouvernements italien et espagnol pourraient être épargnés grâce à l’assistance déjà reçue. Mais je me fais du souci pour les banques. Il pourrait y avoir une ruée sur les guichets et alors l’Europe se disloquerait.
L’Amérique, qui aime faire la leçon à l’Europe, ne se porte guère mieux. Le mouvement Occupy Wall Street dénonce d’énormes disparités sociales. Que pense de ce mouvement l’investisseur à la tête d’une fortune estimée à 22 milliards de dollars?
J’ai de la sympathie pour la colère de ces gens. Les investisseurs de Wall Street ont gagné beaucoup d’argent tant qu’ils faisaient des bénéfices. Mais dès qu’ils ont fait des pertes, ils les ont fait endosser à l’Etat. Ceux qui ont assumé ces pertes en perdant leur emploi ou en payant plus d’impôts ont toutes les raisons de se plaindre.
Etes-vous aussi d’avis que les riches doivent payer des impôts plus élevés?
Oui, et je ne soutiens pas les républicains qui veulent m’en protéger.
Etes-vous déçu d’Obama?
Oui. C’est un suiveur plus qu’un leader, à la différence d’Angela Merkel, par exemple. Mais elle mène l’Europe sur la mauvaise voie. C’est pourquoi je m’efforce de lui faire changer d’avis...
PROFIL GEORGE SOROS
Depuis quarante ans, à l’aide de ses hedge funds, George Soros, 81 ans, spécule sur les marchés financiers. En 1992, pariant contre la livre, il a mis la Banque d’Angleterre à genoux. Né en Hongrie, il a fui le communisme en 1947 pour gagner la Grande-Bretagne, puis les Etats-Unis. Aujourd’hui connu comme philanthrope, il aime commenter l’actualité du monde.
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