La pauvreté est plurielle, les stratégies pour l’endiguer doivent l’être aussi. Tels sont les thèmes centraux du colloque «Regards croisées sur les pauvretés», qui s’est tenu à l’Université de Lausanne les 6 et 7 octobre derniers.
Le professeur Giuliano Bonoli, responsable de la chaire des politiques sociales à l’IDHEAP commente les instruments actuels de lutte contre la pauvreté, axés sur la réinsertion professionnelle.
Selon une étude menée en 2007 par l’OFS, le nombre de personnes pauvres en Suisse s’élève à 9%. Cette donne a-t-elle changé?
Même si la définition du seuil de pauvreté varie selon les instances – celle de l’OFS le situe à 2200 francs pour une personne seule – je pense que, de manière générale, le taux de pauvreté en Suisse n’a pas diminué.
Quelles sont les principales mesures pour pallier les risques de pauvreté?
Traditionnellement, l’aide sociale a été l’instrument de lutte majeur. Or, on s’est rendu compte que ce n’était pas la mesure idéale, car elle n’est pas équipée pour encourager la réinsertion professionnelle.
A partir des années 1990, tous les pays de l’OCDE, à commencer par le Danemark, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, ont réorienté leurs stratégies de lutte contre la pauvreté. Plusieurs milliers d’instruments de réinsertion professionnelle ont été testés depuis.
Au début, ce changement de paradigme a visé l’assurance chômage. Il s’est ensuite étendu à d’autres domaines, notamment l’assurance invalidité ou l’aide sociale.
Les plus efficaces de ces réformes consistent notamment en un coaching personnalisé des bénéficiaires de l’aide sociale. Le versement d’une partie du salaire à l’employeur est aussi efficace.
Quel est leur taux de réussite?
10% environ. Ce n’est pas spectaculaire, mais on pense tout de même qu’il vaut la peine d’investir dans ces instruments. Le coût de l’échec serait très élevé.
Où se situe la Suisse?
En général, elle suit la tendance. Même si, à cause du fédéralisme, elle a pris du retard dans le domaine de la réforme de l’aide sociale. Chaque canton mène sa propre politique.
Avec la nouvelle loi sur le chômage, certains cantons prévoient un glissement des chômeurs vers l’aide sociale…
Cette réforme augmentera un peu le nombre de personnes qui risquent de tomber dans la pauvreté.
Pourquoi?
La réforme actuelle a été faite avec une calculette. C’est un ajustement comptable, sans moyens pour la réinsertion. En 1995, par exemple, on a certes supprimé certaines mesures, comme la possibilité de recourir à un emploi public à la fin de la durée d’indemnisation, au niveau fédéral.
Mais parallèlement, des moyens considérables avaient été débloqués pour les mesures de réinsertion. A l’époque, on n’a pas pensé uniquement au côté financier comme on est en train de le faire maintenant.
C’est dommage qu’on n’ait pas profité de la réforme actuelle pour élaborer une solution à plus long terme. Il aurait été bénéfique de repenser notamment la question de la collaboration entre l’assurance chômage et l’aide sociale.
Y aura-t-il moins de moyens pour la lutte contre la pauvreté?
On vit une situation paradoxale. D’un côté, il existe une volonté affichée d’investir davantage dans la réinsertion professionnelle. De l’autre, les budgets sont sous pression.
Or cela pourrait avoir des conséquences négatives sur la cohésion sociale. En abaissant les normes de l’aide sociale, on risque par exemple de transformer des «non working poor» en «working poor», comme cela a été le cas aux Etats-Unis.
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