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Godard, l'exaspérant génie

Par Antoine Duplan - Mis en ligne le 03.03.2010 à 16:17

Une riche biographie éclaire le parcours sinueux, déroutant, éblouissant de l’homme qui réinventa le cinéma.

L’astronomie a eu Copernic, la science Darwin et le cinéma Godard. Sans lui, on en serait encore à filmer Au théâtre ce soir. Jean-Luc Godard est entré d’emblée dans l’histoire avec son premier long métrage, A bout de souffle, en 1959. Ce manifeste lance la Nouvelle Vague, un tsunami culturel dont l’onde se répercute jusqu’à Hollywood, inspirant les réformateurs Coppola, Scorsese ou George Lucas. Une nouvelle mythologie se met en place.

Mais qui est Jean-Luc Godard? L’auteur de 140 films de tout format sur tout support. Un inventeur de formes. Un provocateur. Un moraliste. Un dialecticien. Un clown métaphysique. Un agitateur. Une star. Une ombre. Un sphinx. Un «sujet biographique redoutable», selon Antoine de Baecque qui publie Godard chez Grasset. Cette somme a demandé trois ans de travail intense, pour remonter les pistes de toutes les archives possibles, et rencontrer des témoins.

François Truffaut observait que dans ses douze premiers films, Godard ne fait jamais allusion au passé. Antoine de Baecque a reconstitué l’enfance et la jeunesse méconnues du cinéaste. Issu d’une famille de banquiers et de médecins protestants, le petit Jean-Luc grandit dans le confort. Kleptomane, il est banni de la famille après avoir volé des livres précieux. Il pique dans la caisse des jeunes Cahiers du Cinéma, puis celle de la Télévision suisse, fait quelques nuits de prison et un séjour en hôpital psychiatrique pour éviter le service militaire avant de hanter les ciné-clubs parisiens. Critique aux Cahiers, il bricole quelques courts métrages.

Né entre deux pays, entre deux guerres, Godard est le trait d’union entre la littérature classique et le cinéma d’avant-garde, entre John Lennon et Mauriac, entre Chantal Goya et Samuel Fuller... «Je suis un enfant de la décolonisation. Je n’ai plus aucun rapport avec mes aînés qui sont les enfants de la Libération, ni avec mes cadets qui sont les enfants de Marx et de Coca-Cola». Charmeur et cruel, sinueux, il est insaisissable.

Soigne ta droite. Au début des années 60, Freddy Buache dénonce «l’arrogance fasciste qui se dissimule au sein de la Nouvelle Vague». Les ambiguïtés du Petit Soldat agacent. Godard biaise, «comme je suis sentimental, je serais plutôt à gauche», aggravant son apolitisme d’une touche de misogynie: «Les filles sont de gauche parce qu’elles sont naïves et romantiques.» Au mitan des sixties, le jeune anarchiste de droite adhérera à une gauche extrême.

Godard se dit «chargé de recherches au musée de l’Homme», «entomologiste d’une génération perdue». Il analyse les rapports de couple, vitupère la société de consommation, interroge les mutations de la France des années 60, donne à entendre la voix de la jeunesse. Il a du génie quand il s’agit de contourner une contrainte commerciale: le rab d’érotisme qu’exigent les producteurs du Mépris se transforme en scène culte, avec Bardot qui minaude: «Tu les trouves comment mes seins?»

Il sème des aphorismes qui font sensation: «La photographie, c’est la vérité. Le cinéma c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde», «Le travelling est une affaire de morale», «Le ralenti, c’est le silence de la vitesse»...

Honni par la censure, Godard devient une star internationale. En 1967, Truffaut demande: «Jean-Luc Godard deviendrat- il plus populaire que le pape, donc juste un peu moins que les Beatles?» Un projet de film avec les Beatles échoue (One + One se fera avec les Stones) mais, en avril 1985, le pape dénonce Je vous salue Marie qui «détourne et offense le sentiment spirituel et le sens historique des valeurs fondamentales de la foi chrétienne».

Cette ascension ne va pas sans anathèmes et excommunications. Godard pousse la sincérité jusqu’à l’autodestruction. Il se brouille à mort avec Truffaut, son meilleur ami, qui le traite de «merde sur socle». Exaspéré par la censure, cette «gestapo de l’esprit», qui s’exerce à l’encontre de ses films, il écrit à André Malraux, ministre de la Culture, déployant des trésors de rhétorique cruelle pour stigmatiser l’ancien résistant: «Comment donc pourriez-vous m’entendre, André Malraux, moi qui vous téléphone de l’extérieur, d’un pays lointain, la France libre?»... Le polémiste inspiré se double d’un sale type, mufle éhonté qui rompt avec Anna Karina en lui assenant: «J’aurai avec une autre les enfants que tu ne m’a jamais donnés»...

Pour Godard, 1968 marque une rupture. Dégoûté par son statut de vedette, le plus célèbre cinéaste de France prend le maquis, se retire dans l’anonymat pour mener des expériences cinématographiques alternatives. Il exécute un magistral come-back dans les années 80, alliant avec grâce films lumineux et bouffonnerie cathodique. Puis il se replie dans son antre de Rolle, cultive la solitude, se confit dans le rôle de vieux sage atrabilaire et dans la mélancolie. Attendant peut-être, comme il disait jadis, «la fin du cinéma avec optimisme». Et Antoine de Baecque de conclure: «A 30 ans comme à 80, Jean-Luc Godard fut et reste un homme du présent. Il est notre contemporain: son cinéma dure encore».

Godard. D’Antoine de Baecque. Grasset, 914 p. Parution le 10 mars.


JEAN-LUC GODARD

1930-1954 Un héritier en rupture. Enfance entre Paris et canton de Vaud.

1948-1959 Un jeune homme à Paris.
Critique aux Cahiers du Cinéma. Premier film: Opération béton (1955), un
documentaire sur la Grande Dixence.

1959-1960 A bout de souffle.
A bout de souffle (1959), Le petit soldat (1960).

1960-1963 D’Anna à Nana.
Une femme est une femme (1961), Les carabiniers (1963)... Epouse Anna Karina.

1963-1965 Entre Bardot et Pierrot.
Le mépris (1963), Bande à part (1964), Une femme mariée (1964), Alphaville (1965), Pierrot le fou (1966)...

1965-1967 Un homme dans la plaine.
Masculin féminin (1965), Made in USA (1966), La Chinoise (1967), Week-end (1967)... Epouse Anne Wiazemsky.

1968 Godard 68.
Le gai savoir, Ciné-tracts, Rouge, One + One...

1969-1973 L’aventure Dziga-Vertov.
Tout va bien (1972)... Rencontre Anne-Marie Miéville.

1973-1979 L’Exil.
Pravda (1969), Luttes en Italie (1970)...

1980-1988 La vie devant soi.
Sauve qui peut (la vie) (1980), Lettre à Freddy Buache (1981), Passion (1981), Prénom Carmen (1983), Je vous salue Marie (1985), Détective (1985), King Lear (1987)...

1988-2000 Historien du XXe siècle.
Nouvelle Vague (1990), Allemagne 90 neuf zéro (1991), Hélas pour moi (1993), JLG-JLG: autoportrait de décembre (1995), For ever Mozart (1996), Histoire(s) du cinéma (1988-1998)...

Depuis l’an 2000...
Le maître de Rolle Eloge de l’amour (2001), Notre musique (2004), Socialisme (sortie en 2010)...
 
 
 

Lire aussi

"Laisser une trace", interview d'Antoine de Baecque
"J'ai tourné dans le nouveau film de Godard", témoignage de Mathias Domahidy
"A bout de souffle, un tournage sans filet", extrait du livre "Godard" d'Antoine de Baecque




Tags: Jean-Luc Godard, biographie, Antoine de Baecque,

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