Cheikh Abdullah ben Saoud al-Thani a l’air éberlué par la question. Le gouverneur de la Banque centrale du Qatar, membre de la direction de Qatar Investment Authority, le véhicule utilisé par ce petit Etat du Golfe pour écouler les milliards de dollars accumulés en devenant le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié, demande au journaliste de la répéter. «Quand comptez-vous récupérer votre mise?» Le cheikh sourit. «Il s’agit d’une préoccupation mineure pour nous, répond-il. Cet ouvrage représente un investissement sur le long terme, je ne suis même pas sûr que nous en récupérerons un jour la valeur.»L’homme à la moustache noire et au regard sombre s’exprime devant un parterre de journalistes depuis le 14e étage du Shard, la plus haute tour d’Europe de l’Ouest. Inaugurée au début de juillet, cette construction composée de 11000 panneaux de verre et dessinée par l’architecte Renzo Piano, appartient à 95% au Qatar. Les 5% sont détenus par le promoteur britannique Sellar Group, à l’origine du projet.La tour triangulaire de 310 mètres, qui a coûté 1,5 milliard de livres (2,2 milliards de francs), n’aurait pas pu voir le jour sans la monarchie du Golfe. «Le Qatar a soutenu ce projet dès 2009, lorsque les autres banques ont retiré leurs fonds dans le sillage de la crise financière mondiale», souligne Ali Shareef al-Emadi, le CEO de la Banque nationale du Qatar. Parmi les soutiens initiaux se trouvaient la banque islandaise Kaupthing et le Credit Suisse, qui a annulé un crédit de 350 millions de livres à la dernière minute.The Shard n’est que le dernier avatar d’une longue relation qui a vu l’Etat gazier investir pas moins de 13 milliards de livres dans la capitale britannique ces dernières années. Ce qui lui a valu le sobriquet Lon-Doha. Le Royaume-Uni est aujourd’hui la première destination mondiale des investissements qataris, devant la France.
Penthouse à 100 millions. Le petit pays du Golfe a ainsi racheté en août 2011 la moitié du village olympique pour 557 millions de livres. Il se trouve également derrière plusieurs développements immobiliers, comme One Hyde Park, considéré comme le lotissement d’appartements le plus cher du monde. Un penthouse y vaut 100 millions de livres. Parmi les autres adresses prestigieuses aux mains du Qatar figurent l’ex-ambassade des Etats-Unis ou le marché de Camden, l’une des principales attractions touristiques de la capitale.Son portefeuille comprend aussi quelques fleurons de l’économie britannique. Il détient 26% des supermarchés Sainsbury’s, 7% de la banque Barclays et 20% de la Bourse de Londres. En mai 2010, les Qataris se sont carrément offert le célèbre magasin Harrods pour 1,3 milliard de livres. Ils ont également acquis, en 2011, 28% des parts de Songbird Estates, l’actionnaire majoritaire de Canary Wharf Group, qui détient une bonne partie de ce second quartier des affaires situé à l’est de la City.La culture n’a pas non plus échappé à leurs appétits: le Qatar sponsorise une rétrospective consacrée à l’artiste britannique Damien Hirst à la Tate Modern, l’un des événements culturels de l’été 2012. Son nom a même été évoqué en lien avec le rachat des clubs de foot Manchester United, Aston Villa et Everton. Cette frénésie d’acquisitions a débuté en 2005, avec la fondation de Qatar Investment Authority (QIA), le douzième plus important fonds souverain du monde avec 100 milliards de dollars sous gestion. Pour pénétrer le marché britannique, les Qataris ont commencé par établir un fonds d’investissement, Three Delta, à l’île de Man en 2006. Dès 2008, une fois les bases de l’empire posées, Qatari Diar et Qatar Holdings, deux filiales de QIA, sont devenues leurs véhicules de prédilection. La procédure est toujours la même: «Ils cherchent un partenaire britannique et concluent une joint-venture, indique Colin Lizieri, professeur à l’Université de Cambridge et spécialiste du marché immobilier londonien. Ils bénéficient ainsi de l’expertise locale et minimisent le risque d’investir dans un projet boiteux.» The Shard appartient à London Bridge Quarter, une joint-venture entre l’Etat du Qatar et Sellar Property. Le village olympique a été acquis conjointement par Qatari Diar et le promoteur britannique Delancey. Des liens étroits ont été établis avec deux Anglais, chargés de gérer les affaires des Qataris dans la capitale: John Wallace, un ancien de la Royal Bank of Scotland, et le financier Jeremy Titchen. Ils sont codirecteurs de la branche britannique de Qatari Diar. Dans les milieux immobiliers londoniens, on les surnomme Wallace et Gromit.Mais comment explique-t-on cet engouement pour Londres? «Les deux pays ont une longue histoire commune, qui date de l’époque coloniale, relève Rodney Wilson, professeur à l’Université de Durham et spécialiste de l’économie qatarie. Le Qatar était un protectorat britannique jusqu’en 1971 et plusieurs membres de la monarchie ont des attaches au Royaume-Uni.» L’émir Cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani a ainsi étudié à l’Académie militaire de Sandhurst.
Biens trophées. Soucieux de cultiver une image progressiste et libérale, les Qataris apprécient aussi Londres pour sa visibilité. «La plupart de leurs investissements ne répondent pas à une logique de profit, relève Colin Lizieri. En acquérant des biens trophées, comme The Shard, le village olympique ou Harrods, ils cherchent à dire quelque chose au monde.» La capitale britannique est en outre perçue comme un havre de sécurité, dans un monde caractérisé par les soubresauts de l’eurozone et le printemps arabe. «Le marché immobilier londonien est considéré comme un investissement sûr, confirme-t-il. On sait que la City survivra sur le long terme, même dans un environnement compétitif global. Et le pays est stable politiquement.» Pour un fonds souverain, qui cherche à placer son argent à un horizon de dix à quinze ans et se préoccupe moins des retours immédiats que de la sécurité de son investissement, il s’agit d’une combinaison gagnante.Le phénomène est encore accentué par la faiblesse de la livre, qui rend les acquisitions à Londres relativement «bon marché», et la crise financière qui a poussé la plupart des investisseurs occidentaux hors du marché. Les Qataris sont ainsi venus combler le trou laissé par des bailleurs de fonds britanniques dans le cas du village olympique.«En 1980, moins de 10% de l’espace à Londres était aux mains d’investisseurs étrangers, détaille Colin Lizieri. Au milieu des années 90, cette proportion atteignait 25% et elle est désormais de 52%.» Il y a eu plusieurs vagues. «Les Japonais de la fin des années 80 ont été remplacés par les Allemands dès les années 90, puis par les Américains au milieu des années 2000, précise-t-il. Désormais, ce sont les investisseurs du Moyen-Orient et d’Extrême-Orient qui dominent le marché.»Cet afflux de capitaux étrangers a été favorisé par la dérégulation financière introduite par Margaret Thatcher – le fameux «big-bang» de 1986 – mais aussi par la fiscalité avantageuse concédée aux investissements immobiliers. Taxand, une firme de conseil fiscal, a classé 29 pays en fonction de ce critère. La Grande-Bretagne arrive en première position, devant le Luxembourg et la Malaisie. Le propriétaire d’une maison valant 10 millions de livres dans le quartier huppé de Mayfair ne sera par exemple imposé qu’à hauteur de 0,0001% par an. «La loi britannique permet en outre de contourner le droit du timbre en créant une société offshore», complète Nick Pearce, le directeur de l’Institute for Public Policy Research (IPPR), un think tank. Au lieu d’acheter un immeuble, on reprend la société qui le détient. Mais ce grand jeu de Monopoly laisse un goût amer aux contribuables britanniques. La trésorerie a calculé que le Royaume-Uni perdait entre 500 millions et un milliard de livres chaque année en raison de ces montages offshore. Et les loyers ont été poussés à la hausse, obligeant les Londoniens à s’éloigner toujours plus du centre-ville. «Qu’il s’agisse du nouveau quartier financier qui va émerger au sud de la Tamise autour de The Shard ou de Canary Wharf, les investisseurs étrangers ont renforcé et étendu la City, note Louis Moreno, un chercheur de l’University College London qui étudie l’évolution du bâti dans la capitale. Ils ont transformé Londres en un gigantesque district financier et terrain de jeux pour les riches. Pire, les bâtiments sont eux-mêmes devenus des instruments financiers, dont la valeur est poussée à la hausse par la spéculation.»Plus critique encore, le chroniqueur du Guardian Simon Jenkins décrit The Shard comme un symbole «phallique» fait «d’arrogance et de pouvoir». Il le compare à la destruction des mosquées de Tombouctou par al-Qaida au Maghreb et rappelle que l’Unesco, les résidents locaux et les autorités de conservation du patrimoine ont tous tenté d’en empêcher la construction.Ce n’est pas la première fois que le petit Etat du Golfe affronte un tel barrage de critiques. Le prince Charles est intervenu en personne pour s’opposer à l’architecture «moderniste» de Chelsea Barracks, un complexe résidentiel de luxe. Les Qataris ont dû revoir leur copie.
|