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Par Christophe Passer - Mis en ligne le 30.05.2012 à 17:14 |
Un grain jazz imbibé de blues, de gospel, du suave dans le rauque léger, du velours dans le groove, l’élégance soul en touche finale: une voix magnifique, du chaud, de l’émotion, du sensuel. Il s’appelle Gregory Porter, géant (presque 2 mètres), né en Californie voici quarantedeux ans et qui vient de publier son deuxième album, splendide, Be Good. Cela quinze mois à peine après Water, premier effort et première nomination aux Grammies (les oscars du disque américains). Porter, immense dandy portant casquette chic, est une anomalie multiple. D’abord parce qu’il fait irruption dans un monde – le jazz vocal – qui demeure presque uniquement occupé par les voix féminines. Ensuite, voici un musicien qui a pris son temps et débarque avec une maturité ahurissante. Père absent, mère pasteur, il est le dernier de huit enfants. Passage logique par le chant d’église, essais de voix au moment du lycée, velléités de carrière dans le football américain évanouie un après-midi d’épaule brisée. Mais jamais le moindre cours de chant. Ce son puissant de baryton s’est construit par l’écoute systématique de grands aînés admirés passionnément, un passage aussi par la comédie musicale de Broadway (il habite désormais à Brooklyn), avant que sa chance vienne. De Sa Majesté l’Inégalable Nat King Cole, Porter a gardé l’impression de facilité susurrante: ne jamais forcer, laisser venir la douceur. D’Armstrong, il sait le rauque swinguant et l’émotion forte. D’Abbey Lincoln, il comprend ne chanter que ce qui est profondément lui-même: la tendresse, mais aussi la fureur juste. De Donny Hathaway, il écoute la vulnérabilité. De Marvin Gaye, il fait sienne l’âme soul et la délicatesse amoureuse. De Bill Withers, il garde la sobriété des vrais story tellers: chanter, c’est dire une histoire, et d’abord celle de son peuple. De Terry Callier, il devine le goût de tous les mélanges de musiques noires. Lame de fond. Sur Water, en 2011, un titre bouleversait: 1960 What? s’ouvre sur l’assassinat de Martin Luther King et se développe en douze minutes extraordinaires, scandées comme un hymne de colère et de réconciliation. La chanson a aussitôt été l’objet de multiples remixes electro lounge et fait connaître Gregory Porter, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne (Jamie Cullum est un fan, l’a invité dans son émission de la BBC), bien au-delà du cercle des amateurs de jazz. La lame de fond atteint désormais le reste de l’Europe, où Porter vient défendre son deuxième album en club un peu partout, avant de revenir pour les festivals d’été. En Suisse cependant, une seule date est prévue pour l’instant: le 7 juin, Porter sera avec son quartette (piano, basse, batterie, saxophone) au Moods de Zurich. Il y a dans ce chant et dans ce deuxième album une manière à la fois de modernité et de lien fort avec les racines soul jazz des seventies. Gregory Porter signe de nombreux titres lui-même, mais n’hésite pas à reprendre des musiciens aussi différents que Wayne Shorter, Nina Simone, ou un tube des frères Adderley, Work Song: il faut l’entendre glapir toute la douleur ouvrière du monde sur ce thème si souvent visité. Mais le plus impressionnant peut-être demeure de l’écouter a cappella, genre qui ne pardonne jamais les tricheurs ou les inutiles acrobates. Water se terminait par une version sidérante de Feeling Good, livré nu et habité. Ce coup-ci, il s’attaque à la montagne Billie Holiday, pour un God Bless The Child livré par Porter comme une prière grave, espérante, gospélisante et fraternelle. L’équilibre, le timbre, l’âme neuve donnée à cette mélodie, tout renverse: on en demeure sans voix. «Be Good». 1 CD Motéma. Concert à Zurich, Moods im Schiffbau, Schiffbaustr. 6. Jeudi 7 juin, 20 h 30. |









