|
Par Pauline Garaude - Mis en ligne le 08.01.2009 à 06:00 |
Tandis que Gaza brûle, l’Université al-Quds de Jérusalem-Est est en ébullition. Dans le hall, des affiches: «Arrêtez de tuer les enfants de Gaza.» En dessous, des photos de cadavres et d’enfants martyrs, une tradition macabre répandue au Proche-Orient. Les marques de stylo rouge sur les murs symbolisent le sang des Palestiniens que l’armée israélienne (Tsahal) fait couler à Gaza, cette bande de terre de 360 km2, à peine plus grande que le canton de Genève. Un million et demi d’habitants entassés dans une sorte de ghetto où les privations et le blocus ont fait revenir le choléra et où la pénurie de soins fait voisiner Israël, l’un des pays les plus riches du monde, avec un territoire où l’indice du développement humain ne dépasse pas celui du Gabon.
Alors que l’offensive terrestre fait rage depuis le 27 décembre et que le bilan côté palestinien s’élevait mardi à plus de 600 morts (dont 159 enfants) et 2780 blessés, la Cisjordanie pro-Fatah, séparée de ses frères ennemis du Hamas, redonne de la voix. «Nous manifestons tous les jours», confirme Leila, étudiante en droit. Ce matin, dans le hall, des étudiants musulmans et chrétiens préparent la démonstration du jour. Khaled montre son tract. Son message: pour une solidarité entre Palestiniens et la restauration immédiate de l’Autorité palestinienne. Vu de Jérusalem-Est, la zone palestinienne de la capitale, on se fiche bien des factions, Fatah et Hamas, qui se déchiraient voici peu encore. «On est des Palestiniens, point final», explique Khaled. A Jérusalem-Est, pas de débordement, ou si peu. «La police nous arrêterait aussitôt», explique un commerçant de la vieille ville. «On ne peut rien dire, on ne peut rien faire. Notre rage, nous devons la garder en nous!» Alors, la guerre de Gaza, «on la vit sur Aljazeera». Pour s’informer sur le drame qui touche leurs proches à 50 km à vol d’oiseau, les Palestiniens n’ont d’autres options que de se brancher sur la chaîne du Qatar… Impossible aussi de joindre leurs parents à Gaza. «Les communications sont coupées et les familles se terrent. Alors, on communique par SMS.» Colère. En route pour Hébron, au sud de la Cisjordanie, un territoire grand comme le canton de Berne. Dans le bus, tout le monde tend l’oreille. La radio Amwaj tresse des lauriers à la «résistance héroïque» du Hamas. Sur la route, des voitures ont les vitres brisées par des jets de pierres. «Les gens sont tellement en colère, qu’ils cassent tout», explique le chauffeur. Dans les villages traversés, le drapeau de la Palestine est partout. «Il faut effacer nos différences», estime un passager, qui lance un regard consterné en direction du mur de séparation, érigé par Israël tout le long et même au-delà de sa frontière avec la Cisjordanie.
Pour construire cette large tranchée, hérissée de barbelés et de miradors, des centaines de milliers d’oliviers ont été arrachés. Sa main-d’œuvre, l’entreprise de construction du mur l’a trouvée chez les Palestiniens eux-mêmes. Privés de travail, asphyxiés par le blocus et un chômage de 80%, ils n’ont eu d’autres choix pour survivre que de participer à la destruction de leur propre patrimoine, la maison de leurs pères, leurs champs, leurs oliviers, leur seule source de revenu. A mesure que le bus approche de Hébron, une épaisse fumée assombrit le ciel. Partout, des pneus brûlent, on s’insurge. Des mois et des années de pressions extrêmes, d’injustices, tout explose en même temps, tandis que l’Autorité palestinienne du président Mahmoud Abbas, qui a cru à la paix et dont le mandat échoit le 9 janvier, est désormais bien affaiblie. A quoi ont bien pu servir tous ses efforts de paix, pense la population. Hébron est une synthèse miniature du calvaire de toute la région. Dans la vieille ville, une colonie juive de 450 familles refuse de partir et l’affrontement est permanent. A l’approche du centre, le chauffeur nous suggère de ne pas emprunter cette rue. «Elle mène droit aux colons juifs. C’est trop dangereux.» L’embouchure de la rue porte en effet des stigmates récents. Une odeur âcre nous prend à la gorge. Le sol calciné, jonché de pierres, fume encore. Sur les stores métalliques des boutiques closes, on peut lire ce triptyque: «Allah-u-Akhbar» (Dieu est grand), «Salam» (paix) et «Hamas». Dans la rue, des enfants sont sortis, des pierres à la main et guettent leurs cibles: les soldats israéliens, postés à quelques mètres de là. Hassan a 12 ans et nous emmène dans sa maison située à la limite du check point de la colonie juive. Là, nous montons sur le toit plat que surplombe un poste de contrôle israélien. «Il y a trois jours, ils ont sauté sur notre toit où ils ont brûlé le Coran!» raconte t-il, les yeux rougis de rage. «Les Juifs nous détestent. Ils veulent exterminer tous les Arabes.» L’injustice, la haine, la peur, l’ignorance et le désespoir à 12 ans: l’école du terrorisme promis à un bel avenir. Depuis le lancement de l’opération «Plomb durci», Hébron, la plus proche de la bande de Gaza, est celle qui exprime sa haine avec le plus de véhémence. «On a rarement vu tant de tensions», reconnaît Nidar, une femme de 73 ans, témoin de l’histoire sanglante de la région, forcée, une fois encore, de se poser cette question: «Est-ce que les Palestiniens vont s’en sortir? Vont-ils s’unir à nouveau?» Check points. Ramallah, siège de l’Autorité palestinienne. Pour s’y rendre, il faut remonter au nord et dépasser Jérusalem. Un parcours du combattant, tant les passages aux check points, innombrables, disposés par Tsahal, ont été renforcés. «Avant, on allait de Jérusalem à Ramallah en moins de trente minutes. A présent, il faut deux heures», confirme le chauffeur. En réalité, la distance entre les deux villes en voiture serait de dix minutes dans un pays normal. Mais, dans cet asile à ciel ouvert, l’automobile n’est pas une solution. «A chaque check point, les Israéliens peuvent nous obliger à changer de véhicule. Alors, tout le monde emprunte les transports en commun», explique mon voisin dans le bus.
Au siège du Fatah, édifice cabossé par l’histoire sur son promontoire poussiéreux, Mazen Ghoneim, un haut responsable du parti, nuance l’empathie de la rue. Ici, on n’oublie pas que le Hamas, après l’avoir battu aux urnes en 2006, a chassé le Fatah de Gaza un an plus tard, procédant à une forme de «nettoyage politique». «Se réconcilier sera difficile, car nous avons beaucoup de divergences. Mais, si nous voulons reconstruire une entité politique palestinienne forte face à Israël, nous devons nous concentrer sur les points d’entente. Il y a un vide politique que les Israéliens ont très bien su exploiter.» Pour Hassan Balawi, journaliste palestinien et auteur d’un ouvrage très intéressant sur Gaza*, «le Hamas est devenu une composante essentielle de l’échiquier politique palestinien. Si on ne l’associe pas aux discussions de paix, il s’engagera toujours dans la politique du pire, forçant Israël à réinvestir Gaza.» A la terrasse du Café de la Paix de Ramallah, trois jeunes femmes s’attablent. «Ce conflit renforce le Hamas, toujours plus populaire aux yeux des Palestiniens, car il est le seul à incarner la résistance face à Israël», déclare Noor en sirotant son jus d’orange. Son amie acquiesce du regard. «Tsahal va renforcer l’extrémisme chez certains Palestiniens. La Cisjordanie va s’enflammer, nous risquons une troisième Intifada.» Beaucoup d’experts le pensent aussi.
Terreur. Israël en a-t-il conscience? A Ashkelon, à 12 km de la frontière nord de Gaza, la question ne se pose pas. Ici, avec les tirs du Hamas, des roquettes Qassam, artisanales tombent ponctuellement et toute la ville vit dans la terreur. «Notre objectif est d’anéantir la base militante du Hamas et de neutraliser les départs des tirs», répètent les autorités. Ashkelon est touchée dix fois par jour, estiment les habitants. Partout en ville, des panneaux encouragent l’opération à Gaza: «Tsahal a raison.» Ethan, un commerçant, ne cache pas son soulagement: «Nous n’avions plus de vie normale ici. Il était temps qu’on intervienne. On va mettre le paquet et, après, on aura la paix!» Une illusion pour ce retraité en balade qui fait parler le scepticisme de l’expérience. «C’est moche la guerre… Et ça ne résoudra rien. Personne ne sait comment venir à bout de ces violences…». D’autant que la portée de tir du Hamas s’est allongée avec les missiles sol-sol que lui fournit l’Iran. Tel-Aviv, poumon économique du pays à une quarantaine de kilomètres au nord, n’est plus à l’abri.
Mais, pour que ces tirs cessent, l’attitude des Palestiniens n’est pas le seul paramètre. Car cette opération militaire cache un autre enjeu: l’élection du 10 février qui doit désigner le futur premier ministre israélien. Candidat travailliste, l’actuel ministre de la Défense, le général Ehud Barak, veut montrer que la force n’est pas l’apanage de la droite. Ce que nous confirme Menachem Klein, professeur de sciences politiques à l’Université Bar-Ilan de Tel-Aviv, «Ehoud Barak était en perte de vitesse face à son rival du Likoud, Benyamin Netanyahou, qui incarne la ligne dure.» Mais son pari est risqué après l’échec de Tsahal au Sud-Liban en 2006. «Ce désaveu avait coûté son poste à Amir Peretz et, si Ehoud Barak marque des points dans les sondages, il joue à quitte ou double.» Cela explique l’intransigeance d’Israël face aux demandes internationales de mettre un terme au calvaire des Gazaouis ou, à tout le moins, comme l’a demandé Nicolas Sarkozy dans sa tournée régionale lundi et mardi, la création d’un «cessez-le-feu humanitaire». Ehoud Barak pense sans doute que donner suite à cette demande est un aveu de faiblesse. En matière politique, la lutte en Israël est sans pitié. |









