Pendant quatre ans, Genève a offert le spectacle réactionnaire d’un canton, qui a donné à la Suisse deux conseillères fédérales (sur les six que le pays a connues), et dont le gouvernement ne comptait aucune femme. L’outrage a été réparé, deux nouvelles magistrates ont été élues cet automne. Mais le machisme impénitent de nombre de Genevois ne s’est, hélas, toujours pas tari.
Isabel Rochat a hérité du dicastère de la police et de l’environnement. Commentaires aussi condescendants qu’unanimes, désolés et désolants: «On a refilé la patate chaude à la petite nouvelle.»
J’aimerais dire aux Genevois que s’ils veulent résoudre leurs problèmes de sécurité, il faudrait cesser de clamer que le département qui chapeaute la police est une «patate chaude». Tout le monde, à part quelques libertaires d’extrême gauche, souhaite disposer de plus de policiers partout, mais personne, ou presque, ne veut assumer ce boulot. Car c’est un job ingrat et difficile que d’intervenir pour maintenir l’ordre, c’est-à-dire se confronter aux désordres, à la violence, au crime organisé, à la mauvaise foi, aux incivilités... et le moins que les Genevois pourraient faire, c’est d’avoir un peu de considération pour ceux, courageux, qui s’y collent. Donc bannir l’expression «patate chaude».
Le Département de la police n’a pas porté chance à ses titulaires, répète-t-on en boucle à l’extrême ouest du Léman. Autre genevoiserie nombriliste. Le dicastère de la police n’est pas plus exposé qu’un autre. Certains chefs de département de la Santé ou de l’Instruction publique ont payé durement dans les urnes leurs ambitions de réformes.
Actuellement, huit cantons ont une conseillère d’Etat responsable de la police, sans générer le moindre étonnement machiste. Il y a quelques années, Monika Dusong a coiffé la police neuchâteloise, et personne ne se souvient qu’il y ait eu un problème d’autorité parce que la dame n’aurait pas eu la carrure ou le grade prétendument nécessaires à susciter le respect de ses flics. A Saint-Gall, Karin Keller-Suter accomplit un si bon travail qu’elle a gagné des galons de candidate possible pour le Conseil fédéral. Chez le voisin vaudois, Jacqueline de Quattro retisse patiemment les fils de la toile sécuritaire dans laquelle deux de ses prédécesseurs, mâles, s’étaient embrouillés.
Une femme comme Isabel Rochat n’est pas plus handicapée a priori qu’un homme pour gérer la police. Elle a droit, comme tout nouvel élu, au bénéfice du doute. D’autant que le bilan de l’«expérimenté» Moutinot s’est révélé désastreux. Et aussi talentueuse soit-elle, Isabel Rochat ne résoudra pas toute seule dans son coin, comme une bonne petite fée, les problèmes de la police genevoise (formation, recrutement, proximité de la frontière, statut salarial…); elle devra pouvoir compter sur ses collègues, le Parlement, les partis qui ont le sens des responsabilités par-delà leurs performances électorales… La sécurité publique est une œuvre collective.
S’ils voulaient bien regarder plus souvent outre-Versoix, les Genevois s’épargneraient l’étalage de quelques préjugés crasses que le reste du pays épingle sarcastiquement sous le mot de «Genferei».
HUIT CANTONS ONT UNE CONSEILLÈRE D’ÉTAT RESPONSABLE DE LA POLICE, SANS GÉNÉRER LE MOINDRE ÉTONNEMENT.
| Dossier 'Canton de Genève' | | |
Tags: Genève, machisme, gouvernement,
|