C’est un projet culturel inédit par sa durée (cinq ans), son ampleur nationale, son coût (700 000 francs) et son statut d’archive soudain révélée.
«L’IMPORTANT N’EST PAS LA PLACE DE STEINER DANS LA PHOTO. L’IMPORTANT, C’EST NOTRE MISSION.» Sam Stourdzé, directeur du Musée de l’Elysée
Plongé pendant cinquante ans dans un oubli presque total, l’œuvre du photographe bernois Hans Steiner resurgit en pleine lumière grâce au Musée de l’Elysée de Lausanne. Dès le 9 février, l’institution vaudoise consacre une grande exposition, mais aussi un livre, un DVD et un colloque à ce photojournaliste actif dans les années 30, 40 et 50 du siècle dernier.
A la suite d’un achat en 1989, les 100 000 négatifs du fonds Steiner sont conservés à l’Elysée. Quelques images issues de cette archive ont été montrées dans des expositions en Suisse romande sur les thèmes de la Mobilisation, des enfants et de la vigne.
Mais, comme l’indique Daniel Girardin, l’un des commissaires de l’exposition, c’est la numérisation des photos de Steiner qui a permis d’en prendre la mesure historique, et d’amorcer un long travail de recherche et de valorisation.
Décédé en 1962 à l’âge de 55 ans, le photojournaliste bernois a laissé peu d’indications sur sa production. Il n’a pas exposé ses photos, ni publié de monographies. De surcroît, il a classé sa production par grandes thématiques (la montagne, le sport, les femmes ou l’armée) sans légender ni dater les images.
Les conservateurs du Musée de l’Elysée se sont donc eux-mêmes retrouvés face à une montagne inexplorée, contraints de la baliser par leurs propres moyens. Notamment en allant rechercher les innombrables reportages que Steiner a publiés dans la presse magazine alémanique de l’avant et de l’après-Seconde Guerre mondiale.
D’autres institutions sont venues prêter main-forte aux responsables de l’Elysée. Comme l’Université de Lausanne, le Büro für Fotogeschichte de Berne ou l’Institut suisse pour la conservation de la photographie à Neuchâtel.
Il a été décidé que l’exposition, après Lausanne, irait à la Fondation suisse pour la photographie à Winterthour, à la Médiathèque Valais Martigny, au Museo Villa dei Cedri de Bellinzone, sans compter des étapes probables à Bulle et à Berne.
De l’argent a été trouvé auprès des cantons, de la Confédération et de fondations. Bref, un vrai projet fédérateur, pour ne pas dire fédéral.
Optimiste. Ce qui tombe bien, vu la nature des images de Hans Steiner. Travaillant comme indépendant à la commande, le Bernois a bien documenté la dureté des années 30 ou 40.
Mais le Musée de l’Elysée s’est plutôt attaché à montrer son vrai tempérament photographique, résolument optimiste, en prise avec la modernité de son époque, attentif à un peuple suisse de plus en plus séduit par la consommation, les loisirs, le sport, la mode.
Excellent technicien, armé d’un Rolleiflex dont le format carré l’encourage à composer ses images avec soin avant la prise de vue, influencé par le formalisme photographique germanique, Steiner se forge sans tarder une réputation de bon professionnel.
Il collabore à la Schweizer Illustrierte, à Sie + Er, à Die Woche. Conçoit des campagnes de publicité. Distribue dans le monde entier ses photos des ascensions tragiques de l’Eiger dans les années 30. Prend, dans son studio de Berne, le portrait officiel du général Guisan pendant la guerre. Suit, incorporé à la grande muette, la Mobilisation. Documente la construction des centrales, barrages, routes et ponts qui incarnent l’élan économique de la Suisse dans l’après-guerre. Célèbre la beauté de la femme. Multiplie les audaces dans les Alpes ou en avion pour obtenir des angles originaux, des perspectives vertigineuses. Célèbre la force, la jeunesse et l’action avec de multiples effets de contre-plongée et de lumières contrastées.
Escalator. Le travail de Steiner est à l’évidence de très bonne facture. Découvert depuis 2011, son regard sur la modernité de l’époque – la première machine à laver, le premier escalator – est passionnant. Comme l’est son attention à l’émancipation féminine.
L’ensemble vaut à coup sûr une exposition. Mais Steiner n’est qu’un parmi les excellents photojournalistes de la presse magazine suisse d’alors, dont le renom est européen.
Toujours proche de la propagande (militaire, patriote, commerciale), il n’a pas le regard critique, ni l’originalité stylistique des fameux trois «S» de ce temps-là, les photographes Gotthard Schuh, Paul Senn et Hans Staub. Pas plus qu’il n’égale le talent d’un Theo Frey ou d’un Jakob Tuggener.
Le gigantesque effort de valorisation effectué ces dernières années porte ainsi en lui le risque de la surestimation d’une archive importante, mais guère exceptionnelle.
Ou bien? «L’important n’est pas la place de Steiner dans l’histoire de la photo, qu’on peut effectivement discuter, répond Sam Stourdzé, directeur du Musée de l’Elysée. L’important, c’est notre mission.
Dès le moment où l’on acquiert un tel fonds, nous nous devons d’en tirer parti pour mener des projets ambitieux, et surtout cohérents. Il nous appartient de mener le boulot le plus complet possible en multipliant les niveaux de lecture, comme cela a été réalisé ici.»
«Hans Steiner, chronique de la vie moderne.» Musée de l’Elysée, Lausanne, du 9 février au 15 mai. Rens. www.elysee.ch
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