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INTERVIEW
Hanspeter Lebrument: "L'attitude de la SSR est peu démocratique"

Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 04.01.2012 à 12:38

Publicité. Alors que la SSR se bat pour obtenir le droit de faire de la publicité sur ses sites internet, les éditeurs s’y opposent farouchement. Leur président Hanspeter Lebrument explique leur position.

C’est un combat féroce et impitoyable que celui qui oppose en ce moment les éditeurs à la SSR. En jeu, plusieurs dizaines, voire à terme centaines de millions de francs de recettes publicitaires sur l’internet. La SSR veut pénétrer ce marché, les éditeurs s’y refusent. Arbitre de la situation, la ministre de la Communication Doris Leuthard a donné aux deux parties un délai jusqu’au 31 mars 2012 pour qu’elles s’entendent.
A l’heure actuelle, il y a peu de chances qu’elles y parviennent, tant la situation paraît bloquée. Cet automne, la SSR a soumis une offre concrète aux éditeurs. Elle leur propose ainsi de créer une société commune pour commercialiser la publicité sur l’internet. Elle envisage aussi de verser ses recettes online dans un pot commun, dans lequel la SSR ne puiserait qu’au cas où ses revenus publicitaires s’effondreraient. Elle pourrait enfin offrir des contenus vidéo et audio aux sites des éditeurs, tout en y maintenant d’éventuelles publicités liées à ces émissions. Les éditeurs ont réagi en proposant la nomination d’un médiateur, dont la SSR n’a pas voulu.
C’est Hanspeter Lebrument qui mène le combat à la tête des éditeurs. Ce Grison de 70 ans est l’une des personnalités les plus marquantes de la presse suisse. Il a entamé sa carrière en 1964 en tant que journaliste avant de bâtir un groupe – Südostschweiz Medien – qui emploie aujourd’hui un millier de collaborateurs. Interview.

Vous avez 70 ans et vous avez intégré vos trois enfants dans votre groupe de presse. Comment les avez-vous convaincus de croire en l’avenir de la presse?


Dès qu’ils ont eu 10-12 ans, je les ai incités à faire un journal qu’ils vendaient dans notre village très catholique de Domat/Ems (GR) au prix de 2 francs l’exemplaire. Un jour, ils ont mis en page une le pape et une femme en tenue légère. C’est le numéro qu’ils ont vendu le plus vite. Plus tard, ils ont tous suivi l’école de journalisme du MAZ à Lucerne. Aujourd’hui, ils ont tous trois une position de cadre dans notre groupe.

N’ont-ils pas rêvé de professions plus prestigieuses que le journalisme?


En tant que papa conservateur, je leur ai dit: «Si vous être vraiment doués dans un domaine quelconque, alors lancez-vous. Mais si ce n’est pas le cas, reprenez plutôt l’entreprise que votre père a développée.»

Avec l’apparition des nouveaux supports médiatiques, avez-vous modifié vos habitudes de lecteur?


(Il sort son iPhone et son iPad.) Oui, bien sûr, sans même m’en apercevoir. Hier soir, j’ai pris connaissance des dernières nouvelles du monde sur mon iPhone. J’ai beau avoir 70 ans, je me suis toujours adapté aux nouvelles technologies. Même si, chaque matin à 5h30, je prends une heure pour lire la NZZ, le Tages-Anzeiger et la Südostschweiz.

De 2001 à 2010, les recettes de la presse écrite ont baissé d’un tiers, de 2,9 à 2 milliards de francs. Un recul inexorable?


Cette tendance est correcte pour la Suisse dans son ensemble. Mais elle ne se vérifie pas dans les régions rurales, où nous n’avons presque pas enregistré de baisse. De grands centres d’achat se sont implantés à Coire et dans les environs, de sorte que les Grisons vont moins souvent faire leurs emplettes à Zurich.


Comment voyez-vous la publicité évoluer?


Les recettes de la presse écrite vont encore baisser, tandis que celles de la publicité sur l’internet progresseront. Mais il n’y aura pas de miracle. Dans l’ensemble, le chiffre d’affaires reculera, de manière même significative.

C’est-à-dire?


Je ne peux pas l’exprimer en pour cent. Mais lorsque l’économie ralentit, les clients exigent une baisse des tarifs, des rabais, des espaces gratuits.

Comment combattre cela?


Les éditeurs vont devoir concentrer leurs titres et fermer des centres d’impression, de manière à parvenir à de nouvelles synergies, à de nouvelles économies.

Par le passé, chaque éditeur a absolument voulu s’offrir un centre d’impression. Une erreur?


Oui, c’est l’une des plus grosses erreurs que nous ayons faites. Nous avons tous cru que chaque journal devait avoir non seulement sa propre rédaction indépendante, mais aussi son centre d’impression. Nous étions si fiers de le faire visiter à nos clients.

Personnellement, vous avez aussi commis cette erreur?


Oui, même si nous avons réagi relativement vite. Nous avons aujourd’hui un centre qui imprime 14 petits journaux quotidiens. Dans l’arc lémanique, je suis persuadé que La Suisse existerait encore si son éditeur Jean-Claude Nicole s’était mis d’accord avec Marc Lamunière, du groupe Edipresse, pour ériger un centre d’impression commun. Genève aurait encore son journal indépendant.

En tant que président des éditeurs, vous livrez en ce moment un combat acharné à la SSR à propos de l’autorisation ou non qu’elle aura de faire de la publicité online. Pourquoi?


Lorsque le peuple a approuvé la nouvelle loi sur la radio et la télévision en 1989, tout le monde s’est mis d’accord sur un principe de base. Le service public – radio et télévision – vit du produit de la redevance, tandis que les médias privés se financent grâce à la publicité et aux recettes des abonnements. On n’a toléré qu’une exception pour la télévision, qui a pu offrir de la publicité dans un cadre limité.

Mais avec le développement de l’internet, la situation a complètement changé!


Non, nous devons rester fidèles à ce principe. Aujourd’hui, la SSR l’a oublié et veut concurrencer les privés sur l’internet, soit sur leur terrain. Elle veut garder le monopole de la redevance, tout en voulant pénétrer le marché online. Elle brise ainsi cette règle d’or ancrée dans la loi.

Jusqu’à présent, les éditeurs ont refusé tout compromis. Pourquoi une telle intransigeance?


Parce que toutes les propositions de compromis étaient mauvaises et qu’elles ne s’inscrivent pas dans une politique à long terme. Le risque est grand de créer une distorsion de concurrence et de rompre l’équilibre entre la SSR et les privés.

Mais les gens regardent de plus en plus la télévision sur des sites internet. N’est-il pas normal que la SSR y soit présente en faisant de la publicité?


Aujourd’hui, la TV a déjà développé des sites très informatifs. Elle veut désormais devenir le N° 1 sur le marché de la publicité online. Le 1er janvier de chaque année, grâce à la redevance, la SSR a déjà 1,2 milliard de francs dans ses caisses, ce qui lui permet de développer de nouveaux projets, alors que nous, les privés, n’avons pas encore le moindre franc. Elle engrange ensuite 400 millions grâce à la publicité dans ses émissions. Et elle veut encore 400 millions par an grâce à l’internet. Nous ne sommes pas d’accord!

La SSR vous propose de collaborer avec elle et de partager les recettes. Pourquoi refusez-vous?


Nous avons fait deux mauvaises expériences avec la SSR par le passé. Que ce soit pour la publicité à la télévision ou le télétexte, nous avions créé une société commune, dont nous avons été éjectés peu après. Aujourd’hui, la SSR revient avec le même modèle, en espérant que plus personne ne se souvienne des deux épisodes précédents!

Vous excluez donc toute collaboration à l’avenir?


Ce compromis n’est qu’un moyen détourné de la SSR pour arriver à ses fins.


La SSR a-t-elle abusé de son monopole pour étendre son offre avec des chaînes comme WRS en anglais, Option Musique ou le site de Swissinfo?


La SSR a pu faire ce qu’elle a voulu, car le législateur n’a jamais pris la peine de définir précisément le cadre du service public. Probablement que les privés auraient aussi pu développer de telles offres. Nous paierions ainsi tous une redevance moins élevée. La SSR est allée trop loin dans son offre, mais je ne prétends pas qu’elle ait violé la concession.

Roger de Weck, le nouveau directeur général de la SSR, a toujours été un grand avocat de la presse écrite. Pourquoi en faites-vous l’ennemi des éditeurs?


Pas l’ennemi, mais l’adversaire. Roger de Weck a été très longtemps un ardent défenseur d’une presse écrite éditorialement très riche. Aujourd’hui, il est le même ardent défenseur d’une télévision dénuée de toute ligne rédactionnelle, qui ne fait que transporter des opinions. Il a changé de camp.

Vous pensez vraiment que le destin de la presse écrite ne lui tienne plus à cœur?


Oui, je le crains. Roger de Weck est âgé de 58 ans. Il lui reste quelques années pour se faire ériger un monument à la SSR!

Il est pourtant un redoutable lobbyiste pour la SSR, contrairement aux éditeurs!


Il faut nuancer cela. En fait, nous pratiquons un lobbyisme moins visible. Tout le monde a vu Roger de Weck serrer la main de tous les présidents de parti le 23 octobre lors de l’émission électorale de la TV alémanique. Mais lorsque nous, les éditeurs, rencontrons des conseillers fédéraux, aucune caméra n’est jamais présente. Jamais la SSR n’interviewe les éditeurs, contrairement aux journaux, qui donnent souvent la parole à Roger de Weck. A cet égard, l’attitude de la SSR est peu démocratique.

Souhaitez-vous que la SSR ne vive que de la redevance, sans l’apport de la publicité, comme c’est le cas dans certains pays?


Non, je ne remets pas en question la situation actuelle, ancrée dans une loi qui a trouvé une majorité au Parlement.

Vos vrais ennemis sont Google et Facebook. Ne vous trompez-vous pas d’adversaire en attaquant la SSR?


Non, Google et Facebook ont été créés par des entreprises très dynamiques, dont les ingénieurs ont imaginé là un moteur de recherche, ici un réseau social. Je ne les considère pas comme des adversaires, mais comme des plateformes qui peuvent nous faire mieux connaître. Je ne connais aucune étude affirmant qu’ils pourraient nous menacer dans notre existence.

Qu’exigez-vous concrètement du Conseil fédéral?


A l’article 93 de la loi sur la radio-TV, il doit d’une part définir précisément en quoi consiste le service public sur l’internet. D’autre part, à l’article 14, il doit étendre à l’internet l’interdiction pour la SSR de faire de la publicité.

Certains conseillers fédéraux ne comprennent pas votre intransigeance. Pourquoi votre message ne passe-t-il pas?


Je ne partage pas votre avis. J’ai discuté avec plusieurs conseillers fédéraux personnellement. Tous restent très prudents. Je suis optimiste. Nous allons trouver une solution, mais après une réflexion qui va encore prendre du temps.


Profil -Hanspeter lebrument-


Né en 1941, à la tête du groupe de presse Südostschweiz Medien. Président de Médias suisses, le lobby des éditeurs de presse écrite, depuis 2003.




Tags: interview, Hanspeter Lebrument, SSR,

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