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Par Luc Debraine - Mis en ligne le 04.07.2012 à 12:57 |
Harry Benson est un Zelig pourvu d’un appareil photo. Il était aux côtés de Martin Luther King lors de la marche pour les droits civiques, à quelques mètres de Bob Kennedy à l’instant de son assassinat, dans la même pièce que Richard Nixon au moment de sa démission, devant le mur de Berlin qui s’écroule… Le Britannique a photographié Elizabeth Taylor chauve après sa trépanation, Michael Jackson dans sa chambre, tous les présidents américains depuis Eisenhower. Un jour de février 1964, alors qu’il s’apprête à monter dans un avion pour l’Afrique, Harry Benson reçoit un appel de son employeur, le Daily Mail. Changement de programme: il doit filer à Paris pour suivre les Beatles en tournée triomphale. Quelques jours plus tard, dans une chambre de l’hôtel George V, il prend le cliché parfait: la bataille d’oreillers des Fab Four sur un lit. Le reportage a un tel succès que Benson poursuit la route avec les «Quatre garçons dans le vent», en Europe, puis outre-Atlantique. L’œil rivé sur le verre dépoli de son Rolleiflex, Benson ne loupe rien de l’emballe-ment collectif. Ces deux années triomphales, 1964-1966, se déploient aujourd’hui dans un luxueux ouvrage argenté. En plusieurs centaines d’images noir et blanc, Harry Benson détaille le phénomène Beatles – sa candeur, son énergie – comme aucun autre photographe ne le fera après lui. Commandeur de l’ordre de l’Empire britannique, Harry Benson est aujourd’hui un élégant septuagénaire qui débobine avec plaisir sa mémoire. Quels souvenirs les clichés sélectionnés pour le livre ont-ils fait surgir? Je me suis soudain rappelé des odeurs: la nourriture dans les chambres d’hôtel, la bière et le vin renversés sur la moquette… Je vois encore Paul McCartney s’approcher de moi, et me dire: «Harry, si tu ne viens pas maintenant avec nous, nous partons sans toi!» Cela dit, nous ne sommes jamais devenus amis. Avoir la bonne distance avec les gens que vous photographiez est la règle: elle permet de publier ensuite les images que vous voulez. Les Beatles étaient-ils conscients à l’époque d’écrire une page d’histoire? En 1964, ils s’attendaient à mener une carrière de quinze mois, au plus. John envisageait de devenir guitariste classique. Ringo voulait ouvrir un salon de coiffure pour dames. Lorsque vous avez développé l’image de la bataille d’oreillers au George V, vous êtes-vous dit «Celle-là, c’est la bonne»? Oui. Le problème est qu’une bonne photo ne peut jamais être répétée. Elle est le résultat d’un instant fugitif qui disparaît aussitôt. Jamais je n’aurais pu mettre en scène cette image, avec Paul tout en haut de la diagonale, menant la charge. Il ne reste souvent de la carrière d’un photographe qu’une seule image. Pour vous, ce sera la bataille d’oreillers des Beatles.Est-ce une injustice? Bien au contraire. C’est ma meilleure photographie. Elle m’a permis de suivre les Beatles aux Etats-Unis, puis de m’établir dans ce pays. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas pris d’autres photos importantes dans ma carrière. Mais que ce soit cette image-là qui reste me va très bien. Qu’est-ce qui était exceptionnel chez les Beatles? La musique! Les Beatles ont été les plus grands compositeurs de musique du XXe siècle. Cela m’a frappé d’un coup, au premier concert auquel j’ai assisté, à Versailles en 1964. Je les ai entendus chanter dans la loge Close your eyes and I’ll kiss you / Tomorrow I’ll miss you. Pure magie. La Beatlemania était un phénomène bien réel. Ce n’était pas un mythe en train de s’écrire, mais un événement qui méritait d’être relaté. Quelle était la personnalité la plus intéressante chez les Beatles? Pour les photos, je devais avoir Paul dans l’objectif. C’est lui qui donnait la tonalité générale des images. En raison de sa personnalité, mais aussi parce qu’il a toujours été intéressé par le show-business. Il en tirait du plaisir, alors que John voyait toujours le côté embarrassant, ennuyeux, dégradant de ce même business. A ce point? John Lennon était quelqu’un d’inquiet. Il avait peur des gens. Ce qu’il voulait, c’était écrire de la musique. Dans l’ensemble, il était charmant avec les gens. Il ne voulait blesser personne, même s’il pouvait être brutal. Je me suis souvent dit, après son assassinat, que c’était à cause de cela qu’il avait été tué. Il aurait pu éviter son assassin, ne pas signer un autographe de plus. Il savait que son attitude était dangereuse pour lui. Je le sais, parce qu’il m’en a parlé. George Harrison a-t-il été le talent sous-estimé des Beatles? Le problème est que Paul n’aimait pas la musique de George. C’était la vraie raison de leurs frictions. Paul ne voulait pas qu’il soit un compositeur, mais juste un guitariste. Néanmoins j’aimais George en tant qu’individu. Nous avons partagé parfois la même chambre en tournée. Il avait un fort penchant pour les femmes, qu’il séduisait en série. Sexe, drogue et rock’n’roll, les tournées des Beatles? Je n’ai jamais vu de drogues lors des tournées. Il y avait en revanche du brandy, du whisky ou du vin en quantité. L’accueil des Beatles aux Etats-Unis au début de l’année 1964 a été incroyable. Quelle était la raison de cette ferveur? Les Beatles sont arrivés quelques semaines après l’assassinat de John Kennedy. Je pense que les Américains avaient besoin de penser à autre chose après un tel événement traumatisant. La Beatlemania n’a pas d’autre explication. Sur place, c’était stupéfiant: on entendait les chansons des Beatles jour et nuit. Parce que ce pays en avait besoin. Quatre ans plus tard, les Etat-Unis sont retombés dans une tristesse collective avec les assassinats de Bob Kennedy et de Martin Luther King. L’euphorie de 1964, l’abattement de 1968... Même les pays peuvent faire des dépressions nerveuses, savez-vous? Est-il vrai que les foules, dans les stades, faisaient tellement de bruit que la musique était inaudible? Et que les Beatles faisaient parfois semblant de jouer? C’est faux. Ils savaient les quatre que les conditions sonores dans ces stades étaient affreuses. Ils allaient jusqu’au bout de leurs chansons sans trop en tenir compte. Seul John, parfois, se permettait de changer les paroles d’un morceau, et de sortir une obscénité, pour rire. Personne ne s’en apercevait. Sauf Paul, que cela énervait. Ou John faisait semblant d’avoir des spasmes incontrôlés dans une jambe. Paul lui lançait immédiatement: «Arrête ça!» «Harry Benson, The Beatles on the road 1964-1966». Taschen. |









