La grande architecture défie le temps et tutoie l’éternité. On en oublie presque que ses auteurs ne sont pas éternels. Qu’arrivera-t-il à leur bureau quand ils ne seront plus là? Va-t-il leur survivre ou disparaître avec eux? Les célèbres architectes bâlois Jacques Herzog et Pierre de Meuron, 60 ans l’an prochain, ne songent pas encore à la retraite. Ils viennent toutefois de prendre d’importantes dispositions assurant la pérennité de leur agence qui réunit aujourd’hui 340 personnes et travaille sur une trentaine de projets tant en Europe qu’en Amérique et en Asie. Dans cette nouvelle organisation, les deux fondateurs conservent la majorité des actions jusqu’en 2022. Ils élargissent toutefois à huit le nombre des collaborateurs clés impliqués dans le partage des risques, des responsabilités et des bénéfices.
Et là, surprise, pas trace de Harry Gugger! Partenaire depuis 1991, lauréat de nombreux prix, cet architecte a pourtant dirigé des projets aussi prestigieux que la Tate Modern et le Laban Dance Centre à Londres, le Schaulager à Bâle, le siège de Prada à New York et plus récemment, le CaixaForum à Madrid. On le croyait étroitement lié à la «marque» Herzog & de Meuron. Or, on apprend qu’il quitte le navire à la fin de cette année «pour repenser sa vie professionnelle et privée». Afin de mieux comprendre ce choix surprenant, nous l’avons rencontré dans son bureau de l’EPFL où, depuis 2005, il est à la tête du Laboratoire de la production d’architecture (lapa).
Vous quittez donc le bureau Herzog & de Meuron auquel votre nom fut longtemps associé. Pourquoi? Une telle décision, vous vous en doutez, repose sur de nombreux facteurs. Mais la première raison, et la plus importante, est d’ordre privé. Depuis un an, j’ai une famille, qui vit à Bâle, et je veux lui consacrer du temps. A mon âge – j’ai 53 ans – ce ne sont pas des choses que l’on peut remettre à plus tard. Or ma position dans l’agence m’oblige à beaucoup voyager en dehors de l’Europe, et mon enseignement à Lausanne à lui seul me retient loin des miens la moitié de la semaine.
Et vous n’avez pas songé à arrêter l’enseignement? J’y ai pensé. Mais l’enseignement est une activité qui m’appartient en propre alors que mon travail à l’agence se retrouve toujours englobé sous le label Herzog & de Meuron. C’est donc quelque chose auquel je tiens particulièrement, sans même parler de l’intérêt que j’y trouve.
La réorganisation de l’agence a-t-elle eu un impact sur votre départ? Cette nouvelle structure rendait caduc mon ancien contrat. J’étais donc dans la situation d’en signer un nouveau. Et si je le faisais, il était bien clair que je m’engageais pour le reste de ma vie professionnelle. Or j’avais encore envie de réaliser des choses par moi-même, de créer mon propre bureau. Je rêvais notamment d’une structure plus souple, plus réactive, susceptible en tout cas de mieux tirer profit des possibles synergies entre la recherche, l’enseignement et le travail à l’agence.
Aviez-vous, de votre côté, des réserves face à cette nouvelle structure? Le modèle choisi par Jacques Herzog et Pierre de Meuron a mon plein support. J’admire leur courage d’aborder maintenant déjà le problème de leur succession alors que tant d’architectes y pensent trop tard. Pour ma part, toutefois, si j’avais eu à réaliser cette transformation, j’aurais fait de chaque employé un copropriétaire de l’entreprise. Ce serait notamment une manière efficace de lutter contre un trop rapide renouvellement de personnel. Dans une agence aussi prestigieuse, nous sommes en effet assaillis de candidatures spontanées. En revanche, dès que les gens sont formés, ils s’en vont pour ouvrir leur propre bureau. Ce qui pose un réel problème de perte de connaissances.
C’est sur ce principe de coparticipation que vous imaginez votre propre compagnie? J’ai effectivement une idée claire de l’organisation de ma future agence, mais je dois encore vérifier si légalement et du point de vue de la taxation c’est possible et raisonnable en Suisse. Il s’agit d’une part de créer une SA – indispensable dans un métier où de telles sommes et responsabilités sont en jeu – et de l’autre une fondation d’entreprise. Chaque nouveau collaborateur qui signe un contrat de travail avec la SA devient également béné-ficiaire de la fondation. L’agence appartient donc à tous ceux qui y travaillent. Je ne supprime pas pour autant la hiérarchie puisque je me réserve le droit de présider le conseil de fondation. Il est clair aussi que tous n’auront pas la même participation aux bénéfices.
Vous êtes depuis cinq ans professeur ordinaire à l’EPFL. Que vous a apporté cette nouvelle expérience? Les échanges avec les étudiants m’ont beaucoup enrichi. Le bureau en a aussi bénéficié puisque certains sont ensuite venus travailler chez nous. Et je peux affirmer avec fierté qu’ils sont parmi les meilleurs. Cela dit, enseigner n’est pas pour moi une «nouvelle expérience». Communiquer un savoir et expliquer comment on gère un projet font partie de mon quotidien à l’agence. A l’EPFL toutefois, je ne fournis pas moi-même le thème ou l’idée. C’est aux étudiants de les trouver. Il s’agit avant tout d’en faire des chercheurs, de les aider à développer leur propre personnalité.
Peu après votre arrivée, vous avez travaillé avec vos étudiants sur le campus de l’EPFL. Cette étude a-t-elle eu un impact sur le développement du site? Les responsables en ont pris note, nous ont dit que c’était fort intéressant, mais rien n’a changé. Notre projet était pourtant excellent, parfaitement digne de ce que nous aurions pu réaliser à l’agence. Comme il s’agissait d’une étude radicale et visionnaire pour le futur développement du campus, et qui plus est conçue par des étudiants, elle n’a toutefois pas été prise au sérieux.
A la fin de l’année, vous allez donc tourner définitivement une page importante de votre carrière. Dans quel état d’esprit vous trouvez-vous? Quitter l’agence fut la décision la plus difficile de ma vie. Je pense que, pendant vingt ans, j’y ai joué un rôle important sur le plan architectural et dans le développement même de l’entreprise. Le bureau se trouve aujourd’hui dans une excellente position et je lui souhaite plein succès dans son évolution future, ainsi qu’à tous ses partenaires et collaborateurs. Pour ma part, je me réjouis de créer ma propre entreprise l’an prochain. Et comme je ne quitte pas Herzog & de Meuron avec des mandats concrets, je suis vraiment curieux et impatient de découvrir ce que l’avenir me réserve.
HARRY GUGGER
1956 Naissance à Gretzenbach (Soleure). 1973-1977 Apprentissage d’outilleur. 1990 Diplôme d’architecture à l’EPFZ. Entre chez Herzog & de Meuron. 1991 Nommé partenaire du bureau. Partenaire en charge des projets suivants 2000 Tate Modern London. 2003 Laban Dance Centre à Londres (Prix RIBA Stirling pour Herzog & de Meuron). 2004 Prix Meret Oppenheim. 2005 Professeur ordinaire à l’EPFL. 2008 CaixaForum à Madrid.
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