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Harry Potter

Mis en ligne le 12.07.2007 à 00:00

Apparu en 1997, le petit sorcier à lunettes a généré des milliards de dollars et rendu aux gosses le goût de la lecture. Ces prochains jours sortent le cinquième film, « L'ordre du phénix», ainsi que le septième et dernier livre, « The Deathly Hallows». Retour sur un phénomène mondial. Par Antoine Duplan et Gabriel Tejedor.

L'Hebdo; 2007-07-12

Harry Potter Dix ans de sortilège

Apparu en 1997, le petit sorcier à lunettes a généré des milliards de dollars et rendu aux gosses le goût de la lecture. Ces prochains jours sortent le cinquième film, « L'ordre du phénix», ainsi que le septième et dernier livre, « The Deathly Hallows». Retour sur un phénomène mondial. Par Antoine Duplan et Gabriel Tejedor.

Le grimoire des records

Avec The Deathly Hallows, Harry Potter a déjà pulvérisé ses propres records de prévente: en vingt-quatre heures, plus de 9 millions d'exemplaires ont été commandés. Le livre sera imprimé à 70 millions d'exemplaires d'ici à la fin de l'année. Traduits en 65 langues, dont le latin, les six premiers volumes se sont écoulés à plus de 325 millions d'unités. Seuls la Bible et le Petit livre rouge de Mao ont connu des diffusions supérieures.

J. K. Rowling a gagné environ 1,5 milliard de francs, pour la seule vente des livres. S'y ajoutent les droits pour le cinéma et les produits dérivés, soit quelque 485 millions de francs. Elle devrait encore toucher plus de 1 milliard de droits d'auteur dans les années à venir. Au final, Harry Potter aura engrangé près d'une cinquantaine de milliards de francs.

Dame Rowling La légende dit que Joanne Rowling, jeune mère au chômage, écrivit le premier Harry Potter dans les cafés d'Edimbourg où elle fuyait son appartement glacial. C'est beau comme Cendrillon, mais la romancière elle-même nuance: «Il y avait le chauffage dans mon appartement.» Née en 1965 près de Bristol, elle est bonne élève, genre Hermione, et écrit des histoires pour sa petite sur. Après des études littéraires, elle travaille comme secrétaire, puis enseignante au Portugal où elle se marie, devient mère et divorce. De retour en Angleterre, elle se met à écrire. Douze éditeurs commencent par refuser son manuscrit.

Dix ans plus tard, elle est la femme la plus riche d'Angleterre et la seule milliardaire des lettres du monde. Elle a épousé un anesthésiste londonien qui lui a donné deux enfants. Elle vit dans le luxe, mais sans excès. Elle contribue activement à de bonnes uvres, généralement liées à l'enfance. La reine l'a anoblie, l'astéroïde 43844 porte son nom et un dinosaure a été baptisé d'après son uvre, Dracorex hogwartsia.

Et après Harry Potter? Elle n'exclut pas de publier d'autres livres pour enfants. De préférence sous pseudonyme.

L'édition enchantée Sous l'impulsion de Harry Potter, la littérature pour la jeunesse a connu une progression des ventes de plus de 15%. Nombre d'écrivains se sont engouffrés dans la brèche magique ouverte par l'apprenti sorcier - tels Eoin Colfer avec Artemis Fowl ou Lemony Snicket avec Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire. Classique des lettres anglaises, Les chroniques de Narnia de C.S. Lewis sont adaptées au cinéma et connaissent enfin le succès dans les régions francophones. Antérieur et infiniment supérieur à Harry Potter, A la croisée des mondes, de Philip Pullman, fait aussi l'objet d'un grand film qui va sortir à la Noël.

Magie du cinéma Les quatre premiers films ont connu un engouement public inversement proportionnel à leur qualité. En fait, ces produits dans lesquels le superflu abonde et l'essentiel manque ne satisfont personne: ni Mme Rowling dont le sang se coagule à l'idée qu'on pût changer une virgule à ses écrits (elle a interdit l'orgue à lutins imaginé pour Le prisonnier d'Azkaban), ni les enfants qui ne supportent pas qu'on ose tronquer les romans qu'ils connaissent par cur, ni les vieux moldus qui, n'ayant pas lu 17 fois l'uvre, ne comprennent que pouic aux motivations des personnages.

J.K. Rowling aurait aimé que Terry Gilliam, des Monty Python, adapte son uvre. Les producteurs ont préféré un cinéaste plus consensuel. C'est Chris Columbus qui s'est collé aux deux premiers épisodes, A l'école des sorciers et La chambre des secrets. Translittération besogneuse minée par une cruelle absence de merveilleux.

En 2004, Alfonso Cuaron passe derrière la caméra. Le cinéaste mexicain uvre au noir. Plus proche de Tim Burton que de Disney, Le prisonnier d'Azkaban se concentre sur les personnages. Esthétiquement splendide, cet épisode est le seul qui relève du cinéma.

Après cette sombre embellie, la franchise Potter retombe dans l'ornière de l'illustration. Avec Mike Leigh (La coupe de feu), puis David Yates qui vient de la télévision. Comme d'habitude, L'ordre du phénix reste hermétique à ceux qui n'ont pas lu le livre. Accusé d'avoir fait de la magie dans le monde des moldus, Harry est traduit en justice, innocenté. Retour à Poudlard, où sévit une nouvelle enseignante, Dolores Ombrage, petite mamie en tailleur rose dont le sourire figé dissimule mal le sadisme. Harry & Cie fondent un club d'autodéfense. Dans d'interminables crépitements d'étincelles, Harry enseigne les sortilèges susceptibles de combattre les forces du mal. Excessivement bruyante, la grande bataille opposant les apprentis sorciers à Voldemort ressemble à n'importe quel combat au sabre laser et se conclut par la victoire du bien.

Sur le versant sentimental, Harry échange un premier baiser avec Cho. Quant à la mère Ombrage, elle connaît un sort funeste: les centaures l'entraînent au fond des bois pour un gang bang

Les sources ésotériques

J.K. Rowling a fait interdire la publication en néerlandais d'un livre de l'auteur russe Dmitri Iemets qui raconte l'histoire de la magicienne Tania Grotter. Prompte à la procédure, l'auteur devrait se souvenir que, à la fin des années 60, Ursula Le Guin publiait Terremer. Où le jeune Epervier fait l'apprentissage de la magie et affronte une force du mal.

Harry Potter n'est pas une création ex nihilo. Il y a eu des apprentis sorciers et des collégiens facétieux avant lui. Sans remonter à Peter Pan ou Alice, qu'on se souvienne, de la série des Bennett au collège d'Anthony Buckeridge ou, bien sûr, des Chroniques de Narnia dans lesquels les enfants accèdent à un univers de fantasy non en prenant le quai 9 3/4, mais en entrant dans une armoire

Abracadabrantesques moldus Quelques inventions de J. K. Rowling sont entrées dans le langage courant, à commencer par les «moldus», terme dépréciatif désignant tous ceux qui n'ont pas de pouvoirs magiques. Certains proverbes comme «Mettre la charrue avant les hippogriffes» ou «Le chat est entré dans la cage aux lutins» font la joie des lecteurs. Ces fantaisies langagières contribuent à la fascination qu'exerce Harry Potter sur les gosses auxquels, miracle, il a rendu le goût de la lecture, exorcisant les spectres hideux de l'illettrisme et du décrochage scolaire.

Plume d'hippogriffe Harry Potter, c'est un bestiaire hallucinant. Animaux réels: chat, chien, chouette, rat ou serpent. Créatures chimériques: centaure, dragon, hippogriffe, basilic, phénix, licorne, elfe, géant, loup-garou, sans oublier les innombrables lutins du folklore britannique. Et, pures inventions, comme le «scroutt à pétard», une espèce de grand scorpion qui fait des étincelles, l'«acromantula», araignée particulièrement hirsute, ou, plus mélancolique, le «sombral», un hybride de cheval et de dragon qui n'apparaît qu'à ceux qui ont vu la mort de près.

Les fans de l'écrivain britannique voient dans cette ménagerie un feu d'artifice d'érudition et d'imagination. Les autres déplorent qu'elle accommode à sa façon les contes et légendes dans une perspective globalisante et rationaliste. Car l'univers enchanté qu'elle décrit s'avère une transposition souvent littérale du nôtre et ses pages manquent de mystère, d'ambiguïté. Il y a plus d'inquiétante étrangeté dans un dragon de Tolkien que dans tous les marmousets de Rowling.

Le philtre à succès Notre monde a besoin de magie, le règne de Tolkien est là pour le rappeler. Et Rowling a touché juste en opposant la vie réelle à la vie rêvée. Si ses livres ont le don d'agacer l'Eglise, à commencer par Benoît XVI craignant qu'ils ne puissent «déformer le caractère chrétien de l'âme avant qu'elle ne puisse s'épanouir correctement», ils parlent aux enfants sans doute moins en recyclant de façon exhaustive les trésors de la mythologie qu'en mélangeant le charme de l'exotisme et le plaisir de la transgression.

Roman initiatique aux vertus consolatrices, Harry Potter confronte le jeune lecteur avec les mystères de la mort. Il abonde en symboles psychanalytiques. Le petit sorcier doit traverser une forêt et un lac pour atteindre l'école de Poudlard, échapper à une mère castratrice, apprendre à tenir sa baguette, combattre le basilic, ce serpent monstrueux que la psychanalyse rapproche de la sexualité des parents, se trouver un père entre Hagrid, Dumbledore, Sirius Black Pour grandir, et même si le roman fait l'apologie de l'étude, Harry doit apprendre à transgresser l'ordre établi.

Le dollar qui verdoie J.K. Rowling n'apprécie guère les produits dérivés. Pour elle, le livre prime. Malgré ses réticences, il existe près de 400 articles estampillés Harry Potter. Leur vente a déjà rapporté 14 milliards de francs. Parmi les bénéficiaires, le fabricant de jouets Mattel et le producteur de jeux vidéo Electronic Arts. Les quatre premiers films ont rapportés à Warner Bros. près de 6,25 milliards de francs. Un parc à thème, devisé à 325 millions de francs, devrait déjà ouvrir ses portes en Floride d'ici à 2009. Quant aux éditeurs, ils auront gagné entre 2,5 et 3,25 milliards de francs.

L'envoûtement final Avare en interviews, J. K. Rowling laisse planer le mystère sur le dénouement de l'histoire. Elle affirme avoir tout planifié dès le début: «Parfois, j'ai des sueurs froides lorsque quelqu'un émet une hypothèse qui se rapproche de ma conclusion.» En juin 2006, elle a affirmé à la télévision anglaise que deux personnages de premier plan allaient mourir. Cette annonce a provoqué une véritable ruée sur les sites de paris. Aux dernières nouvelles, on mise gros sur la disparition de Harry, la romancière ayant laissé entendre que tuer son héros serait la meilleure manière d'invalider toute tentative de jouer les prolongations.

Le comédien et écrivain Stephen Fry lui propose que Harry, ayant épuisé tous ses pouvoirs pour vaincre Voldemort, finisse dans la peau d'un moldu comme les autres Rowling ne dit pas non. Mais elle refuse de commenter l'expression Deathly Hallows (reliques de la mort en français) de peur d'en dire trop. Le mystère alimente les rumeurs les plus folles: un pirate informatique prétend avoir pu se connecter à un ordinateur de l'éditeur Bloomsbury et accéder au texte. Ce qu'il a lu renforcerait l'hypothèse du décès de Harry. Les millions de lecteurs ressentent un frisson d'effroi délectable qu'ils conjurent de cette formule sous-estimant la cruauté des écrivains: «Elle n'oserait pas» |

Harry Potter et l'Ordre du phénix. De David Yates. Avec Daniel Radcliffe, Imelda Staunton, Ralph Fiennes, Helena Bonham Carter. Grande-Bretagne, 2?h?18.

Harry Potter and the Deathly Hallows. De J.K. Rowling. Bloomsbury. Sortie le 21 juillet (Harry Potter et les reliques de la mort, sortie le 26 octobre).

Business Au total, Harry Potter a permis d'engranger près d'une cinquantaine de milliards de francs.

succès Aujourd'hui J.K. Rowling est la femme la plus riche d'Angleterre.

merchandising Il existe plus de 400 articles estampillés Harry Potter.

floride Un parc à thème devrait ouvrir d'ici à 2009.

CASTING Emma Watson (Hermione), Daniel Radcliffe (Harry) et Rupert Arin (Ron) et la même équipe six ans plus tard...

«Voler sur un balais, j'en ai rêvé»

Lara Martelli 15 ans, dont une bonne moitié aux côtés du sorcier à la cicatrice, attend fébrilement la sortie de Harry and the Deathly Hallows en Suisse.

Sans s'avouer «pottermaniaque», l'adolescente connaît presque tout de la vie à Poudlard, l'école de magie que fréquente son héros: le nom des professeurs, les désobéissances de Harry, les intrigues entre personnages, les multiples combats... Et ce malgré la richesse de la matière: six tomes dont certains dépassent les sept cents pages. «Les derniers volumes je les ai lus en quelques jours. Je ne m'arrêtais que pour manger et prendre une douche», avoue-t-elle fièrement. Pareil dévouement amènerait-il Lara à lire le texte en langue originale? Pas si sûr: «Je vais l'acheter en anglais, mais je risque d'avoir seulement fini le premier chapitre quand l'édition française sortira», concède-t-elle. Terminant sa neuvième année scolaire dans le canton de Vaud, l'adolescente qui apprend l'anglais depuis trois ans aura logiquement des difficultés à s'y retrouver dans l'univers de J.K. Rowling. D'autant que bon nombre de noms changent à la traduction.

Et le film Harry Potter et l'ordre du phénix? Lara se réjouit beaucoup de découvrir l'interprétation que fera le cinéaste de cette histoire qu'elle connaît par cur. Avant de glisser malicieusement: «En plus, il y a les effets spéciaux.» Pour le reste des produits dérivés, elle avoue ne posséder que quelques livres et magazines sur Harry Potter. Mais sa sur, fan de Hermione possède la poupée et son «retourneur de temps» ainsi qu'une baguette magique et des habits à l'effigie de Harry. «Je suis un peu grande pour tout ça. Et je garde en tête que Harry Potter est une histoire. Pas une marque de stylo ou de vêtement», ajoute-t-elle lucide. Alors, s'il ne fallait réduire Harry Potter qu'à une seule chose, ce serait assurément à la dimension initiatique de l'histoire: la manière dont le livre parle du passage de l'enfance à l'âge adulte. On ne doute pas que, comme de nombreux adolescents, Lara s'identifie au quotidien des apprentis sorciers: l'école, les amis, les flirts: «Comme tout le monde, je veux savoir si Ron et Hermione vont finalement sortir ensemble», lâche-t-elle un brin agacée. En revanche, les tours de magie, toute la dimension fantastique, ne la touchent guère, même si elle avoue avoir déjà rêvé de s'envoler sur un balai.

Pour la jeune fille, Harry Potter n'est donc ni une porte débouchant sur la littérature fantastique ni un «formidable moyen d'amener à la littérature ces jeunes qui ne lisent plus», comme on a souvent pu l'entendre. Tout au plus, la saga lui a permis d'oser s'attaquer à des livres volumineux.

Harry Potter est donc simplement une histoire passionnante dont «on attend tous la sortie du dernier volume pour connaître le fin mot de l'histoire, conclut Lara. Même si, comme l'a annoncé J.K. Rowling, un ou plusieurs personnages principaux devaient mourir.» | G.T.





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