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Banque: la Suisse, coffre-fort du dictateur érythréen

Mis en ligne le 20.08.2015 à 05:59

Marie Maurisse

Enquête. Depuis 1993, Issayas Afeworki fait régner la terreur sur l’Erythrée, aussi surnommée la Corée du Nord de l’Afrique. Alors que la population ne pense qu’à fuir, le président amasse patiemment un joli magot, qu’il place discrètement à l’étranger, notamment en Suisse.

La Suisse est une destination prisée des Erythréens. Tous les jours, par dizaines, des réfugiés venus de ce petit Etat de la corne de l’Afrique s’amassent aux frontières du Tessin, cherchant par tous les moyens à échapper à l’enfer et à gagner la liberté dont ils rêvent depuis des années. Avec plus de 2300 ressortissants arrivés entre avril et juin 2015, l’Erythrée est désormais le premier pays d’origine des requérants d’asile en Suisse.

Mais notre nation est aussi appréciée pour d’autres raisons que sa démocratie. Les Erythréens plus aisés, proches du dictateur Issayas Afeworki, aiment à fréquenter les établissements bancaires de la place helvétique pour gérer leurs affaires et enrichir les poches de leur charismatique leader.

L’enquête de L’Hebdo montre qu’une partie des recettes d’Asmara provenant des activités illégales du régime a transité par le biais de comptes à Genève et à Zurich, notamment à UBS. Les sommes se comptent en dizaines de millions.

Main de fer

Avec moins de 600 dollars par habitant et par an, l’Erythrée est l’un des pays les plus pauvres du monde. L’économie est traditionnellement fondée sur une petite agriculture, aux cultures régulièrement touchées par la sécheresse. Le secteur minier est le seul en développement.

La société canadienne Nevsun exploite déjà de l’or et du cuivre sur place; d’autres entreprises, chinoises et australiennes, sont aussi sur les rangs. Président depuis l’indépendance, gagnée en 1993, Issayas Afeworki règne sur son pays d’une main de fer, contrôlant de près la population, interdisant la tenue d’élections, maîtrisant tous les secteurs de l’économie.

Grand amateur de whisky, il est décrit comme colérique et tyrannique. Les jeunes garçons et filles du pays sont obligatoirement enrôlés dans l’armée pour un service qui dure pratiquement toute la vie. Le dernier rapport de Human Rights Watch décrit un système cauchemardesque fait de «conscription indéfinie», de travail forcé, d’arrestations arbitraires et de détention prolongée.

Certains habitants sont réduits à l’état d’esclaves. A tel point que tous les moyens sont bons pour s’enfuir: ces cinq dernières années, pas moins de 50 membres de l’équipe nationale de football ont profité de matchs à l’étranger pour prendre la poudre d’escampette.

Pendant que son peuple crie famine, le dictateur encaisse la monnaie. Cet homme puissant, âgé de 69 ans, a mis en place un système juteux pour gagner de l’argent, entièrement géré par sa garde rapprochée ou le parti unique, nommé le Front populaire pour la justice et la démocratie (FPJD).

Celui-ci possède une organisation tentaculaire et monopolistique, le Hidri Trust, qui, elle-même, chapeaute une série de firmes actives dans la construction ou l’édition, dont la Red Sea Trading Corporation.

Officiellement, cette société travaille dans l’import-export de denrées alimentaires. En réalité, elle sert aussi à gérer un circuit financier parallèle et opaque, entièrement au bénéfice du régime. Le Groupe de contrôle de l’Erythrée, une institution qui dépend du Conseil de sécurité des Nations Unies, écrivait dans son dernier rapport, fin 2014: «De hauts fonctionnaires érythréens continuent d’amasser chaque année des millions de dollars frauduleux grâce à des arrangements commerciaux privés par l’intermédiaire de sociétés contrôlées par le FPJD dans le pays et à l’étranger.»

Le rapport mentionne des comptes à la DZ Bank ou la Commerzbank. Certaines des sociétés offshore sont basées à Chypre, tandis que Dubaï est, de l’avis des experts, la base financière d’Asmara.

Pour le groupe de contrôle, les recettes générées sont «considérables». Ces fonds ont plusieurs origines: des commissions prélevées sur les bénéfices commerciaux des sociétés ou de gros chèques signés par les sociétés minières au régime d’Asmara pour avoir le droit d’exploiter les sols du pays.

Il y a aussi la fameuse taxe de 2% dont doit s’acquitter la diaspora érythréenne. Une manne importante, que les experts onusiens estiment à plusieurs dizaines de millions de dollars chaque année. Plus de 1,2 million d’Erythréens vivent aujourd’hui en dehors du pays, soit 25% de sa population totale.

compte zurichois

Mis à part les travaux du groupe de contrôle, il n’existe aucun document sérieux sur les finances offshore de l’Erythrée. Mais L’Hebdo a découvert qu’Asmara possédait cependant, au moins jusqu’en 2012, un compte bien rempli à l’UBS de Zurich. Cet argent était bien caché jusqu’à une plainte déposée auprès de la Cour internationale d’arbitrage à Londres, fin 2011, par le Koweït.

La raison? Asmara n’avait pas réglé les quelque 60 millions de dollars qu’elle lui devait en échange d’une cargaison de pétrole. Pour se faire payer, le Koweït déniche alors ce compte bien rempli, No 230-80110-05D, au nom de la Banque commerciale d’Erythrée, l’une des banques nationales.

Le jugement d’un tribunal zurichois, que nous avons consulté, confirme le gel des avoirs. Embarrassée, Asmara comprend immédiatement l’avertissement et s’acquitte de sa facture peu après afin d’éviter que l’histoire ne s’ébruite. Un accord entre les deux pays ayant été trouvé, les fonds zurichois seront finalement débloqués.

Ce n’est pas la seule trace helvétique du magot érythréen. Pendant que leurs citoyens triment dans les rangs de l’armée ou dans les mines, les hauts dignitaires gèrent l’argent du régime à l’étranger. Un mode de fonctionnement historique, explique David Bozzini, chercheur suisse aux Etats-Unis, qui a vécu deux ans en Erythrée et dont la thèse de doctorat portait sur la surveillance et la répression des conscrits.

«La guérilla érythréenne finançait déjà ses activités en mobilisant ceux qui fuyaient la guerre, avant l’indépendance. Arrivé au pouvoir, le régime a poursuivi cette politique et assuré sa survie financière en captant les ressources des Erythréens vivant à l’étranger et en monopolisant l’économie.»

Avec les zones d’ombre que cela comporte. L’argent collecté ne sert pas qu’à enrichir son parti et à éviter qu’une nouvelle révolution ne se déclenche. Les enquêteurs des Nations Unies l’affirment: «En dépit de sa relative pauvreté, l’Erythrée a longtemps été – et continue d’être – un bailleur de fonds des groupes d’opposition armés de la région, et même du monde.»

C’est grâce à ses comptes offshore qu’elle importe des armes du Soudan oriental et soutient des mouvements rebelles en Somalie, au mépris des résolutions onusiennes le lui interdisant.

Comme l’a révélé l’opération SwissLeaks, plusieurs Erythréens possédaient également des comptes chez HSBC Genève, au moins jusqu’en 2007. Des anonymes, riches à millions. Le groupe de contrôle le détaillait dans son rapport de 2011: le régime d’Asmara fait transiter les billets par le biais de sympathisants domiciliés en Italie, aux Etats-Unis ou même en Suisse. Ces personnes, officiellement chauffeurs de taxi ou mécaniciens, servent de prête-noms aux ministres érythréens.

Dans les fichiers SwissLeaks que nous avons consultés, l’un des titulaires d’un compte se nomme Yemane Ghebremeskel. Qui est cet homme qui avait quelque 300 000 francs chez HSBC Genève? Le nom, en tout cas, est le même que celui de l’actuel ministre de l’Information de l’Erythrée, ancien chef de cabinet du président et celui que les câbles diplomatiques américains décrivent comme le bras droit d’Issayas Afeworki.

Contacté par e-mail, Yemane Ghebremeskel dément être le titulaire de ce compte. Un autre client de HSBC Genève porterait le même nom qu’un employé de l’ambassade érythréenne en Suisse. Mais, là aussi, impossible de savoir si les deux personnes sont les mêmes. Pour gérer ses actifs, le pouvoir d’Asmara a tissé une toile si fine et si grande qu’elle est difficile à démêler.

Issayas Afeworki, parfois surnommé le Caligula de l’Afrique, ne gagne pas seulement de l’argent avec les dessous-de-table récupérés lors de transactions commerciales. Ses revenus proviennent aussi du trafic d’êtres humains.

Appâtés par le gain, certains hauts fonctionnaires érythréens font en effet payer l’équivalent de 3000 francs aux déserteurs qui souhaitent passer la frontière en quête d’une vie meilleure. Le groupe de contrôle du Conseil de sécurité de l’ONU révèle que le produit de ce «transfert clandestin» est déposé notamment sur un compte en Suisse, le coordinateur de ce réseau y étant basé.

L’information, publiée fin 2011, a été transmise depuis longtemps aux autorités suisses. Qu’ont-elles décidé? Questionné, le Ministère public de la Confédération nous indique qu’il n’est impliqué dans aucune enquête à ce sujet.

Sanctions inapplicables

La Suisse n’est pas pressée de demander des comptes à Issayas Afeworki et à sa clique. Elle n’est pas la seule: à ce jour, selon nos informations, aucune enquête n’est ouverte dans les pays où le régime possède des sociétés et des relations bancaires. En 2009, le Conseil de sécurité de l’ONU a pourtant émis un embargo sur les armes ainsi qu’une série de sanctions à l’égard de l’Erythrée, dont un gel des avoirs.

Berne a sagement émis une ordonnance qui reprend ces dispositions en 2010. Le problème, c’est qu’aucune liste de noms ou d’entités concernés par ces sanctions n’a encore été publiée par les Nations Unies…

Ce qui donne lieu à une situation kafkaïenne, confirmée par le Secrétariat d’Etat à l’économie: ces sanctions sont certes en vigueur, mais, vidées de leur substance, elles restent inapplicables à l’heure actuelle – en tout cas concernant le volet financier.

Dans ce contexte, estime l’avocate genevoise Sandrine Giroud, «la Suisse peut difficilement intervenir de son propre chef en vue de la confiscation d’avoirs appartenant à des personnes exposées politiquement dont on pourrait soupçonner qu’elles ont commis des actes de corruption».


«Quant aux banques, précise-t-elle, elles ne peuvent notifier l’existence d’avoirs d’origine douteuse qu’en cas de soupçons concrets. Rien ne les empêche toutefois de refuser d’entrer en relation avec des personnes ou entités qui peuvent présenter un risque ou soulèvent des suspicions.»

Immunité

L’affaire est hautement diplomatique: dans la mesure où Issayas Afeworki est un chef d’Etat en exercice, il bénéficie de l’immunité. Or, à chaque fois qu’elle a bloqué des comptes de potentats, la Suisse a attendu que ceux-ci soient démis avant d’agir.

Il est plus facile de guérir que de prévenir! Mais, pendant que Berne reste à attendre les bras croisés, le Koweït, lui, n’a mis que quelques semaines à séquestrer les avoirs zurichois de son débiteur.

Une commission d’enquête a été nommée en juin 2014 par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Le travail de ses membres est d’ores et déjà perturbé par les menaces dont ils font l’objet de la part de proches du pouvoir d’Asmara.

En attendant ses conclusions, rien ne change: les dignitaires font passer des valises de billets et les citoyens érythréens, démunis, frappent par milliers aux portes de l’Europe. Issayas Afeworki ne les en empêche pas: chaque réfugié l’enrichira un peu plus.

En Suisse, Didier Burkhalter, ministre des Affaires étrangères, réclame une action commune des gouvernements européens pour faire pression sur Asmara. Pour William Bourdon, avocat français spécialisé dans les «biens mal acquis», c’est à chaque Etat de prendre ses responsabilités.

«En tant que signataire de la Convention de Mérida contre la corruption, la Suisse a l’obligation de participer à l’identification des fonds financiers qui pourraient être assimilés à des biens mal acquis. Elle devrait enquêter d’office lorsqu’il existe des présomptions, afin de ne pas être complice, par passivité, du détournement de ressources publiques étrangères.» 


«BERNE doit prononcer des sanctions efficaces»

Pour Carlo Sommaruga, conseiller national (PS / GE) et président de la Commission de politique extérieure du Conseil national, il est temps de geler les avoirs détenus en Suisse par le pouvoir érythréen. L’enquête de «L’Hebdo» montre que le régime d’Asmara dispose de plusieurs millions dans des banques suisses. Qu’en pensez-vous?

D’un côté, certains partis se plaignent que le régime d’Asmara prélève une taxe sur les revenus de sa diaspora. De l’autre, on découvre que le produit de cette taxe est en partie placé dans des établissements helvétiques. Il y a une grande contradiction là-dedans.

Selon vous, faut-il que Berne gèle les avoirs érythréens placés en Suisse?

Il est inacceptable que l’argent de l’une des pires dictatures du monde se trouve en Suisse. C’est pourquoi j’estime que Berne doit prononcer des sanctions efficaces. Didier Burkhalter déclarait récemment qu’il fallait prendre des mesures communes avec d’autres pays européens. Alors prenons-les, ces mesures! Et n’oublions pas de prendre en compte l’aspect financier du problème. 


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