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DÉSIR FÉMININ Une histoire excitante

Mis en ligne le 24.12.2015 à 05:37

Anna Lietti

L’absence d’appétit sexuel, ce grand mal féminin? En 2015, les pharmas ont promu une pilule ad hoc. On en oublierait presque que, pour nos ancêtres, la puissance sexuelle de ces dames était supérieure à celle des hommes.

Prenez deux femmes. La première a rendez-vous avec son amant et, comme elle est superstitieuse, elle s’adonne à une petite incantation préliminaire:

«Excite-toi! / Excite-toi! / Bande! / Bande! / Excite-toi comme un cerf! / Bande comme un taureau sauvage! / Fais-moi l’amour six fois comme un mouflon! / Sept fois comme un cerf! / Douze fois comme un mâle de perdrix! / Fais-moi l’amour parce que je suis jeune! / Fais-moi l’amour parce que je suis ardente! / Fais-moi l’amour comme un cerf! / Et moi (…) moi, je t’apaiserai!»

La seconde ne parle pas de «ça».

Elle est «pleine d’attentions délicates, prête à tout sacrifice raisonnable et tellement pure de cœur que tout désir sexuel lui (est) inconnu et qu’elle (éprouve) plutôt une répulsion à cet égard, mais elle (est) si dévouée à son mari bien-aimé qu’elle (est) toute disposée à lui sacrifier ses sentiments et ses désirs.»

Question: laquelle de ces deux figures nous apparaît comme la plus traditionnelle? Et laquelle la plus transgressivement moderne? Non, la plus jeune n’est pas celle qu’on croit. La fougueuse Babylonienne experte en zoologie comparée a dans les 5000 ans. Sa prière au dieu Ningirsu, ami des amants, n’est que l’une des nombreuses dévotions érotiques retrouvées sur les tablettes de la Mésopotamie ancienne. La seconde a 140 ans à peine. Elle est présentée comme «le modèle le plus parfait de la femme d’intérieur et de la mère» par le médecin anglais William Acton dans un des nombreux ouvrages qui mêlent, au XIXe siècle, morale et «hygiène sexuelle» (The Functions and Disorders of the Reproductive Organs, 1875).

Vous allez dire: le christianisme est passé par là et, depuis, l’histoire du désir féminin n’a été qu’un long tunnel fait d’intolérance et de tabous. Jusqu’à ce que, enfin, avec la libération des mœurs, les femmes ne voient reconnu leur droit à désirer et à jouir.

C’est la fable qu’on se raconte aujourd’hui. Elle fait du XXIe siècle l’âge d’or de la libido féminine. Mais l’histoire du désir féminin est plus complexe et excitante. D’abord, ce ne sont pas les chrétiens, mais les stoïciens qui ont «inventé» la culpabilité. Et puis ce paradoxe: tout au long des siècles et jusqu’au XIXe, les humains ont vécu dans la certitude que les femmes avaient beaucoup, et même beaucoup trop, d’appétit sexuel. Aujourd’hui, à l’ère de l’épanouissement libidinal, la grande affaire qui nous occupe est qu’elles n’en auraient pas assez.

Heureusement, ça se soigne: le «Viagra féminin» a été autorisé à la vente cette année aux Etats-Unis. Quoi qu’on en pense, cette pilule-là entérine, dans les mentalités, l’image très XIXe d’un monde où les hommes ne pensent qu’à ça face à des femmes plus sentimentales que sexuelles. Merci docteur.

«Ignorer l’histoire, c’est répéter les idées reçues et se laisser manipuler par ceux qui les diffusent», écrit le sexologue et homme de lettres français Yves Ferroul 1. Alors, pour marquer l’avènement du «Viagra féminin», voici un peu d’histoire.

37,2 ° à Babylone

Mariages forcés, enfermement, intimidation et violences. La domination masculine a déployé un vaste arsenal pour contrôler le corps des femmes. Mais interdits et tabous sont nés avant tout de la volonté de protéger la reproduction dans le cadre du mariage: pas de bâtards dans la famille! Ce souci-là est vieux comme l’humanité. Ce que nous avons tendance à oublier aujourd’hui, en revanche, c’est que le mariage et l’amour n’ont longtemps rien eu à faire ensemble. La vraie vie était ailleurs.

Ainsi, à Babylone, il y avait certes des femmes mariées, soumises à leur seigneur et maître. Mais également une large population de femmes et d’hommes célibataires, «exerçant ce que nous appellerions aujour-d’hui la prostitution» 2, mais dont l’importance, la place et le statut étaient très différents de ceux d’aujourd’hui.

A témoin, les dizaines de tablettes retrouvées par les archéologues, où les dieux sont priés de contribuer à la réussite de l’ardente rencontre. La capacité, pour l’homme, de conduire son amante jusqu’à l’orgasme y est tenue en haute considération. Ces «prières», écrit l’historien français Jean Bottéro, ne soulignent pas seulement «à quel point plaisir sexuel et sentiment religieux étaient compatibles». «Elles attestent aussi que, dans une société apparemment «machiste» (…) la femme, en amour, était vraiment l’égale de l’homme: elle avait droit, comme lui, au plaisir, elle n’était ni un objet ni un instrument, mais une véritable partenaire.»

Et encore: bien que socialement soumise, la femme mariée n’était pas sexuellement négligée. Voici un «traité divinatoire» consacré aux relations conjugales. Pour pimenter l’ordinaire, l’auteur y recommande de varier les lieux de plaisir. Il suggère de «faire l’amour sur le toit-terrasse de la maison», ou «sur le seuil de la porte», «en plein milieu d’un champ ou d’un verger», «dans un lieu désert», ou encore dans «un chemin sans issue».

C’est 37,2 °, matin et soir, dans l’ancienne Babylone. Là où l’amour physique, «en tant qu’activité humaine, était tenu dans la plus haute estime» et considéré comme «une prérogative essentielle de ce que nous appellerions une culture raffinée».

L’olisbos de la ménagère

Lysistrata est cette pièce irrésistible d’Aristophane (445-386 av. J.-C.) où les épouses décident de faire la grève du sexe jusqu’à ce que leurs maris cessent de faire la guerre. Ce qu’il y a, c’est que lorsque la proposition émerge dans la discussion, elle fait frémir d’horreur la féminine assemblée. Se passer de sexe? Impossible !

– Autre chose, tout ce que tu voudras d’autre! Je veux bien passer à travers le feu! Oui, j’aime mieux ça que ton truc! Le sexe, Lisette chérie, il n’y a rien qui vaille ça!
– Moi aussi, j’aime mieux passer par le feu.
– Ah, le beau sexe que le nôtre! Il ne pense qu’à toujours se faire boucher le petit coin!
– Mais il y a de quoi se languir, pour une femme, à dormir toute seule! (...)
– Mais dis-moi, ma jolie, et s’ils nous laissaient tomber, nos hommes?
– Alors, comme disait l’autre, faute d’outils, on se travaillera à la main!


Eh oui, quand l’homme fait défaut – et c’est souvent –, la ménagère grecque cherche tout naturellement d’autres manières de se contenter. Par exemple avec un «olisbos», digne ancêtre du godemiché. Entre citoyennes de bonne famille, on ne manque pas de se refiler les meilleures adresses d’artisans experts en sex toys, particulièrement nombreux et réputés dans la ville de Milet. Voici, croqué par Hérondas dans ses Mimes, un dialogue de la vie quotidienne à Athènes au IIIe siècle av. J.-C.:

– Je t’en supplie, ma chère, dis-moi qui t’a façonné cet olisbos écarlate?
– J’ai déniché un petit cordonnier (...) Il travaille en chambre, pour vendre en cachette. Mais son travail, quel travail! Pour moi, d’envie, à la voir, les yeux me sortaient de la tête. Les hommes n’atteignent pas cette rigiditié. Et il n’y a pas seulement cela, mais la douceur, un rêve...»


Outre la culture du maniement de l’olisbos, les matrones de la Grèce antique ont fait un autre grand cadeau aux femmes mariées des siècles à venir: elles ont réussi à faire croire durablement que l’orgasme féminin est indispensable à la reproduction. A l’époque, en effet, les médecins ne pratiquaient pas l’examen sur les femmes. Elles s’observaient et se touchaient toutes seules, ou entre elles, et l’homme de l’art ne faisait que poser des questions. C’est ainsi que la conviction scientifique est née, cautionnée par Hippocrate en personne, que les femmes éjaculent aussi et que l’enfant est conçu du mélange des spermes masculin et féminin: si tu veux une descendance, tu dois faire jouir ta femme. La «théorie séminale», vivace au Moyen Age, était débattue au XIXe siècle encore.

Olisbos et amours saphiques mis à part, l’autre grande ressource de la femme honorablement mariée, c’est l’esclave. Car, dans un monde inégalitaire, la ligne entre dominant et dominé ne passe pas seulement entre les sexes. «On fait l’amour avec celui qui dépend de vous, c’est une grande loi de l’humanité», résume Yves Ferroul. Ainsi, dans la Rome antique, les femmes, une fois débarrassées de la corvée de maternité, castrent leurs esclaves préférés pour en jouir en toute quiétude. Après la puberté, bien sûr, pour qu’ils conservent leur capacité d’érection.

«Cælia veut être besognée, mais elle ne veut pas d’enfants. Elle n’a pour la servir que des eunuques.» (Martial, 40-104 apr. J.-C.)

En fait, note encore Yves Ferroul, les Romains, hommes et femmes, pourvu qu’ils fussent nés du bon côté de la barrière sociale, avaient si peu de problèmes d’approvisionnement en chair humaine qu’ils étaient confrontés à «un réel problème de désir»: si je veux, quand je veux, et sans le moindre effort, voilà qui n’est pas bon pour la libido. Les troubadours du Moyen Age se chargeront de le rappeler: le désir naît du manque, de l’attente, du jeu de séduction.

Invention de la honte

Mais avant eux, au début de notre ère, ce sont les stoïciens qui changent la donne. Avec eux, le plaisir devient honteux et l’homme vertueux est celui qui sait s’élever au-dessus de ses bas instincts. Naît aussi, à cette époque, une nouvelle morale conjugale dont Sénèque et Pline se font les ardents défenseurs. La relation entre époux est élevée au noble rang de l’amitié, jusque-là exclusivement masculine. Bonne nouvelle pour les femmes, mauvaise pour la galipette. Car dans cette éthique relationnelle inédite, les époux vertueux font l’amour seulement pour procréer, et c’est faire injure à sa femme que de la traiter comme une prostituée.

Arrivés sur ces entrefaites, «les chrétiens n’ont fait en somme que surenchérir, explique Yves Ferroul: concurrence oblige, ils ont joué à fond la carte d’une morale encore plus désincarnée», qui allait durablement diaboliser le plaisir. Où l’on voit, comme le résume Paul Veyne 3, qu’«on ne peut pas raisonnablement opposer la morale du paganism e à la morale chrétienne. Les vraies coupures passent ailleurs: entre une morale des devoirs matrimoniaux et une morale intériorisée du couple.»

On ne peut d’ailleurs pas non plus affirmer que les stoïciens à eux seuls ont amorcé ce virage civilisationnel: la révolution était dans l’air. D’où venait-elle? Qu’est-ce qui a causé son avènement? «Les historiens sont de plus en plus nombreux à avouer qu’ils (…) n’ont pas la moindre idée de ce que pourrait être une explication causale en cette matière.» Voilà qui est honnête, au moins.

«Cela brûle trop»

Disqualifié, diabolisé, mais bien là: durant les siècles qui suivent, le désir féminin a considérablement occupé les médecins et les moralistes. La grande question étant de savoir comment canaliser cet appétit débordant, cette «fureur utérine» qui prend, sous leur plume, des proportions volontiers fantasmatiques. Ainsi, frère Albert le Grand (1139-1280), philosophe et naturaliste bavarois canonisé par Pie XI, en arrive-t-il, dans De Animalibus, à une prescription assez ébouriffante: il conseille la masturbation aux vierges adolescentes pour qu’elles «tempèrent leurs parties génitales et deviennent plus chastes». Car, que voulez-vous, il faut se rendre à l’évidence: «Vers 14 ans, la jeune fille commence à désirer l’acte sexuel.»

Encore un petit saut dans l’histoire, et on découvre, sous la plume de Brantôme (1540-1614), la démonstration, pour le dire en termes contemporains, que les meufs kiffent le porno. La vie des dames galantes, considérée par les historiens comme une chronique réaliste des mœurs de l’aristocratie de son époque, nous emmène dans la galerie d’un château, où «une troupe de dames et leurs amants» admirent des tableaux:

S’offrait à leurs regards un tableau fort beau, où étaient représentées beaucoup de belles dames au bain, nues, qui se touchaient, se palpaient, se maniaient et se frottaient, s’entremêlaient, se tâtonnaient (…) Une de ces belles dames, que j’ai connue, se perdant dans ce tableau, dit à son amant en se tournant vers lui comme enragée d’une rage d’amour: «On est restés trop longtemps ici: montons vite en carrosse et allons à mon logis; je ne peux plus contenir cette ardeur; il faut aller l’éteindre; cela brûle trop.»

Brantôme n’était pas un obsédé marginal mais un honorable gentilhomme à la cour des Valois, où «la chair n’était pas triste» 4. Et où il était communément admis que les femmes sont «beaucoup plus ardentes aux effets de l’amour que les hommes». La vie des dames galantes a été surnommé «le rapport Kinsey du XVIIe siècle». Normal que les femmes en soient protagonistes, explique l’auteur, puisque ce sont elles qui «ont fait la fondation du cocuage».

Et comment s’arrange-t-il avec la morale, Brantôme? Il la réserve aux femmes «communes», les non-aristocrates: celles-ci sont blâmables de tromper leur mari. L’élite féminine, elle, plane au-dessus de ces contraintes et cultive avec grâce les «belles inconstances» de ses innombrables liaisons illégitimes: braver la morale est un privilège aristocratique.

Cette géographie de l’interdit, dans une société encore massivement patriarcale, n’est pas nouvelle: la liberté du désir, là encore, est davantage une question de rang social que de sexe.

Silence dans la chambre!

En 1830, les médecin et biologiste français Charles Négrier et Félix Archimède Pouchet découvrent le pot aux roses, à savoir le mécanisme de l’ovulation: la femme produit des gamètes spontanément, elle n’a donc pas besoin de jouir pour concevoir. Tant pis pour elle. Ça tombe bien: l’air du temps est au serrage de vis et le XIXe siècle restera dans l’histoire comme l’ère glaciaire des corps.

C’est aussi le siècle où le sexe occupe les esprits à un degré obsessionnel. Les manuels d’«hygiène sexuelle» à l’usage des jeunes époux se multiplient et accumulent les prescriptions normatives. Le docteur Montalban, dans La petite bible des jeunes époux (1885), précise ainsi que l’acte sexuel ne saurait se dérouler ailleurs que dans la chambre, «sanctuaire de l’amour et de la maternité» scrupuleusement dépourvu de miroirs. Dans le noir aussi, car l’homme ne peut décemment pas demander à sa femme de se voir «vêtue d’air et de lumière». Et sans un bruit, s’il vous plaît: «Que le silence et le recueillement président à vos intimes épanchements».

Les hommes d’Eglise sont très actifs à promouvoir une figure promise à un succès durable: celle d’une femme idéale, gardienne du foyer et de la pudeur, prête à fermer les yeux sur les escapades de son mari au bordel pour cause de «besoins naturels». Mais elle-même totalement ignorante et indifférente aux choses du sexe. La femme non désirante est née, elle hante encore notre imaginaire.

En réalité, derrière l’icône de l’épouse aimante et frigide, les certitudes des édicteurs de normes ne sont pas si fermes: si les familles sont encouragées à maintenir les jeunes filles dans l’ignorance et les hommes à épouser des vierges, c’est que des «forces telluriques», celles-là mêmes dont les nymphomanes et les hystériques révèlent l’existence, sommeillent en toute femme normale, analyse Alain Corbin, spécialiste du XIXe 5. Le mari doit «éviter à sa partenaire une excessive volupté vénérienne», sinon il risquerait de déclencher les «fureurs utérines» tant redoutées. D’ailleurs, lui-même doit s’accoupler le plus vite possible, car «le grand fantasme de la déperdition» hante les esprits. La volupté, véritable vampire de l’énergie vitale, est réputée fatale pour la santé. Comme l’écrit solennellement le docteur Sereine, cité par Alain Corbin:

«Chaque fois que l’individu consomme l’acte de procréation, il donne une portion de sa vie pour allumer une vie nouvelle.»

Ces délires hygiénistes nous paraissent bien lointains. Pourtant, le XIXe siècle est aussi celui qui a inventé le mariage d’amour, ce modèle inédit dans l’histoire de l’humanité, auquel nous adhérons sans réserve. Dans l’idéal moderne, «l’amour devient un amour d’amitié érotisé, car les deux se confondent» 6. Et le couple le théâtre unique d’un épanouissement personnel stéréophonique: on y aime, on y jouit, on y élève des enfants, on s’y enrichit intellectuellement. Et, en plus, ça doit durer pour la vie; or, la vie ne cesse de s’allonger… «Les exigences contemporaines envers le couple sont exorbitantes», note Yves Ferroul, à l’unisson avec ses confrères sexologues. Pas étonnant que, sous une telle pression, les cabinets de consultation conjugale ne désemplissent pas: faire durer le désir, voilà la grande affaire qui nous occupe désormais. Elle n’est pas étrangère au succès des donjons et des clubs échangistes, dispensateurs de sensations fortes.

Le Viagra de madame est servi

Le «trouble du désir sexuel hypoactif» a fait son apparition en 1980 dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), ouvrage de référence à l’échelle mondiale. L’absence de désir est donc devenue une pathologie et les statistiques sont formelles: les femmes sont plus atteintes (43%) que les hommes (31%).

Dans un premier temps, lier accomplissement sexuel, bien-être et santé est apparu comme un progrès, note dans un récent article 7 l’historienne et sociologue genevoise Delphine Gardey, qui dirige un projet de recherche sur la médicalisation du désir féminin. Mais, peu à peu, «l’hédonisme sexuel opère comme une norme à laquelle les femmes sont sommées de se conformer». Pour être normale, il faut être sexuellement épanouie, madame. Et si vous ne ressentez plus de désir pour votre partenaire, même après dix ans de vie commune, vous avez un problème qui relève carrément de la pathologie mentale.

Nous sommes donc tous, en ce XXIe siècle libéré, devenus des dysfonctionnants sexuels potentiels, que l’industrie pharmaceutique va se faire un devoir de soigner. Après le Viagra pour les hommes, qui agit mécaniquement en dilatant les vaisseaux sanguins, la «pilule du désir féminin» a été autorisée à la vente cet été. C’est en fait un antidépresseur, à prendre sur une longue durée, qui agit sur le cerveau en activant les neurotansmetteurs de l’excitabilité. Car, désormais, «les bases neuronales du désir» sont cartographiées par IRM.

L’efficacité du «Viagra féminin» est modeste (amélioration constatée chez 10% des femmes seulement), et ses effets se-condaires non négligeables. Mais l’enjeu commercial est énorme. De toutes parts, des voix féminines se sont élevées pour dénoncer la collusion d’intérêts entre chercheurs et pharmas. Et pour condamner la médicalisation de la sexualité à des fins commerciales. Comme l’écrit Delphine Gardey: le désir féminin est devenu aujourd’hui «autant l’objet transparent fantasmé du savoir médical qu’un obscur objet de marchandise».

Le polyamour est dans le pré

Bon, mais au moins, puisque règne la transparence neuronale, on peut peut-être éclaircir ce mystère: les femmes du XXIe siècle ont-elles vraiment moins d’appétit sexuel que les hommes? Le manque de désir est en effet le premier motif de consultation pour elles et seulement le cinquième pour les hommes.

La réalité est une fois encore plus complexe et surprenante. Lorsqu’on soumet ces dames à des stimuli pornographiques, on s’aperçoit que leurs organes génitaux répondent aussi vite et intensément que ceux des hommes. Sauf que les seconds sont parfaitement conscients de ce qui se passe, tandis que bon nombre des premières disent ne ressentir aucune excitation…

C’est dans la tête, oui. «Mais au lieu de développer des médicaments, on ferait mieux d’encourager une culture qui permette vraiment aux femmes d’accéder à leur potentiel érotique, note la sexologue lausannoise Lara Pinna. Chez les hommes, l’imaginaire érotique est plus conscient, formulé et multiforme, ils n’ont pas eu à subir des siècles de formatage.»

Comment, on ne parle pas assez de sexe dans les journaux féminins? On n’explique pas assez aux adolescentes comment accéder, quand elles veulent et comme elles veulent, au top de l’orgasme multiple? «Ce que je vois, surtout chez les jeunes, c’est qu’ils sont soumis à une pression extrême à la performance sexuelle et qu’ils ne cessent de se demander s’ils sont dans la norme. En même temps, ils sont très fleur bleue et attachés aux valeurs traditionnelles: il y a les filles avec lesquelles on fait des expériences, et puis celle dont on tombe amoureux. C’est une injonction contradictoire qui fait des dégâts.» La maman et la putain ne sont pas sorties de l’auberge.

Pour un avenir radieux du désir féminin, que faire alors? Démédicaliser, dé-neurologiser d’urgence la question, suggère Marilène Vuille, qui collabore avec Delphine Gardey à la recherche genevoi-se 9. Et la replacer dans la dimension qui est la sienne: celle de la sexualité comme «expérience humaine», inscrite dans une réalité sociale et culturelle.

Et peut-être entendre le message explosif du journaliste américain Daniel Bergner 10: ce qui tue le désir des femmes, c’est la monogamie. L’affirmation selon laquelle elles seraient naturellement plus portées à l’exclusivité sexuelle que les hommes est un «conte de fées» que ces derniers ont inventé pour se rassurer. Le désir des femmes est puissant et polymorphe, et son carburant est la diversification des partenaires.

Le polyamour plutôt que le Viagra: voilà qui est délicieusement babylonien. On a dit qu’on voulait briser les tabous, ou pas?


Bibliographie

  1. Yves Ferroul, «Pour une histoire du désir», Andrologie 2005, No 15. «Secret de femmes», Emis, 1994
     
  2. Jean Bottéro, «L’amour libre à Babylone», dans «L’Histoire», hors série No 5, juin 1999
     
  3. Paul Veyne, «Les noces du couple romain», dans «L’Histoire», hors série No 5
     
  4. Préface de Madeleine Lazard à «La Vie des dames galantes», de Brantôme, Arléa, 2007
     
  5. Alain Corbin, «La Petite Bible des jeunes époux», dans «L’Histoire», hors série No 5
     
  6. Yves Ferroul et Laurence Caron-Verschave, «Le mariage d’amour n’a que 100 ans», Odile Jacob, 2015
     
  7. «Cet obscur objet de désir», dans «Travail, genres, sociétés», 34, 1015
     
  8. Elisa Brune et Yves Ferroul: «Le secret des femmes», Odile Jacob, 2012. A paraître, d’Elisa Brune: «Labo sexo - Bonnes nouvelles du plaisir féminin», Odile Jacob
     
  9. «Le désir sexuel des femmes, du DSM à la nouvelle médecine sexuelle», «Sexonomie», automne 2014
     
  10. Daniel Bergner, «Que veulent les femmes?», Hugo, 2014

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Calisto En écho à votre article, voici deux lectures relatives aux enjeux du polyamour dans notre société.
Salutations,
Magali Croset-Calisto, sexologue clinicienne

http://www.magalicroset-calisto.com/article-introduction-au-polyamour-un-article-de-calisto-pour-actives-magazine-juillet-aout-2014-124105187.html

http://www.magalicroset-calisto.com/2015/03/et-si-le-polyamour-etait-l-avenir-du-couple.html
29.12.2015 - 20:33

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