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DETTE L’homme qui valait moins 48 milliards

Mis en ligne le 24.12.2015 à 05:57

François Pilet

Basé à Genève, l’investisseur Patrick Drahi pose comme un capitaliste ascète. Ses lieutenants portent des jeans, volent sur easyJet et rachètent des entreprises à coups de milliards. A crédit. Ils coupent à la hache dans les coûts pour extraire les bénéfices qui leur serviront à financer les prochaines acquisitions. Et de s’offrir au passage de belles demeures sur les rives du Léman.

Les camionnettes des artisans se croisent à peine sur l’étroit chemin de Ruth. Un chemin qui surplombe la pente douce de Cologny, la commune ultrachic du canton de Genève prisée des milliardaires du monde entier. Les travaux vont bon train au numéro 51, la maison sera bientôt entièrement rénovée. Elle appartient à l’épouse de Patrick Drahi. Le couple et leurs quatre enfants pourront peut-être y emménager au printemps, quand la piscine à débordement coulera enfin sur l’horizon du bleu Léman. En attendant, la famille peut toujours disposer de l’autre grande demeure, 100 mètres plus haut, propriété du fonds d’investissement immobilier personnel de monsieur.

Quatre fois la dette du canton de Genève

La villa à gauche de leur résidence appartient à la fille d’un dignitaire kazakh accusé de corruption. Celle de droite a pour propriétaire Viatcheslav Kantor, un milliardaire russe, président du Congrès juif européen, qui a fait sa fortune dans les fertilisants. Patrick Drahi, lui, s’est enrichi en jonglant avec la dette. La holding de cet investisseur franco-israélien, Altice, en a accumulé pour plus de 48 milliards d’euros (51 milliards de francs). C’est quatre fois celle du canton de Genève, le plus endetté de Suisse.

Dans les milieux financiers, Patrick Drahi est une légende. On dit qu’il a demandé sa future épouse en mariage une heure après l’avoir rencontrée. Si l’homme gère ses amours avec la même détermination que ses affaires, alors l’anecdote est probablement vraie.

Inconnu il y a encore deux ans, cet homme d’affaires s’est lancé dans une formidable course à la croissance. Son carburant est la dette, injectée à gogo par des banques qui ne savent plus où mettre l’argent de leurs clients en ces périodes de taux zéro. Le modèle n’est pas nouveau. Bien avant lui, Rupert Murdoch avait bâti son empire médiatique sur une frénésie d’acquisitions à crédit à la fin des années 80. L’Australien avait bien failli y laisser sa chemise. Plus récemment, John Malone, le modèle dont s’inspire ouvertement Patrick Drahi, avait conquis le marché américain du câble de la même manière.

En moins de deux ans, Patrick Drahi et sa société Altice ont avalé des groupes télécoms en Europe et au-delà, dont Portugal Telecom pour 7,4 milliards d’euros et SFR, le deuxième opérateur mobile français, pour 17 milliards, en 2014. La fusion de ce dernier avec Numericable, qu’Altice possédait depuis 2004, donne naissance à un poids lourd des télécoms français. L’investisseur se pique aussi de médias, en achetant cette année le magazine L’Express, la chaîne BFM et la moitié du quotidien Libération. Il est maintenant en lice pour reprendre Télé 7 Jours, France Dimanche et Ici Paris.

Jongler avec la dette est une activité aussi lucrative que palpitante. Le 18 septembre dernier, alors que les maçons s’affairaient au chemin de Ruth 51, Patrick Drahi n’était pas auprès des siens à Cologny, comme il le fait d’habitude tous les vendredis. Il se trouvait à New York, où il venait de poser son paraphe au-dessous d’un montant à onze chiffres: 17,7 milliards de dollars, pour le rachat du câblo-opérateur américain Cablevision. C’était le plus gros coup en date de son fulgurant parcours.

Au lendemain d’un pareil deal, l’investisseur franco-israélien ne pouvait pas refuser une petite faveur à ses banquiers. Alors, même s’il rechigne généralement à se montrer, qu’il fuit les mondanités publiques, l’homme d’affaires a accepté de rejoindre les invités de la conférence Communacopia, organisée par Goldman Sachs.

Il n’a pas fallu le pousser beaucoup. Une fois lancé, Patrick Drahi a tenu le discours qu’on attendait de lui, celui qui fait sa réputation d’ovni dans le paysage d’ordinaire si policé du grand business international. Gare à vous, managers repus et avachis sur vos bonus! Voici Patrick Drahi, l’infatigable coupeur de coûts, redresseur d’entreprises assoupies et magicien de la haute finance. Après son blitzkrieg sur le marché français et européen des réseaux câblés, le juif marocain parti de rien allait maintenant montrer aux Américains de quel bois il se chauffe. Et leur donner au passage une bonne leçon de management.

«Chez nous, personne ne gagne plus de 200 000 euros par an, lançait l’invité. Je n’aime pas payer des salaires. J’en verse le moins possible.» Frissons dans l’assistance. Venant d’un Français, la sortie sera reprise dans le New York Post du lendemain.

Patrick Drahi ne tirait pas au hasard. L’attaque visait les frères James, Patrick et Thomas Dolan. La veille encore, la fratrie possédait et dirigeait l’opérateur Cablevision. Comme il est de coutume outre-Atlantique, le trio s’était largement goinfré de bonus lors de ses longues années à la direction de l’entreprise, touchant 67 millions de dollars rien qu’en 2014. Avec Drahi aux commandes, c’était la fin de la partie pour les Dolan, qui avaient mis quarante ans à bâtir leur petit empire du câble.

Apparemment surprenante de la part d’un as de la haute finance, la pique ne venait pas de nulle part. Cette détestation affichée des gros salaires et bonus indus, qui plombent les comptes des entreprises, revient en boucle dans la bouche de Patrick Drahi. L’argument fait partie d’une stratégie de communication bien rodée.

Début 2014, devinant que le rachat qu’il envisageait de l’opérateur SFR prendrait une tournure politique, l’homme d’affaires a consenti à faire ce qu’il n’avait jamais fait jusque-là: embaucher un cabinet de communication. Son choix s’est porté sur Havas Worldwide, société de conseil de Stéphane Fouks, l’ancien spin doctor de Jérôme Cahuzac et de Dominique Strauss-Kahn. Peu après, Patrick Drahi entrouvrait sa porte à une poignée de journalistes triés sur le volet.

Les articles qui suivirent décrivaient les managers d’Altice, basés à Genève, comme une petite équipe de jeunes et brillants esprits venant au travail en jean, sans secrétaire, réservant eux-mêmes leurs vols sur easyJet. Le CEO du groupe, le Californien Dexter Goei, 44 ans, ancien de JP Morgan et Morgan Stanley, pose en prodige cool de la finance. Le bureau de Patrick Drahi se résumerait à son iPhone 6S. Le seul luxe des lieux est une machine Nespresso et un minifoot «que personne n’a le temps d’utiliser», racontait par exemple le Financial Times. L’article ne mentionnait pas les deux somptueuses demeures de Patrick Drahi à Cologny ni celles de son CEO, Dexter Goei, et de son secrétaire général, Jérémie Bonnin, à Vésenaz, ni celle encore du cofondateur d’Altice, Bruno Moineville, à Prangins. Tant de faste aurait tranché avec l’image de rigueur capitaliste monacale des dirigeants d’Altice, dédiés corps et âme à l’œuvre de perfection du marché.

«La pose de pourfendeur de managers surpayés lui convient bien, fait remarquer un partenaire en affaires qui a côtoyé de près le personnage. Elle correspond à son statut d’outsider. Patrick Drahi a longtemps travaillé à l’étranger. Il s’est construit tout seul et ne fait pas partie des cliques du pouvoir économique parisien. Au fond, il se fiche de ce que ces gens peuvent penser de lui.»
Chez Numericable, un des premiers grands opérateurs français à avoir été gobés par Altice, en 2004, on rit de l’humiliante fin de règne réservée aux frères Dolan, dont le patron d’Altice se moquait à la tribune de Goldman Sachs. «C’est tout à fait lui, observe un ancien cadre qui a travaillé avec Patrick Drahi. En général, quand quelqu’un rachète une entreprise, il commence par se montrer gentil et poli. Drahi, c’est l’inverse. Il couvre les gens de son mépris dès le premier jour. Et ensuite il taille.»

Extraction de cash

La technique consistant à dénoncer les étages pléthoriques de directeurs a un avantage: elle change des charrettes habituelles visant des milliers d’employés subalternes. Comme il le pressentait lors du rachat de SFR, en 2014, Patrick Drahi avait dû batailler fort contre Arnaud Montebourg, alors ministre du Redressement productif, vent debout contre lui. Altice avait emporté la manche en offrant plus d’argent et en promettant de renoncer à couper 5000 emplois pendant deux ans. Dès la fusion entre Numericable et SFR, Patrick Drahi précisait que cet engagement ne concernait pas, bien entendu, les cadres. Près de 200 d’entre eux, gagnant plus de 150 000 euros, ont été mis à la porte ou sont partis d’eux-mêmes. Et personne ne les a pleurés. Surtout pas Arnaud Montebourg.

Alliée à un grand professionnalisme, l’astuce fut un succès. Chez SFR, même les syndicalistes admettent que, le jour de son arrivée, Patrick Drahi connaissait mieux l’entreprise que l’ancienne direction qui l’avait longtemps laissé flotter sans stratégie claire, laissant son concurrent, l’opérateur Free, de Xavier Niel, lui tailler des croupières.

«Ne pensez pas pour autant que le souci de Patrick Drahi est de faire croître les entreprises qu’il rachète», prévient l’ancien collègue. Comme avant, SFR perd des abonnés. L’hémorragie s’est même accélérée depuis la reprise par Altice. Peu importe. Deux critères comptent pour la maison mère: la rentabilité et l’extraction de cash, qui permettront de verser des dividendes et de financer les prochaines acquisitions.

C’est la deuxième partie de la méthode Drahi. Et, à côté, le licenciement de centaines de cadres n’est qu’une modeste mise en bouche. Les premiers à en pâtir sont les sous-traitants. Patrick Drahi commence par cesser de les payer, tout simplement. Il rappelle ensuite ceux de son choix, et leur donne son prix. Après sa succession d’acquisitions, la méthode est devenue une habitude.

Les salariés de Numericable-SFR ont raconté ses effets avec une incrédulité mêlée de stupeur. Du jour au lendemain, les vendeurs en magasin n’ont plus droit qu’à deux chemises de rechange, au lieu de trois. Le papier manque dans les imprimantes, et parfois même aux toilettes. Les notes de frais sont scrutées et les voyages aux salons multimédias de Las Vegas annulés. Cet été, le groupe a attendu l’ultime rappel et la menace de coupures de ses services pour verser 8,5 millions de taxes à la Ville de Paris. Fin octobre, le Ministère des finances a publiquement dénoncé les cinq plus mauvais payeurs du pays. Le vainqueur, Numericable-SFR, a dû régler 750 000 euros d’amende. L’opérateur a été condamné douze fois pour impayés par le Tribunal de commerce de Paris. Une bagatelle, puisque la plupart des sous-traitants ne poursuivent pas les démarches jusqu’à ce stade.

Un connaisseur du secteur estime que le total des «impayés roulants» du groupe pourrait se monter à près de 700 millions d’euros. Mises bout à bout, toutes ces astuces comptables finissent par embellir les comptes. Le cash ainsi généré permet de justifier de nouveaux crédits, qui serviront à la prochaine acquisition. Mais pas seulement.

Altice n’est pas qu’une machine à conquérir les marchés du câble et des médias. Elle est aussi une fantastique fontaine à dividendes, qui sait rémunérer à sa juste valeur le courage et l’ambition de ses actionnaires. Cet aspect des choses ne fait toutefois pas partie du storytelling taillé sur mesure pour Patrick Drahi. C’est que le terme «dividende» est à double tranchant. Juste après le rachat de SFR, Patrick Drahi avait dénoncé l’attitude de l’entreprise qui se comportait comme une «fille à papa» qui avait pris l’habitude de «vivre dans l’opulence et la générosité des dividendes». Il avait alors prévenu: «Le papa, il a changé, et chez moi ma fille ne fait pas comme ça.»

Mais, au fait, si les managers d’Altice ne gagnent pas plus de 200 ooo euros par an, comment Patrick Drahi et ses associés ont-ils pu s’offrir leurs belles demeures de Cologny? Avec leurs dividendes, bien sûr.

Mi-octobre, Numericable-SFR a annoncé qu’il allait s’endetter pour aider sa nouvelle maison mère, Altice, à verser un dividende de 2,5 milliards d’euros. Le principal bénéficiaire sera Patrick Drahi. Selon la documentation financière d’Altice, le versement devrait avoir lieu dans les trente jours à compter de l’assemblée des actionnaires du 15 décembre. Joyeux Noël, Monsieur Drahi.




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GDV56 A vous lire au sujet de ce personnage, il me vient une pensée de Daniel Cohen, économiste, tirée de son livre "Homo économiques, prophète (égaré) des temps nouveaux : "[...] il faudrait parler aujourd'hui d'une "prolétarisation" des riches, du point de vue de leur imaginaire. Le monde bourgeois du XIXe siècle restait hanté par des valeurs "prémodernes", essentiellement nobiliaires. Ce n'est désormais plus le cas. L'aspiration de la bourgeoisie à mettre ses pas dans ceux de la vieille aristocratie disparaît. Les hyper-riches aujourd'hui ont des rêves qui ne sont pas qualitativement différents de ceux des pauvres. Ils regardent les mêmes matchs de foot, aspirent au même luxe bling-bling. "Les marqueurs culturels et psychologiques de la position sociale se sont progressivement effacés chez les détenteurs de pouvoir et de richesse." L'aspiration à la "haute culture" des nouveaux riches s'estompe. La richesse se suffit désormais à elle-même." 26.12.2015 - 10:31
gindrat Un tel comportement me laisse pantois. A quand la chute ? 01.01.2016 - 13:18

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