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Escales dans l’odyssée de«L’Hebdo»

Mis en ligne le 03.02.2017 à 05:57

Pierre-André Stauffer

Archives. En 2004, à l’occasion des 25 ans de «L’Hebdo», le journaliste Pierre-André Stauffer, aujourd’hui décédé, s’était plongé dans les anciennes collections du journal. L’occasion de voir ce que le magazine avait prévu et sur quels sujets il s’était trompé.

L’Hebdo a-t-il bien accompagné, parfois devancé, les courants qui ont traversé et transformé une période décisive de l’histoire du pays ou, plus largement, de l’Europe? Qu’a-t-il compris, qu’a-t-il voulu, qu’a-t-il tenté de précipiter, quels débats a-t-il réussi à imposer? Peut-on, à l’occasion, le qualifier de visionnaire? Quand a-t-il vu juste? Quand s’est-il trompé? Dans la masse d’articles accumulés depuis vingt-cinq ans, est-il possible de dégager des logiques fortes, qui pouvaient prendre sens, de déceler des dynamiques en cours, mais aussi leur essoufflement?

Le vieillissement

Les réponses à ce genre de questions exigent quelques précautions. Difficile, par exemple, de s’attarder sur les années les plus récentes de l’histoire du magazine. Pas assez de recul. Et même lorsque ce recul paraît suffisant, il n’est pas sûr qu’il le soit vraiment. L’Hebdo peut aussi avoir tort à un moment, et raison un peu plus tard. L’opinion générale le dément à court terme et lui rend justice dans la durée.

Qui, par exemple, se souciait en 1982 déjà du vieillissement de la population et d’un possible conflit des générations? Publié le 5 août de cette année-là, l’avertissement de L’Hebdo était assez clair: «Il ne faut pas charger davantage les cotisations sociales, et surtout ne pas accorder de privilèges fiscaux aux vieillards. Car ce cadeau, quelqu’un devra bien le payer: les jeunes naturellement.» Discours relayé le 7 juin 2001 dans une interview de Pascal Couchepin qui défendait la notion de bilan intergénérationnel.

La mort des forêts

Autre affaire, plus touffue celle-là, si l’on ose dire: la mort des forêts. La vie politique coulait, inconsciente et inattentive, quand tout à coup Berne sonne l’alarme générale. Les forêts vont disparaître, il faut prendre des mesures pour retarder l’apocalypse ou, s’il est encore temps, l’empêcher. L’effroi total.

On est en 1983. L’Hebdo n’a pas attendu le Conseil fédéral pour se mobiliser. Il fait de l’horreur écologique annoncée plusieurs couvertures, il multiplie les enquêtes, les reportages, en Europe de l’Est en particulier, où le mal apparaît plus profond qu’ailleurs. Une véritable campagne. Les articles se suivent et se ressemblent: 25 août 83, 6 octobre 83, 13 octobre 83, 26 janvier 84, 1er mars 84, 12 juillet 84, 20 septembre 84, 29 novembre 84, 7 février 85, 14 février 85... où l’on voit L’Hebdo s’interroger sur l’avenir du catalyseur. Apparemment, il n’y croit pas outre mesure.

«Malheureusement, un catalyseur ne s’installe pas comme un porte-skis. En réalité, moins de 15% des voitures actuellement immatriculées en Suisse réunissent les conditions nécessaires pour la pose de ce pot d’échappement.»

Agnostique converti sur le tard à la religion des forêts, le conseiller fédéral Alphons Egli n’a fait qu’un séjour furtif au gouvernement (1983-1986) mais, animé de la foi furieuse qui caractérise les nouveaux croyants, il a conduit une véritable croisade en faveur des forêts. Le pays et L’Hebdo lui en seront longtemps reconnaissants, même si, à partir de 1987, le ton commence à changer à l’Institut de recherches forestières de Birmensdorf, où Alphons Egli puisait son inspiration.

L’apocalypse n’est plus pour demain, ni même pour après-demain. Son nouveau directeur, Rodolphe Schlaepfer, ne nie pas que le mal continue, mais il ne sait plus très bien lui-même quelles en sont les causes. La pollution de l’air, peut-être un peu, mais elle n’est pas seule. Le 2 avril 1992, Jean-Luc Ingold pose franchement le problème dans L’Hebdo. «Médias et mort des forêts, fallait-il faire peur?»

Eh oui, il le fallait, laisse-t-il entendre. Sinon, personne n’aurait pris l’affaire au sérieux, personne n’aurait pu demander et arracher des mesures immédiates et sévères contre la pollution de l’air. Le 18 août 1994, L’Hebdo, qui se fend d’une ultime couverture, constate que le débat autour de la forêt a été «enfoui dans les cendres de l’oubli». Pour combien de temps? En 2006, il est trop tôt pour le dire.

Les «affaires»

Tout cela, pourtant, c’est encore du journalisme relativement tranquille. Loin du journalisme d’investigation, au sens presque policier du terme, un genre pratiqué ici ou là avant l’apparition de L’Hebdo, mais que le magazine a réinventé et comme sublimé à la fin des années 80, avec des enquêteurs de la trempe d’Yves Lassueur ou de Jean-Claude Buffle. Il existe un lien direct entre la dimension d’un journaliste et la dangerosité des matériaux qu’il traite et qu’il maîtrise. Un travail écrasant, des nuits sans sommeil, l’incompréhension et la mauvaise volonté auxquelles on se heurte, la sensation d’avoir l’esprit envahi, presque intoxiqué, par des recherches poussées toujours plus loin, et toujours plus profond.

Les enquêteurs-vedettes du magazine ont vécu en immersion complète dans trois affaires, Kopp (monsieur et madame), Safra et Gelli, réussissant à mettre au jour des faits d’intérêt public, jusque-là prudemment dissimulés. «Il ne s’agissait pas de jouer les justiciers, explique aujourd’hui Jacques Pilet, fondateur de L’Hebdo et rédacteur en chef de 1981 à 1991, la justice, ce n’est pas notre boulot; notre boulot, c’est de rechercher l’information.»

Kopp-Gerber

La conseillère fédérale Elisabeth Kopp avait été contrainte à la démission, en janvier 1989, à la suite d’un coup de téléphone à son mari, Hans Kopp, l’avertissant qu’une enquête était en cours sur la société financière qu’il présidait. L’Hebdo lui a consacré quelques couvertures, le 8 décembre 1988, le 15 décembre 1988 et le 19 janvier 1989 notamment.

Centrées d’abord sur les circuits financiers pas très clairs, c’est le moins qu’on puisse dire, où l’on retrouvait le nom de Hans Kopp, les recherches se sont déplacées sur une personnalité, elle aussi de premier plan, quoique au passé assez trouble, Rudolf Gerber, alors procureur de la Confédération et coresponsable de la mise en fiches de 700 000 Suisses. D’où un nouveau scandale, dit des «fiches», sous-estimé dans un premier temps, mais dont L’Hebdo a immédiatement pressenti et souligné l’importance. En particulier dans son numéro du 22 février 1990.

Banque Safra

Argent sale, blanchissage. «Il était difficile, à l’époque, d’aborder ce genre de questions, rappelle Jacques Pilet. Nous l’avons fait, apportant ainsi notre contribution à une prise de conscience du danger que représentaient certaines activités, nombreuses en Suisse, en particulier du traitement de l’argent liquide.» Même type de problématique dans l’affaire de la banque Safra, à une échelle plus vaste et plus raffinée, qui fait l’objet, le 19 avril 1990, d’une enquête particulièrement approfondie de Jean-Claude Buffle.

L’intention était d’expliquer pourquoi une grande banque genevoise et internationale avait connu une croissance très forte en un temps très bref. L’auteur de l’article a accompli «un travail absolument admirable, dont je reste très fier», insiste Jacques Pilet, bien que toute l’affaire se soit terminée au tribunal. Piqué au vif, le banquier Edmond Safra avait engagé des moyens énormes contre L’Hebdo, des brigades d’avocats, parmi les plus renommés de la place.

Et la Cour de justice, horrifiée qu’un journaliste ait pu s’en prendre à un homme aussi considérable et influent, ne jugea même pas opportun la lecture, à la barre, d’une lettre de Hermann Bodenmann, président à la fin des années 80 de la Commission fédérale des banques. Le père de Peter Bodenmann y disait simplement que le travail de L’Hebdo avait été «utile».

Licio Gelli

Du nom du grand maître de la loge italienne P2 évadé de Champ-Dollon, l’affaire Gelli s’est-elle aussi conclue, pour L’Hebdo, devant la justice. Et pourtant, les articles sur cet épisode curieux de la vie genevoise, les 29 octobre 1987 et 19 novembre 1987, ne relevaient pas du voyeurisme boulevardier. Il y avait manifestement intérêt public à éclairer les circonstances de l’évasion et comprendre l’emprise qu’avait pu exercer Licio Gelli sur un juge genevois. Mais le magazine s’était laissé manipuler, un peu, par un magistrat du canton.

Chercher la vérité sur un terrain brûlant est toujours dangereux. «Aujourd’hui, les journaux hésitent, dit Jacques Pilet, car le prix payé est trop lourd.» Non pas le prix en argent d’une éventuelle condamnation pénale. Mais «le prix intime», face à la violence verbale à laquelle on peut s’exposer devant une cour de justice. On n’en sort jamais complètement indemne.

La Suisse et l’Europe

L’Hebdo n’a jamais craint de faire dans la corrosion, l’esprit de provocation contre tout ce qui paraît trop bien installé, contre les certitudes acquises, le somnambulisme light des pouvoirs, l’argent, la politique, et leurs affidés. Encore fallait-il assortir l’exercice d’une grande cause ou de plusieurs, capables d’enrôler les esprits derrière la bannière du journal. L’une d’elles, la plus grande, la plus noble, celle pour laquelle le magazine ne faiblira jamais en vingt-cinq ans, c’est l’Europe.

La Suisse officielle n’avait rien vu venir. Ou si peu. Le plus souvent, elle s’était bornée à quelques petites phrases sèches qui couraient à la surface comptable des choses, ou elle ricanait sous cape. A la trappe, le scepticisme! décrétera Jacques Pilet après une maturation intellectuelle décisive. Avec lui, l’Europe deviendra un beau rêve vrai. Pas tout de suite. L’Hebdo attendra le 6 novembre 1986 pour vendre en couverture son premier grand dossier, signé Eric Burnand, sur les relations entre la Suisse et ce qui n’était encore que la Communauté économique européenne.

Fastidieuse serait la liste de toutes les éditions où figure cette problématique non encore résolue, où se sont illustrés des journalistes comme Xavier Pellegrini et Denis Etienne. Jacques Pilet ne s’est pas contenté d’imposer le thème à L’Hebdo, il l’a imposé à la Suisse romande, puis à la Suisse entière.

Et tous les rédacteurs en chef qui se sont succédé à la tête du magazine, Jean-Claude Péclet, Eric Hoesli, Ariane Dayer et Alain Jeannet, ont suivi la ligne, très naturellement, parce qu’ils avaient été nourris au même lait. Consubstantiel à celui de l’Europe, le thème de l’ouverture au monde a, lui aussi, été abondamment traité. Le 14 avril 1994 déjà, L’Hebdo défend avec force l’envoi de soldats suisses à l’étranger.

Nouvelles technologies

Dans l’ordre chronologique, la cause européenne n’est pas, néanmoins, la première. Grosses des promesses qu’elles pouvaient apporter au monde et à la Suisse, les nouvelles technologies, comme on les appelait à l’époque, la précèdent de quelques années. Ainsi, la série d’articles qu’Alain Jeannet tire de son pèlerinage à Silicon Valley commence le 7 avril 1983.

Déjà se prépare la dénonciation impitoyable de tous les réfractaires au progrès et de leur quincaillerie de préjugés calamiteux, qui n’osent même pas mobiliser l’argent des épargnants suisses pour financer le capital-risque. Thème récurrent que l’on retrouve, par exemple, dans le long dossier consacré le 6 décembre 1984 aux «milliards endormis» du 2e pilier de la prévoyance sociale. Aujourd’hui, à la suite du scandale Swissfirst, c’est surtout la compétence des gérants de caisses de pension que l’on scrute. Rien de vraiment nouveau.

Le 12 avril 1990, Alain Jeannet y consacrait un article critique, avec ce titre: «Les zinzins au pouvoir». Et cette citation d’expert: «Les instituts de prévoyance sont souvent gérés comme des magasins de vélos.»

École et formation

Un autre sujet de prédilection de L’Hebdo: l’école, la formation. Porté au firmament journalistique dans les années 2005-2006, grâce en particulier à Chantal Tauxe, il apparaît pour la première fois en couverture le 22 septembre 1988, sous le titre «Apprendre les langues à l’école enfantine» et, à l’intérieur du magazine: «A quand la révolution?». L’auteur de ce vaste dossier, Anna Lietti, est polyglotte, ce qui n’empêche pas, chez elle, une plume enchanteresse.

Victime dans sa petite enfance du gâchis perpétré par l’école dans l’apprentissage des langues, elle veut l’épargner aux générations nouvelles. S’il n’y avait qu’une phrase à retenir de son article, ce serait peut-être celle-ci: «Pour apprendre la langue de l’autre, il faut avoir des choses à lui dire.»

Chute du mur de Berlin

Pendant que l’Europe se construisait, et que la Suisse, sur des pattes de mouche, tentait de s’en rapprocher, s’amoncelaient dans la nuit du secret totalitaire les facteurs qui préparaient l’écroulement d’un monde communiste, déjà trop affaibli pour s’acharner à conjurer sa déchéance interne. L’Hebdo sera présent sur tous les terrains, l’Allemagne en particulier, accompagnant l’histoire qui s’accélère. Enquêtes, reportages, interviews, analyses: tous les outils journalistiques sont utilisés pour tenter de comprendre cette extraordinaire métamorphose.

Voir en particulier la couverture prémonitoire intitulée «Et si la Yougoslavie éclatait?», du 6 octobre 1988. Mais le moment clé, le jour J du renouveau, la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, prendra tout le monde par surprise. Même Eric Hoesli.

Connaisseur hors pair de la défunte URSS qu’il a pris l’habitude de sillonner dans tous les sens, et capable de vous conter l’histoire du Kremlin heure par heure, sinon pierre par pierre, Eric Hoesli avait prédit, le 10 août 1989, la fin imminente du réformateur Gorbatchev: «Le coup d’Etat contre Gorbatchev est programmé.» Il aura lieu, effectivement, le 19 août 1991.

Mondialisation

En politique, mais surtout en économie, l’idéologie collectiviste était discréditée, laissant poindre très vite le retour triomphal du libéralisme, caricaturé volontiers par ses adversaires en «ultralibéralisme». L’Hebdo lui-même a parfois succombé à cette tentation. Ainsi, cette couverture, le 18 janvier 1996, sur les personnalités et les «réseaux» issus en Suisse de l’Université de Saint-Gall: «Le coup d’Etat ultralibéral».

On a le sentiment que le libéralisme et la mondialisation qui lui est liée – ce mot, aujourd’hui essentiel, n’apparaîtra vraiment dans le magazine qu’à la fin des années 90 – sont considérés jusqu’en 2002, fin du règne d’Ariane Dayer, avec une méfiance persistante. On insiste sur les méfaits, sur les abus, rarement sur les vertus et les avantages. Comme si le primat donné à l’économie transformait tous les systèmes de valeur en monnaie, et la vérité du monde en marchandise.

Les progrès fulgurants de l’internet, célébrés par Bruno Giussani le 30 mars 1995, réussissent même à indisposer certains rédacteurs: «Internet, un monde d’autistes», par Philippe Barraud dans l’édition du même jour.

Chine

La mondialisation, c’est aussi la montée en puissance de la Chine – Pierre Veya, qui la pressentait depuis longtemps, fera un premier reportage à Shanghai, «La ville qui va bouleverser l’Asie», rapporté dans l’édition du 26 janvier 1995. Pendant les dix ans qui ont suivi, grâce surtout à Pierre Nebel qui parlait couramment chinois, «la perle de l’Orient» est devenue l’une des cités fétiches du magazine.

Islamisme

Mais la mondialisation, c’est aussi la peur et l’effroi suscités par les attentats terroristes du 11 septembre 2001 (L’Hebdo fera de l’événement une édition spéciale). Une menace permanente pèse désormais sur l’ensemble de la communauté internationale, alors que le capitalisme démocratique, depuis 1989, croyait en avoir fini avec ses ennemis. L’islamisme intégriste a remplacé le communisme sur la liste des ennemis à abattre.

Etait-ce si étonnant? Le 19 août 1993 déjà, L’Hebdo percevait les prémices du phénomène dans son article de couverture, préparé par Bruno Giussani: «Islam et Occident: la nouvelle guerre de religion». 


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