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A Hong Kong, quand la lumière ne crépite plus

Mis en ligne le 09.06.2016 à 05:53
LAU WAN Le maître exhibant un néon aux lettres S et W, les deux premières du mot Switzerland.

LAU WAN Le maître exhibant un néon aux lettres S et W, les deux premières du mot Switzerland.

© Clément Bürge



Clément Bürge

Zoom. Autrefois symboles de la mégalopole asiatique, les néons disparaissent pour laisser place à des éclairages au LED. Une technologie qui correspond mieux à la vision de la modernité du gouvernement chinois.

Maître Lau Wan saisit une longue tige de verre. Puis, après avoir déposé ses lunettes sur son nez, il empoigne un briquet et allume un engin composé de huit petits chalumeaux. Le Hongkongais de 77 ans chauffe le morceau de verre à l’aide des petites flammes bleues et en tord l’extrémité avec soin. Il réitère l’opération dans son atelier sombre et poussiéreux, où s’entassent des tubes de verre de toutes les couleurs. Une fois son tube terminé, l’homme agrippe une boîte en métal d’où il sort de petits convertisseurs et les place aux deux extrémités. Maître Lau Wan est l’un des plus célèbres fabricants de néons de Hong Kong.

Ces enseignes, qui crépitent, éclairent les sombres ruelles escarpées de la mégalopole asiatique, en ont longtemps été l’un des symboles les plus marquants. On les retrouve d’ailleurs dans les films de Wong Kar-wai ou encore sur les cartes postales de la ville, leurs halos bleus, rouges ou verts lui conférant une apparence unique au monde.

Malheureusement, «les rues se vident de leurs néons, soupire Lau Wan de sa voix chantante. A une époque, j’avais entre 40 et 60 collaborateurs dans mon atelier. Aujourd’hui, il ne reste que moi. Il n’y a plus assez de commandes.» C’est son père qui l’a encouragé à devenir fabricant de néons. «Il travaillait comme électricien dans les années 50 et pensait que c’était un métier d’avenir», raconte l’artisan. L’apprentissage a été difficile. «Il faisait chaud dans l’atelier, c’était dur, mais j’ai persisté.» Six mois plus tard, il savait tordre des tubes de verre sans les briser. Le magasin où il était employé, Nam Wah Neons, produisait alors plus de la moitié des néons vendus dans la mégalopole.

Place aux LED

Dans le Hong Kong des années 60, ces enseignes lumineuses ornaient toutes les devantures de boutiques. «Les néons sont liés à l’émergence de la société de consommation, explique Lee Ho Yin, le directeur de la division de conservation architecturale de l’Université de Hong Kong. Les magasins les ont installés pour attirer l’attention de cette clientèle nouvellement prospère.» Leur développement a aussi été facilité par la géographie particulière de la cité portuaire: «Les rues sont très serrées et remplies de magasins et de restaurants, précise encore le professeur. Installer une gigantesque enseigne lumineuse à l’extérieur de son échoppe était le seul moyen de se distinguer de la concurrence.»

Désormais, la tendance s’est inversée: ces sculptures de verre remplies de gaz coloré sont progressivement remplacées par des panneaux constitués de lampes LED, jugés moins gourmands en énergie et plus faciles à manipuler pour créer des motifs originaux. A cette révolution technologique s’ajoutent des directives du gouvernement: «Les autorités jugent les néons dangereux, car ils peuvent se briser et les ont donc interdits», expose Lee Ho Yin. En plus de cela, les magasins ont aujourd’hui de nombreuses autres options pour se faire connaître. «Ils font de la publicité sur internet, cela leur coûte très peu cher.»

De la rue au musée

Certains Hongkongais refusent cependant de voir cet héritage partir en fumée: depuis 2014, le musée M +, une nouvelle institution qui va ouvrir ses portes en 2019, cherche à préserver les plus beaux spécimens. «Les néons vont disparaître des rues hongkongaises, on ne peut rien y faire, explique Aric Chen, curateur du musée. Nous partons à la recherche des plus belles enseignes afin de les acquérir et de les conserver dans notre musée.»

Le projet s’est révélé être plus compliqué que prévu: en deux ans, le musée n’a mis la main que sur trois enseignes. «Les propriétaires de néons sont souvent des personnes âgées qui ne comprennent pas ce que nous voulons en faire et pourquoi un musée s’intéresserait à de telles pièces», commente-t-il. Mais l’institution a récemment redoublé d’efforts pour préserver ces trésors. «Nous avons repéré plusieurs beaux exemplaires», glisse Aric Chen.

De son côté, Lau Wan ne se fait pas trop de souci pour son avenir. De plus en plus d’artistes et de boutiques de mode lui commandent des modèles spéciaux à installer à l’intérieur. Récemment, on lui a même demandé de composer un bouquet de fleurs en néon.

Le vieillard place un tube dans une antique machine en bois et appuie sur un gros bouton rouge. Un bruit sourd retentit. Le néon s’illumine d’une couleur rouge vif et il l’exhibe, fier de sa création: il vient de façonner un S et un W. «Ce sont les deux premières lettres du mot Switzerland», rigole-t-il.


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