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INTESTIN La madone des boyaux

Mis en ligne le 24.12.2015 à 05:40
GIULIA ENDERS La jeune Allemande doit son succès à sa capacité d’expliquer simplement des choses compliquées.

GIULIA ENDERS La jeune Allemande doit son succès à sa capacité d’expliquer simplement des choses compliquées.

© Audoin Desforges / Pasco and co.



Pascale Hugues

Ce succès phénoménal a commencé par une question aussi abrupte que fondamentale: «Eh, Giulia, toi qui étudies la médecine, dis-moi comment on fait pour chier.» Giulia Enders vient d’entrer dans la cuisine commune, un matin, quand son colocataire, quelque peu éméché, lui lance un défi qui va changer sa vie. L’étudiante en médecine à l’Université de Francfort ne fait pas une moue dégoûtée. Elle ne prend pas la mouche. Bien au contraire. Pour cette toute jeune femme qui veut devenir gastroentérologue, cette provocation tourne à la révélation. C’est vrai, pense-t-elle immédiatement, comment se fait-il que nous sachions si peu de choses sur cet acte si élémentaire et si banal? Elle est électrisée.

Giulia Enders se réfugie alors dans sa chambre, court les bibliothèques et les congrès de spécialistes, lit tous les ouvrages et les thèses écrits sur le fonctionnement de l’appareil digestif… et se découvre une véritable passion pour l’intestin, «cette brebis galeuse» dans le troupeau des organes, comme elle appelle avec tendresse celui qui si souvent nous fait honte. Car si le cœur et les poumons sont des organes nobles exposés au grand jour, l’intestin est une région sombre, un labyrinthe voilé de honte. Avec les matières nauséabondes qu’il produit, les bruits gênants qu’il génère, toutes les bactéries qui y logent et les maladies peu ragoûtantes qu’il développe… l’intestin est un lieu tabou dont on ne parle pas, surtout en public. Mais Giulia Enders part à la découverte d’un organe sous-estimé et pourtant merveilleux de précision et d’élégance. Elle n’hésite pas à parler de «chef-d’œuvre».

Giulia Enders est née en 1990 à Mannheim. Elle grandit avec sa mère célibataire et sa sœur aînée, Jill. Adolescente, elle découvre un jour une plaie sur sa jambe droite qui ne veut pas guérir et se multiplie, sur les deux jambes, les bras, le dos, le visage. Une forme aiguë de neurodermite que la cortisone soulage à peine. Giulia Enders décide de prendre son destin en main et de s’informer. Elle découvre que la prise d’antibiotiques peut déclencher une telle pathologie. Et apprend que les problèmes de peau ne sont très souvent que des problèmes intestinaux. Elle révise son alimentation, s’impose un régime draconien sans laitages et sans gluten, suit des cures de bactéries et, miracle, son état s’améliore. C’est là qu’elle commence à s’intéresser à l’intestin et aux pouvoirs exorbitants qu’il exerce sur la santé. C’est là aussi qu’elle décide, à l’automne 2009, de se lancer dans des études de médecine. Et, quand elle se retrouve à une soirée à côté d’un étudiant à l’haleine pestilentielle et que le lendemain elle apprend qu’il s’est suicidé, cela lui met la puce à l’oreille. Est-il possible, se demande-t-elle, qu’une digestion défaillante, en plus de dégager cette odeur, influence aussi notre état psychologique? Quels sont les rapports entre le cerveau et l’intestin? Voilà encore une piste qu’elle s’empresse de suivre. Dans la médecine chinoise, l’intestin est un organe majeur, responsable, quand il ne fonctionne pas, de souffrances et de bien des malheurs. A force de pudibonderie, on avait oublié son importance.

En janvier 2012, Giulia Enders participe à Fribourg (D) à un Science Slam, un tournoi pour amateurs de science. Cette jeune femme très jolie et toute menue, avec sa queue de cheval blonde, son sweat-shirt à capuchon et son sourire accroché en permanence aux lèvres, sautille, pleine d’enthousiasme, sur l’estrade. Elle invite à un voyage au centre du corps, dans les boyaux, les alvéoles et autres couloirs souterrains. Son humour est contagieux, son charme conquérant. Les illustrations rigolotes, réalisées par sa sœur Jill, étudiante en design, séduisent aussi la salle qui se tord de rire. Giulia Enders décroche le premier prix et devient une star de la Toile. La vidéo de la présentation se répand comme une traînée de poudre sur l’internet. Plus de 500 000 fans la regardent. Une agente littéraire remarque cette jeune femme tellement émue par ce sujet si rebutant et capable de communiquer ainsi son enthousiasme. Elle la convainc d’écrire un livre. Quand, en mars 2014, Darm mit Charme est publié en Allemagne, le succès est immédiat… et totalement inattendu.

Ullstein, l’éditeur allemand n’en revient toujours pas. Ce petit livre traitant avec humour et sérieux de ces choses peu ragoûtantes est un phénomène éditorial. En l’espace de quelques jours, le livre occupe la première place sur les listes des best-sellers. Il y reste pendant un an et demi. Les ventes n’arrêtent pas de grimper. Aujourd’hui, le livre se situe encore à la deuxième place sur la liste des meilleures ventes du Spiegel et en est à sa 32e réédition. On en est à plus de 1,5 million d’exemplaires en Allemagne, 450 000 pour l’édition française. Entre 1500 et 5000 exemplaires du Charme discret de l’intestin, qui n’est pourtant pas le genre de livre que l’on glisse dans son sac de plage, se vendent par jour en plein mois d’août. L’éditeur français Actes Sud parle d’un ovni et loue le «petit coup de génie de cette jeune femme qui sait employer un ton particulier et appeler les choses par leur nom». Les droits ont été vendus dans 30 langues – de l’anglais au chinois en passant par le coréen et le finlandais. Sur les plateaux de télévision, on raffole de cette jeune femme si désarmante et si convaincante. Elle y réhabilite, sans aucune gêne, le pet: «Celui qui n’éprouve jamais le besoin de péter fait mourir de faim ses bactéries intestinales et est un piètre hôte pour ses microbes.» Elle a le don d’expliquer la formidable chorégraphie qui régit les ingénieux sphincters, ces «deux petits gars tout en muscles», l’un externe, l’autre interne, qui travaillent en équipe pour verrouiller l’anus. Elle n’y va pas par quatre chemins. Parle avec des mots simples de sujets délicats. Explique, à l’intention de son colocataire, que, pour bien déféquer ,il est préférable de s’accroupir pour que les excréments puissent être expulsés «tout schuss». Donne des conseils précieux pour combattre la constipation, les brûlures d’estomac, les intolérances, les hémorroïdes, les diverticulites. L’assemblée est certes un peu gênée. Mais pendue aux lèvres de cette jeune fille prodige de 24 ans.

Des images pour des mots savants

Loin de le mépriser, les spécialistes en vue du tube digestif louent la grande précision de ce livre, sa légèreté, les métaphores originales auquel il fait appel pour expliquer un fonctionnement complexe. Ce livre, reconnaissent-ils, offre un panorama de la pointe de la recherche. Quand Giulia Enders raconte le long voyage d’une bouchée de gâteau, des yeux à l’anus, le corps médical est admiratif. «Le Wood-stock bactérien dans nos entrailles», les mouvements qui induisent un rot ou un pet «sont aussi élégants que ceux d’une danseuse étoile», et l’estomac est «un vrai contorsionniste», un «petit hamac» qui «se balance gaiement et invite le tube digestif à swinguer avec lui»… Les images qu’elle emploie sont plus parlantes que les mots savants.

Pourtant, ce succès phénoménal ne semble pas être monté à la tête de Giulia Enders. «C’est vrai, ce livre a fait beaucoup de bruit, dit-elle dans une interview. Et, au début, j’ai eu l’impression de ne plus contrôler la situation et le sentiment que j’étais incapable d’influencer le cours des choses. Mais je n’ai pas l’impression d’être célèbre. Plutôt le sentiment d’être responsable d’un projet passionnant. Et, quand quelqu’un me reconnaît dans la rue, il est fort possible que nous nous mettions à parler de digestion ou de la constipation de la grand-mère. C’est un réflexe très humain. Et je n’ai pas du tout l’impression que je vais commencer à avoir la grosse tête.»

Giulia Enders refuse maintenant toute interview. Elle se réjouit, dit-elle, de retourner «se cacher dans sa caverne habituelle» et de terminer dans l’anonymat ses études pour devenir un jour un bon médecin.


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