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La cyberfinance au service du peuple

Mis en ligne le 24.12.2014 à 05:38

START-UP Laurent Oberholzer, François et Pascal Briod ont cofondé la plateforme TawiPay.

START-UP Laurent Oberholzer, François et Pascal Briod ont cofondé la plateforme TawiPay.

COMMISSIONS Western Union n’a pas goûté cette pub détournée par des promoteurs du bitcoin comparant son offre avec la cybermonnaie. La société l’a fait retirer de Facebook.

COMMISSIONS Western Union n’a pas goûté cette pub détournée par des promoteurs du bitcoin comparant son offre avec la cybermonnaie. La société l’a fait retirer de Facebook.

  1. La cyberfinance au service du peuple

    START-UP Laurent Oberholzer, François et Pascal Briod ont cofondé la plateforme TawiPay. © Régis Colombo Diapo.ch
  2. La cyberfinance au service du peuple

    COMMISSIONS Western Union n’a pas goûté cette pub détournée par des promoteurs du bitcoin comparant son offre avec la cybermonnaie. La société l’a fait retirer de Facebook.

Analyse. Les monnaies virtuelles vont révolutionner le système hors d’âge des virements bancaires. Les sociétés comme Western Union sont menacées. C’est une excellente nouvelle. Confortablement assis...

Analyse. Les monnaies virtuelles vont révolutionner le système hors d’âge des virements bancaires. Les sociétés comme Western Union sont menacées. C’est une excellente nouvelle.

Confortablement assis derrière leurs écrans, les traders ont le monde au bout de leurs claviers. Tirant profit de connexions par fibres optiques ultramodernes où chaque millième de seconde gagné a nécessité des centaines de millions de dollars d’investissements, leurs ordinateurs achètent et vendent des actions en moins de temps qu’il vous en faut pour battre des cils. Dans le monde parfaitement huilé de la haute finance, Zurich est désormais à 5 millisecondes de Londres et à 130 millisecondes de Bombay. Aller et retour.

Malgré ces progrès techniques, pourtant, l’immense majorité de la population dépend pour ses transactions bancaires quotidiennes d’infrastructures qui n’ont pas beaucoup évolué depuis quarante ans. En Suisse, où l’usage de l’e-banking est un des plus élevés du monde, les virements bancaires transitent toujours par un réseau informatique conçu à la fin des années 80, sur lequel les ordres ne peuvent s’exécuter qu’une fois par jour. Ouvrable, bien entendu. Si les boursicoteurs peuvent acheter et vendre de Zurich à Londres en un battement d’ailes de moucheron, en 2015, il est encore plus rapide de régler une facture en apportant soi-même un billet de 100 francs de Genève à Zurich en train plutôt que de virer la somme par e-banking. Cette situation est absurde, puisqu’il n’y a pas de différence technique entre les bits qui composent un message transmis instantanément, comme un e-mail, ou ceux d’un virement bancaire, qui prend au mieux un jour pour être exécuté.

L’inefficacité des systèmes de transferts bancaires prend une ampleur cauchemardesque lorsqu’on l’observe à l’échelle mondiale. Le gigantesque marché des virements internationaux est tenu par une poignée de grandes banques et d’entreprises spécialisées, comme Western Union ou MoneyGram. C’est en regardant attentivement leur modèle d’affaires que l’on comprend pourquoi les systèmes de virement d’argent n’ont pas changé ou presque depuis trente ans. Pour ces sociétés, la lenteur et l’opacité du système sont synonymes de formidables profits.

A l’opposé des traders à haute fréquence qui se jouent du temps et des distances, ceux qui paient le prix fort de cette inefficacité sont les populations les plus fragiles du monde globalisé. Il s’agit des travailleurs migrants en Occident qui envoient une part de leurs économies à leurs familles. Ces virements représentent une source de revenus souvent essentielle dans les pays en développement.

Selon les données de la Banque mondiale, les migrants ont envoyé l’équivalent de 582 milliards de dollars dans leurs pays en 2014. Les banques et les sociétés de transfert de fonds ont prélevé 45 milliards de commissions sur ce montant, soit une marge de 7,8%. Cette somme, restée dans les poches de Western Union, MoneyGram et consorts, représente la totalité du PIB d’un pays comme le Kenya et surpasse le montant de l’aide humanitaire des Etats-Unis (35 milliards).

La start-up TawiPay, installée dans un local industriel à Crissier, près de Lausanne, a développé un site internet comparatif qui décortique les services et les prix proposés dans le monde entier par les grandes sociétés de transfert de fonds. Les données qu’elle utilise proviennent en bonne partie de la Banque mondiale. Il en ressort une jungle de tarifs et de services qui semblent spécialement conçus pour empêcher les clients de s’orienter.

Selon les estimations de TawiPay, si les migrants avaient systématiquement choisi l’offre la moins coûteuse pour leurs transferts, ils auraient pu économiser 28 milliards de dollars en 2014. Cette somme faramineuse aurait profité à leurs familles, et donc à l’économie de leurs pays, plutôt qu’à remplir les caisses des sociétés de transfert. Western Union, par exemple, réalise des profits de près de 6 milliards par an et appartient à des fonds d’investissement américains.

Deus ex technica

En 2009, les pays du G8 avaient tapé du poing sur la table. Ils avaient présenté le plan «5 par 5», qui visait à faire baisser le coût des transferts de fonds de 5% en 5 ans, soit d’ici à 2014. En réduisant le montant moyen des commissions de 10% à 5%, cet objectif devait permettre de faire parvenir plus de 16 milliards de dollars supplémentaires chaque année dans les pays en développement. Résultat cinq ans plus tard? Le coût moyen des virements internationaux n’a baissé que de 2%.

Mais Western Union et les autres ne l’emporteront pas au paradis. Si les efforts du G8 et de la Banque mondiale n’y ont rien fait, la rente des sociétés de transfert de fonds est aujourd’hui menacée par la technologie.

Les coûts exorbitants et la lenteur de leurs services créent des opportunités pour de nouveaux acteurs qui s’affranchissent du système bancaire traditionnel. Ils s’appuient sur la même technologie qui a déjà réduit en cendres le modèle d’affaires des majors de la musique: les échanges pair à pair (peer to peer, ou P2P) qui reposent sur un réseau d’échanges décentralisé.

Ce système, utilisé à l’origine pour le partage de fichiers vidéo et de musique, a été repensé en 2008 par un informaticien anonyme connu sous le nom de Satoshi Nakamoto. Son invention, le bitcoin, est comme une monnaie virtuelle totalement décentralisée.

«La fonction d’un système de paiement est d’établir la confiance entre des acteurs qui ne se connaissent pas», résume François Briod, qui a cofondé la start-up lausannoise TawiPay avec son frère, Pascal Briod, et Laurent Oberholzer, étudiant en finance quantitative à l’ETHZ.

Les réseaux bancaires actuels reposent sur une infrastructure centralisée construite sur le principe des chambres de compensation. Un organisme central est chargé d’identifier les participants, de s’assurer qu’ils disposent des avoirs qu’ils engagent et de valider leurs transactions. En Suisse, les banques sont interconnectées depuis 1987 par le réseau Swiss Interbank Clearing (SIC), exploité par la société SIX Interbank Clearing SA, et qui opère le trafic des paiements sur mandat de la Banque nationale suisse.

Le coup du «blockchain»

«L’innovation majeure du bitcoin est de pouvoir réaliser la même fonction, mais sans recours à une autorité centrale», explique Laurent Oberholzer. Chaque participant au réseau partage un fichier, appelé le blockchain, qui répertorie de manière anonyme les transactions passées par tous les autres.

Des dizaines de start-up se sont lancées sur ce créneau en adaptant le système original du bitcoin. Une des plus connues est la californienne Ripple Labs, qui développe un système de paiement compatible avec les devises traditionnelles.

Les grandes banques gardent un œil très attentif sur ces innovations. Fin octobre, le chef du service informatique d’UBS, Oliver Bussmann, déclarait lors d’une conférence que les monnaies virtuelles comme les technologies issues du bitcoin pourraient simplifier «massivement» les processus bancaires. «Je pense que la technologie du blockchain pourrait non seulement changer la façon de réaliser les paiements, mais aussi tout le trading. C’est mon avis personnel», précisait Oliver Bussmann.

Les entreprises de transfert de fonds ne se montrent pas aussi ouvertes. Début décembre, Western Union a fait retirer de Facebook une pub détournée par des promoteurs du bitcoin qui comparait ses offres avec la cybermonnaie.

Ce n’est pas une surprise: l’argent virtuel élimine les obstacles qui font la fortune de ces sociétés. Les transactions sont instantanées, en échange d’une très faible commission fixe qui récompense les autres utilisateurs du réseau et qui les incite à y participer.

Plus important encore pour les pays en développement: l’usage d’une monnaie virtuelle ne requiert pas de compte bancaire. «C’est une des plus grandes inefficiences du système actuel de transfert de fonds, explique Laurent Oberholzer. Les migrants ne disposent pas forcément de comptes bancaires en Occident, de même que leurs correspondants qui reçoivent leurs virements.» Pour ces populations, l’envoi et la réception d’argent passe donc obligatoirement par les guichets des sociétés de transfert, qui doivent remplir les mêmes formulaires à chaque transaction. La plupart des services de paiement par internet actuels, comme PayPal, Google Wallet ou Apple Pay – que la firme californienne vient de lancer en septembre –, ne résolvent pas ce problème. Tous sont basés sur les cartes de crédit et nécessitent une relation bancaire.

Tu prends le cybercash?

Pour se libérer de ces contraintes et connaître un véritable essor, les plateformes de paiement alternatif doivent éviter tout contact avec le système bancaire traditionnel. C’est cette voie qu’a suivie avec succès le M-Pesa, un système de paiement et de microfinance lancé en 2007 par l’opérateur de téléphonie mobile Vodafone au Kenya et en Tanzanie. Le système compte aujourd’hui 12 millions d’utilisateurs actifs au Kenya, où il représente près de 7% de tous les paiements réalisés dans le pays, cash compris. L’expérience a depuis été étendue à l’Afghanistan, l’Afrique du Sud, l’Inde et la Roumanie. Le système M-Pesa n’est pas aussi fluide que les monnaies virtuelles, notamment parce que les commissions prélevées par l’opérateur sont plus élevées. Vodafone vient toutefois de réduire les frais au Kenya, notamment pour répondre à la concurrence de nouvelles plateformes.

Le bitcoin et le M-Pesa préfigurent-ils les systèmes de paiement qui remplaceront les réseaux bancaires désuets par lesquels les Suisses règlent aujourd’hui leurs factures? Oliver Bussmann le croit: «Le jour où un acteur de renom lancera un service sécurisé et fiable, toute l’industrie suivra», estimait le cadre d’UBS en octobre dernier.

«Cela ne me surprendrait pas que les banques passent progressivement sur ces nouveaux systèmes sans faire évoluer l’ancien, parce que c’est trop complexe», prédit Laurent Oberholzer.

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