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Le journalisme, entre bénévolat et mécénat

Mis en ligne le 03.02.2017 à 05:49

François Pilet 

Eclairage. Comment financer le journalisme en dehors des grands groupes et des régies publiques? Les tentatives abondent, mais les résultats sont peu encourageants.

Dans leur «transition numérique», les grands groupes de presse tendent à abandonner le journalisme qui coûte cher et rapporte peu. A l’exception des plus grands titres dont la réputation et la force de frappe permettent d’atteindre des audiences mondiales – comme le New York Times, le Wall Street Journal ou le Washington Post aux Etats-Unis, le Financial Times et The Economist en Grande-Bretagne, Le Monde en France ou le Spiegel en Allemagne –, les éditeurs préfèrent abandonner le terrain au profit des petites annonces ainsi que des services en ligne. 

Le groupe allemand Axel Springer (éditeur de L’Hebdo et du Temps avec Ringier) s’est rapidement diversifié, dès 2007, avec des sites comme Aufeminin.com, Seloger.com ou Marmiton.org. Pour tenter de gagner une masse critique, il s’est lancé sur le marché anglo-saxon en rachetant le site Business Insider, fin 2015, pour 343 millions de dollars.

Des exemples suisses

Comment financer le journalisme en dehors de ces grands groupes et de leurs horizons globalisés? Les tentatives de nouveaux modèles se sont multipliées à mesure que les licenciements se sont accrus dans les rédactions. Le cas le plus exemplaire est le français Mediapart, cofondé par Edwy Plenel après son renvoi du Monde (lire ci-dessous). 

Mais le succès impertinent de ce site devenu célèbre par ses enquêtes est un cache-misère. Dans la plupart des cas, les sites d’information indépendants sont soit financés par des mécènes, exposés à leurs agendas plus ou moins cachés, ou sont le fait de bénévoles. En janvier dernier, d’anciens journalistes licenciés de la chaîne i>Télé de Vincent Bolloré ont lancé le collectif Explicite, financé un peu par le crowdfunding et beaucoup par leurs indemnités de départ.

En Suisse, ces initiatives bénévoles sont plutôt le fait de retraités. C’est le cas des alémaniques Infosperber (lire ci-dessous) ou de Journal21, un blog créé par d’anciens correspondants de la Neue Zürcher Zeitung et du Tages-Anzeiger. L’éditeur AZ Medien tente l’exercice de la viabilité économique avec Watson, mais le pari est encore loin d’être gagné. En Suisse romande, le magazine Sept.info est financé par l’avocat et promoteur immobilier fribourgeois Damien Piller. Entre ces deux modèles opposés, bénévolat ou mécénat, le journalisme généraliste et indépendant n’a pas encore trouvé son graal. 
 


Watson ou le triomphe de «l’infotainment»?

Mehdi Atmani

Né en 2014, le portail d’information zurichois mise sur les nouveaux modes de narration. Un pari qui n’est pas encore gage de rentabilité.

«Watson est né pour rester.» Ce slogan, diffusé dans le clip de présentation, résume les ambitions du pure player (un média dont le contenu se trouve uniquement sur l’internet, ndlr) zurichois. Trois ans après son lancement, le site d’information Watson est un acteur qui compte dans l’océan médiatique alémanique. Avec 9 millions de visites et 1,5 million de visiteurs uniques par an, il pointe en quatrième position derrière 20 Minuten.ch, Blick.ch et le Tagesanzeiger.ch, selon son rédacteur en chef, Maurice Thiriet, un ancien du Tagi.

Watson – pour «what is on» («de quoi parle-t-on») réussit là où les médias classiques pèchent. «Nous informons, enquêtons, analysons et divertissons, mais nous publions ce contenu dans un format adapté aux modes de lecture sur l’internet, mobile, et les réseaux sociaux, souligne Maurice Thiriet. 

Pour nous, l’angle d’un article est tout aussi important que le format de diffusion. En d’autres termes, le site propose un journalisme sur l’internet qui sache raconter des histoires avec des images, des graphiques, aussi bien qu’avec du texte, et qui associe nouvelles people et analyses plus fournies. Le modèle de publication d’un article avec un titre, un sous-titre et un texte a vécu.»

Ce que le rédacteur en chef de Watson dit moins, c’est que son site fait la part belle à l’infotainment, c’est-à-dire aux informations divertissantes, véritables aspirateurs de publicité et génératrices de clics. Aux Etats-Unis, le modèle du genre s’appelle BuzzFeed. Si Watson innove par son approche éditoriale exclusivement orientée nouveaux médias, il n’est pas épargné par les fortes turbulences qui agitent l’industrie médiatique. Le site, entre les mains de l’éditeur argovien AZ Medien, n’est pas encore rentable. La faute à son positionnement encore flou entre divertissements et informations? 

A sa naissance, Watson rêvait d’appartenir au trio de tête des portails d’information. Trois ans après, il y est presque, même si le rédacteur en chef concède qu’il faudra trois ans encore pour consolider la place du site dans le paysage médiatique alémanique. Une étape cruciale avant de lorgner sur d’autres marchés. La Suisse romande par exemple.
 


Project R, nouvelle sensation sur la scène médiatique alémanique

Céline Zünd

Mené par deux journalistes, ce projet doit désormais convaincre les investisseurs.

Le projet de Constantin Seibt, 50 ans, n’a pas encore de nom, mais il fait déjà couler beaucoup d’encre en Suisse alémanique. Le journaliste a quitté le Tages-Anzeiger fin 2016 pour lancer un nouveau magazine, appelé provisoirement Project R. Il s’est associé dans cette aventure avec une autre plume bien connue outre-Sarine, Christof Moser, 37 ans, auparavant correspondant parlementaire à la Schweiz am Sonntag.

«Le temps d’une rébellion est venu dans le journalisme», clament les Zurichois. Convaincus que l’avenir de leur métier se fera sans les grands groupes de presse, ils se sont donné pour mission de leur trouver une solution de rechange. «Ringier, Springer et Tamedia désinvestissent les médias pour se transformer en maisons de commerce en ligne. Ce n’est pas seulement un problème pour la presse, mais pour le fonctionnement de la démocratie dans son ensemble», explique Constantin Seibt.

Les deux reporters se sont entourés d’une poignée de spécialistes en communication et en technologie de l’information, entrepreneurs, informaticiens et programmeurs. Cette équipe de huit personnes s’est installée au premier étage de l’Hôtel Rothaus, bâtiment au cœur de la ville entre les mains de la société Datuma des riches héritiers Meili – trois frères bien connus à Zurich pour leur soutien à diverses start-up. Project R espère y créer dans quelques mois une rédaction d’une douzaine de personnes.

«Les lecteurs vivent leur vie, ils ont leur famille, leur travail, leur hobby. Ils n’ont pas le temps d’explorer la réalité, d’enquêter. C’est la mission du journaliste», explique Constantin Seibt, qui souhaite traiter de grands thèmes politiques, économiques et de société – la robotisation, la crise financière, l’autoritarisme. Il imagine de longs formats destinés à informer le lecteur «de A à Z», de l’information «sans bullshit», à l’opposé des sites d’infotainment du type de Buzzfeed.

L’équipe de Project R évalue l’investissement nécessaire pour les cinq premières années à 7 millions de francs. «La moitié de ce montant est déjà assurée», précise Constantin Seibt, qui dit pouvoir compter sur plus d’une vingtaine d’investisseurs ou mécènes dont il ne souhaite pas, pour l’instant, dévoiler les noms. L’ancien du Tages-Anzeiger l’affirme: des dizaines de journalistes sont prêts à démissionner pour se lancer dans l’aventure. Y aura-t-il assez de lecteurs pour les suivre? Pour son financement à long terme, Project R espère pouvoir miser sur un public de quelque 22 000 abonnés d’ici à cinq ans.

Ce sont ces futurs lecteurs potentiels qu’il doit désormais convaincre. Objectif: récolter, d’ici au début de l’été, un financement de démarrage entre 500 000 et 1 million de francs via le crowdfunding. Ce sera une étape fatidique, à la fois test de viabilité et évaluation de la demande. Si tout va bien, le nouveau pure player zurichois publiera ses premiers articles en 2018. 
 


Infosperber, le «faucon de l’information»

François Pilet

Lancé en 2011, le site alémanique est un modèle unique en son genre, entièrement financé par les dons des lecteurs.

Le site alémanique Infosperber offre depuis 2011 un modèle encore unique en son genre: un journalisme généraliste, indépendant et financé par une fondation d’intérêt public. Le projet est mené depuis 2011 par son fondateur, le journaliste Urs P. Gasche, ancien présentateur de l’émission de consommateurs Kassensturz, puis coéditeur de K-Tipp et Bon à savoir. Le site publie trois nouveaux articles par jour, et se distingue dans les domaines de la santé publique, de l’énergie et des conflits internationaux.

«Nous voulons compléter les grands médias en offrant des sujets qui n’y sont pas traités, explique Urs P. Gasche. Notre principale valeur ajoutée est d’offrir aux gens des informations qu’ils n’ont pas lues ailleurs.» Comment financer un tel projet? «Je suis arrivé à la conclusion que le marché alémanique était trop petit pour permettre un modèle d’abonnement, comme Mediapart en France», poursuit le fondateur. Il a donc choisi de recourir aux dons, collectés par une fondation d’intérêt public, et qui ont l’avantage d’être déductibles des impôts. 

Le journaliste croit fermement à ce modèle, et les chiffres l’encouragent. Bien que très modeste, son budget augmente peu à peu, à mesure que les lecteurs se montrent toujours plus disposés à ouvrir leurs portefeuilles. Infosperber a reçu environ 170 000 francs l’an dernier, dont 55 000 francs par des dons modestes de moins de 1000 francs et 115 000 francs de versements plus importants. Le site prévoit de collecter 200 000 francs cette année.

Cette progression permet de dédommager modestement une équipe de six personnes. Les articles ne sont généralement pas rétribués. Urs P. Gasche, à la retraite, y consacre tout son temps, sans se verser de rémunération. «Notre but, à terme, consisterait à pouvoir payer des journalistes à temps partiel, au quart du revenu du marché, ce qui donnerait la possibilité d’attirer aussi des jeunes.»
 


Mediapart, un modèle de réussite à la française

Marie Maurisse 

Le site d’actualités fondé en 2008 par Edwy Plenel compte aujourd’hui 180 000 abonnés, soit trois fois plus que «Libération». Un succès exemplaire.

En ce début d’année 2017, les informations exclusives abondent sur la page d’accueil de Mediapart: le journal en ligne propose une enquête sur la banque russe du Front national, révèle que François Fillon a bénéficié de fonds publics détournés du Sénat et rappelle que certains composants de la centrale nucléaire de Fessenheim ont des malfaçons. Ce cocktail détonnant est l’une des composantes de son succès. 

Lancé en 2008 par quatre journalistes français, François Bonnet, Gérard Desportes, Laurent Mauduit et Edwy Plenel, son directeur, Mediapart est l’un des rares sites d’information indépendants qui fonctionne uniquement grâce à ses abonnés (11 euros par mois). Au moment de sa création, les sceptiques n’étaient pas rares et ils craignaient notamment que la personnalité d’Edwy Plenel, volontiers militant, ne nuise à l’évolution du média de gauche. Les chiffres font aujourd’hui taire les mauvaises langues, tant la gestion de Mediapart est exemplaire. Le site est arrivé à l’équilibre budgétaire en deux ans et compte aujourd’hui pas moins de 180 000 abonnés, soit trois fois plus que ceux de Libération, version papier et version numérique confondues.

Certes, l’esthétique du site est toujours aussi vieillotte et les articles interminables, mais cela n’empêche en rien les lecteurs d’être au rendez-vous, faisant mentir les consultants les plus chevronnés. Car ce qui fait le succès de Mediapart, c’est avant tout la qualité de ses enquêtes, le journal ayant contribué à révéler plusieurs affaires fiscales, dont celle de Woerth-Bettencourt en 2010 et de Jérôme Cahuzac en 2012. L’espace participatif du site plaît aussi beaucoup à ses amateurs, ainsi que les émissions en vidéo qui, en période électorale, sont devenues hebdomadaires.

Au final, la recette est gagnante. L’entreprise Mediapart compte désormais 74 salariés et affichait 11 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2016. Ce résultat permet maintenant aux cofondateurs, qui possèdent 62% du capital, d’envisager de racheter aux investisseurs extérieurs les parts restantes afin de devenir tout à fait autonomes. 


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