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Papa Karimov veut récupérer le butin de sa princesse

Mis en ligne le 14.01.2016 à 05:46

François Pilet

Enquête. La République d’Ouzbékistan tente de recouvrer plus d’un milliard de dollars issus de la corruption séquestré en Suisse et à l’étranger. Faudra-t-il rendre au père l’argent volé par la fille?

Le 16 août 2012, «L’Hebdo» relatait l’arrestation de deux citoyens ouzbeks, deux semaines plus tôt, à proximité du numéro 11 de la rue de la Corraterie, à Genève. Le claquement de ces menottes allait déboucher sur un des plus importants blocages de fonds issus de la corruption, comparable par son ampleur aux affaires Marcos ou Abacha.

Dans les semaines qui ont suivi l’arrestation, plus de 700 millions de francs ont été saisis par le Ministère public fédéral auprès de la banque privée Lombard Odier, ainsi que 80 autres millions abrités par Credit Suisse, Bordier & Cie et l’Union Bancaire Privée.

L’enquête a permis d’éclaircir tout le système: pendant des années, depuis sa magnifique demeure de Cologny, la fille du dictateur ouzbek Islam Karimov, Gulnara Karimova, avait usé de son pouvoir pour extorquer des centaines de millions à des entreprises étrangères désireuses de s’implanter sur le marché ouzbek. Trois opérateurs télécoms, le suédois TeliaSonera et les russes VimpelCom et MTS, s’étaient particulièrement distingués à ce jeu, gagnant haut la main la palme des corrupteurs.

Les Etats-Unis sont entrés dans la danse en mars 2015, en demandant à la Suisse de bloquer une partie des fonds. En juin, le Département de la justice a fait de même pour 300 millions de dollars cachés en Irlande, en Belgique et au Luxembourg. En versant des soultes au clan Karimov, les trois opérateurs sont accusés d’avoir violé les règles des marchés boursiers américains sur lesquels ils sont cotés. Selon la loi américaine, le produit de la corruption peut être saisi, où qu’il se trouve.

La saisie des comptes suisses allait provoquer la chute de Gulnara. Habituée des podiums, des défilés de mode et des studios d’enregistrement où elle chantait "Le ciel se tait" en duo avec Gérard Depardieu, la belle a été rappelée au palais par son père début 2014.

Le président Islam Karimov, 77 ans, né et élevé dans un orphelinat soviétique, à la tête depuis vingt-cinq ans d’un des Etats les plus répressifs du monde, ne s’est pas laissé attendrir par les excès de sa turbulente fille aînée. La belle n’a plus réapparu depuis son retour à Tachkent, où la rumeur la dit confinée en résidence surveillée. Ses proches n’ont pas eu cette chance. Sa jeune et belle assistante de 32 ans, Gayane Avakian, qui vivait à Lausanne, croupit désormais dans une geôle ouzbèke, condamnée à six ans de prison pour fraude. Le compagnon de Gulnara, Rustam Madumarov, a connu le même sort.

La fermeté de la présidence ouzbèke envers Gulnara, la cleptocrate prodige qui marchait si élégamment sur les pas de son père, a d’abord surpris. La violence de la réaction s’explique aujourd’hui. «Le scénario était cousu de fil blanc», lâche un avocat genevois témoin de l’affaire mais qui souhaite garder l’anonymat pour ne pas exposer son client menacé. «Il y a eu un changement d’actionnariat au sein de l’appareil au pouvoir à Tachkent», explique-t-il. Selon lui, l’appareil d’Etat ouzbek serait désormais passé à la solde de la seconde fille du président Karimov, Lola Karimova-Tillyaeva, et de son mari, Timur Tillyaev. Les époux s’étaient offert une villa à 43 millions de francs à Vandœuvres en 2010 et possédaient une chaîne de boutiques de mode à Genève, Lausanne, Montreux et Neuchâtel.

Gulnara tombée en disgrâce, Islam Karimov et sa cadette Lola voudraient maintenant récupérer la fortune égarée par l’aînée en Suisse, en Irlande, en Belgique et au Luxembourg. Et la meilleure solution pour le faire était d’écarter la belle puis de condamner ses protégés d’hier pour les transformer en «criminels». «Pour se donner une légitimité, l’Etat ouzbek devait sacrifier Gulnara, poursuit l’avocat. Sans cela, une tentative de réclamer l’argent n’aurait pas été crédible.»

Une démarche confidentielle

Ce plan a été mis à exécution lundi 4 janvier. Le ministre ouzbek de la Justice, Muzraf Ikramov, a écrit au juge Andrew Carter, à New York, pour l’avertir officiellement que la République d’Ouzbékistan s’apprêtait à réclamer les fonds séquestrés. «Les versements corrupteurs ainsi que leur blanchiment et l’acquisition de biens à l’étranger sont totalement couverts par les condamnations prononcées par la justice ouzbèke contre Rustam Madumarov et Gayane Avakian», précise le ministre dans sa missive, dont il souligne l’aspect «confidentiel», mais dont L’Hebdo a obtenu copie. Conclusion du ministre Ikramov: «Ces fonds doivent être rendus à l’Ouzbékistan.» Le nom de Gulnara Karimova n’apparaît jamais dans la lettre.

Pour s’assurer que le message passe cinq sur cinq, la République d’Ouzbékistan a mandaté un prestigieux avocat new-yorkais, Richard J. Holwell, ancien juge fédéral et ex-collègue du juge Carter actuellement chargé de l’affaire.

«La prochaine étape, pour les Ouzbeks, sera d’effectuer la même demande aux autorités suisses», prédit l’avocat genevois. Ce n’est pas encore le cas. «Jusqu’à présent, la République d’Ouzbékistan n’a pas entrepris de démarches en Suisse pour réclamer les fonds qui y sont bloqués», indique Folco Galli, porte-parole de l’Office fédéral de la justice.

Les grands cabinets d’avocats genevois contactés par L’Hebdo cette semaine disent n’avoir pas entendu parler d’une offre de la République d’Ouzbékistan. Le jour où Tachkent se décidera à le faire, il s’en trouvera bien un pour tenter cette incroyable plaidoirie: au nom de la justice, l’argent volé au peuple ouzbek par la fille doit maintenant être rendu au père.


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