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Pascal Lamy: «Si les Européens connaissaient mieux le système suisse, ils trouveraient des solutions à leurs problèmes.»

Mis en ligne le 21.01.2016 à 05:48
PASCAL LAMY Né le 8 avril 1947 à Levallois-Perret, il est directeur de cabinet du président de la Commission européenne de 1985 à 1994 avant de rejoindre le Crédit Lyonnais, dont il devient le directeur général jusqu’en 1999. Commissaire au commerce à la Commission européenne entre 1999 et 2004, il est directeur général de l’OMC de septembre 2005 à août 2013. Actif dans une quarantaine de mandats, il est aujourd’hui chargé d’organiser la candidature de Paris à l’Exposition universelle de 2025.

PASCAL LAMY Né le 8 avril 1947 à Levallois-Perret, il est directeur de cabinet du président de la Commission européenne de 1985 à 1994 avant de rejoindre le Crédit Lyonnais, dont il devient le directeur général jusqu’en 1999. Commissaire au commerce à la Commission européenne entre 1999 et 2004, il est directeur général de l’OMC de septembre 2005 à août 2013. Actif dans une quarantaine de mandats, il est aujourd’hui chargé d’organiser la candidature de Paris à l’Exposition universelle de 2025.

© Adam Berry /Getty Images



Philippe Le Bé

Interview. Pour que l’UE retrouve sa légitimité, Pascal Lamy préconise des réalisations concrètes comme un impôt européen sur les bénéfices ou un Erasmus Pro pour les apprentis.

S’il était candidat à la présidence de la République, le socialiste Pascal Lamy aurait sans doute des chances de l’emporter, tant il incarne une gauche à la Manuel Valls, celle que préfère la droite majoritaire en France. Seulement voilà, l’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) se considère comme «trop décalé, à cinq degrés de latitude nord» pour se lancer dans une aventure aussi scabreuse. L’avenir d’une France qui croit en elle-même, il préfère le dessiner dans la candidature de son pays à l’Expo universelle en 2025 à Paris. Le premier ministre lui a confié le rôle de délégué interministériel, le principal de ses nombreux mandats et activités. L’Hebdo a rencontré Pascal Lamy la semaine passée au siège parisien de l’Institut Jacques Delors, un think tank européen dont il est président émérite. L’occasion de prendre le pouls d’une Europe très chahutée avec l’un de ses plus authentiques avocats.

Après la décision du Danemark de contrôler sa frontière avec l’Allemagne, le porte-parole du ministre allemand des Affaires étrangères a récemment déclaré que les principes de Schengen de libre circulation au sein de l’Union européenne (UE) étaient en danger. Partagez-vous cette inquiétude?

Le risque existe. Comme celui qui a récemment pesé sur l’euro. La monnaie unique, la Grèce aux abois, la question des migrants, la réaction européenne tardive et empruntée face à la Russie à propos de l’Ukraine et de la Crimée, le terrorisme, tous ces dossiers ont un point commun: ils mettent en lumière le hiatus entre le degré réel d’intégration que nous avons modelé et notre capacité institutionnelle et politique à la gérer. Quand on a créé l’euro, gouvernements et banques se sont gavés de bons et d’obligations grecs, allemands, italiens, etc.

Une forte solidarité de fait s’est tissée au sein de l’UE. Mais le jour où les marchés financiers ont douté de la capacité de la Grèce à rembourser ses emprunts, le système a failli imploser. Il manquait ce qu’on a fini par édifier, notamment une union bancaire. Nous observons un problème similaire avec les migrants.

De quelle manière?

Certaines voix raisonnables estiment à juste titre que si la fameuse «communauté internationale» n’avait pas été à court de quelques centaines de millions de dollars pour alimenter et soutenir les Syriens réfugiés dans les camps, ces derniers n’auraient peut-être pas souhaité les quitter au plus vite. L’afflux migratoire qui s’est ensuivi a montré que les frontières extérieures de l’espace Schengen n’étaient pas correctement gérées. La solidarité européenne en faveur de l’Italie, seule pendant longtemps à devoir faire face à un débarquement massif de réfugiés sur ses côtes, ne s’est pas suffisamment manifestée.

Cette déconnexion entre une intégration impliquant une libre circulation des personnes et une gestion institutionnelle et politique adéquate est aussi flagrante sur les questions de sécurité. Comment expliquer autrement qu’un terroriste impliqué dans les attentats du 13 novembre dernier était fiché en Belgique et non en France et qu’il a pu être contrôlé à la frontière sans être arrêté?

Où le bât blesse-t-il?

L’Accord de Schengen signé en 1985 impliquait une structure de gestion des frontières extérieures à l’UE qui n’a pas abouti pour des raisons politiques liées au comportement souverainiste des Etats. Pendant des années, la Commission européenne a vainement réclamé davantage de moyens. Elle vient encore une fois de proposer une gestion commune de ces frontières en cas de crise, avec des moyens financiers et humains communautaires renforcés. Encore faudrait-il que les Etats acceptent qu’un douanier roumain soit parfois en mission en Italie ou ailleurs. Or une telle éventualité suscite encore aujourd’hui une levée de boucliers dans nombre de pays.

Toujours plus nombreuses sont les voix qui plaident en faveur d’une désintégration de l’Europe avec le rétablissement des frontières. Cela vous inquiète?

Qui pense sérieusement, dans le monde interdépendant et globalisé tel qu’il est, qu’une frontière arrête un terroriste? Cela n’a aucun sens. Preuve en est que les Britanniques, qui ne sont pas dans Schengen, ont eux aussi pâti du terrorisme.

L’UE doit-elle nécessairement vivre des crises majeures?

Jean Monnet, l’un des pères fondateurs de la Communauté européenne, l’affirmait. Mais ce n’est pas systématique. L’Europe n’a pas eu besoin de crise pour adopter l’Acte unique européen en 1986 ou pour créer l’euro en 1999. En revanche, l’Union bancaire a bel et bien été la réponse à une grave crise financière. Aujourd’hui, il est impératif que, de la crise des migrants, émerge une «Frontex» réellement opérationnelle. Et non pas une «Frontex» en pointillé empruntant quelques malheureuses vedettes pour surveiller les côtes libyennes.

Quelles réformes préconisez-vous pour donner une nouvelle impulsion à l’UE?

Je plaide pour des réalisations concrètes. Par exemple en faveur d’un impôt européen sur le bénéfice des sociétés. Il est anormal que les conditions d’imposition des entreprises européennes varient du simple au double, selon qu’elles se trouvent dans tel ou tel Etat. Autre exemple, l’Institut Jacques Delors appelle les responsables européens à mettre en place d’urgence un nouveau programme de mobilité, Erasmus Pro, qui permette à un million de jeunes Européens, d’ici à 2020, d’acquérir une qualification professionnelle dans un autre pays de l’UE. Le jeune apprenti passant son diplôme de chaudronnier à Hambourg doit pouvoir sans problème exercer son métier à Rome ou à Rennes. Voilà la direction à prendre. Il n’est pas nécessaire pour le moment de procéder à de grands chamboulements institutionnels.

Le sentiment d’adhésion à l’UE s’affaiblit. Quelles en sont les principales causes?

En moins de quinze ans, en effet, l’UE a perdu grosso modo la moitié du soutien de sa population. La légitimité de la construction européenne s’est érodée. La crise économique a mis à mal l’idée, consubstantielle à l’Europe, selon laquelle la performance économique et sociale est meilleure quand les pays agissent ensemble que séparément. La gestion de la crise, avec d’un côté un Raminagrobis bruxellois qui impose l’austérité et de l’autre côté quelques gouvernements nationaux qui s’y opposent et d’autres qui rechignent à la solidarité, n’a rien arrangé. Les mêmes qui prennent des décisions à Bruxelles critiquent ces dernières sitôt revenus dans leurs pays d’origine.

Ce tour de passe-passe brouille la perception de l’UE. Par ailleurs, la fausse idée, largement répandue, que la construction européenne serait un bouclier qui protégerait les citoyens d’un monde économique dangereux a aussi eu des effets négatifs. Enfin, c’est la faible croissance qui demeure le problème fondamental.

Une cause économique, donc?

Toutes choses égales par ailleurs, l’UE est promise à une croissance annuelle de 1,5% dans les dix ans à venir alors que celle des Etats-Unis devrait afficher le double et celle de maints pays de la planète le triple. Or, avec un tel niveau de croissance, le modèle social européen ne tient pas la route. D’autant plus qu’en Europe les inégalités sont moins bien acceptées que partout ailleurs dans le monde, ce que je considère comme positif. A ce propos, la Suède, pays de centre gauche, et la Suisse, pays de centre droit, sont sur le même bateau. Il faut donc que sa croissance passe de 1,5 à 2 ou 3% pour que l’UE fasse la preuve qu’elle est capable de maintenir son modèle social. En l’absence d’une mythologie d’appartenance commune, l’intégration européenne doit faire ses preuves pour surmonter les résistances et convaincre.

Comment y parvenir?

En gros, les deux tiers d’une croissance plus forte sont de la compétence nationale. Cela concerne notamment la qualité des systèmes éducatifs, le marché du travail, la recherche, l’aménagement du territoire. Le tiers restant est du ressort européen et vise les grandes infrastructures, les programmes de recherche, la politique industrielle. Ce sont des domaines dans lesquels des investissements pour 500 millions de citoyens et consommateurs produisent des effets d’échelle de grande ampleur. Hélas, au lieu d’aller dans cette direction au moment des négociations budgétaires, les Européens ont jusqu’à présent buté sur des problèmes du type de celui du plombier polonais, en référence au projet de la directive Bolkestein, qui devait permettre à un plombier polonais de pouvoir proposer ses services en France. Le «plan Juncker» est un signal plus positif, quoique insuffisant, et il tarde à produire ses effets.

Finalement, vous êtes très pragmatique. Vous me faites penser à feu Henri Salina, évêque suisse, qui aimait souligner que ce n’est pas en tirant sur une fleur qu’on la fera pousser plus vite!

Votre évêque avait raison. On ne peut pas créer artificiellement de la légitimité européenne. Aujourd’hui, nous vivons une situation très délicate. Les mouvements populistes en Europe se sont approprié l’antieuropéanisme, qui va bien plus loin que l’euroscepticisme. Ils vont jusqu’à proposer des solutions agressives. C’est donc aux proeuropéens de faire leur travail politique et d’expliquer que les antieuropéens ont tort. Le sujet est d’autant plus compliqué qu’il traverse les univers politiques traditionnels. En France, par exemple, il n’y a plus guère qu’au centre que l’on recense encore deux tiers de personnes favorables à l’intégration européenne. A gauche ou à droite, partisans et adversaires sont quasiment à égalité.

Les peuples européens ne reprochent-ils pas aussi à Bruxelles de s’occuper d’affaires qui devraient être gérées localement, au niveau des pays voire des régions?

Ce reproche est sans fondement. Le fédéralisme européen est totalement subsidiaire. Les compétences sont dans les Etats sauf si ces derniers décident de les mettre en commun. Ce n’est pas l’inverse.

Comme en Suisse?

Exactement. Si les Européens connaissaient mieux le système suisse, ils trouveraient sans doute un certain nombre de solutions à leurs problèmes. En revanche, je ne crois pas que les initiatives populaires et référendums comme les pratique la Suisse soient gérables sur un territoire de 500 millions d’habitants. Longtemps encore, les initiatives seront interprétées en termes de drapeaux. Si lors d’une votation tous les Espagnols disent non et tous les Allemands disent oui et que la décision est positive car les Allemands sont plus nombreux que les Espagnols, vous imaginez l’ambiance! Par ailleurs, le ciment juridique européen met plus de temps à prendre que le ciment national. Si une votation européenne pouvait systématiquement remettre en cause une loi élaborée par l’exécutif et le législatif européens, cela deviendrait très compliqué.

Certaines voix redoutent que le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP), actuellement négocié et qui cherche à faciliter les échanges internationaux, ne soit en contradiction avec la dernière COP21 sur le climat. D’un côté les activités émettrices de CO2 seraient encouragées, de l’autre elles seraient combattues. Quel est votre avis?

L’échange international génère de l’efficience, car il permet une meilleure allocation des facteurs de production via la spécialisation. Il contribue donc à un meilleur usage des ressources rares et non l’inverse. A condition bien sûr que le prix de ces ressources tienne compte des dommages faits à l’environnement. Le nirvana en matière de changement climatique serait un prix du carbone émis par les activités humaines. A court terme, c’est illusoire. Mais le processus est lancé à la suite de l’Accord de Paris. Par ailleurs, comme une grande partie du commerce international s’effectue sur les océans, les émissions de CO2 sont généralement moindres.

Que signifie concrètement une meilleure allocation des facteurs de production?

Prenez l’énergie éolienne. Faisons en sorte que l’Indonésie, qui produit déjà des turbines à bas coût, en fabrique encore davantage.

Idem avec les panneaux photovoltaïques en provenance de Chine?

J’ai toujours pensé, sans pouvoir le dire à l’époque, que mettre des droits antidumping sur du matériel photovoltaïque chinois, comme l’ont voulu les Européens, était contre-productif. Dans ce business, on compte un emploi dans l’industrie pour cinq dans les services. Dès lors, importer des panneaux peu onéreux et les faire monter sur place par des locaux, c’est le bon sens même. En agissant ainsi, l’ouverture des échanges et la lutte contre le changement climatique s’harmonisent, en accord d’ailleurs avec le préambule de la charte de l’OMC, qui date de 1994.

Vous êtes décidément un inconditionnel de l’ouverture tous azimuts!

Dans un rapport de l’Oxford Martin School paru fin 2013, j’ai brossé un état des lieux de la gouvernance internationale depuis trente ans. J’ai pu constater que ce qui n’avait pas bien fonctionné avait été laissé aux monopoles des Etats westphaliens. Les réussites en revanche étaient le fait d’alliances, de coalitions de sociétés civiles, d’affaires et d’autorités publiques, étatiques ou non. Comme, par exemple, la lutte contre le sida avec l’activisme de la société civile, l’implication de l’industrie pharmaceutique et des gouvernements, y compris américain. Quant au défi du changement climatique, sans résultat quand il était aux mains de diplomates du climat, il est sur une bonne voie depuis que d’autres acteurs internationaux, ONG ou multinationales, s’en sont saisis.

C’est une approche radicalement différente?

On est passé d’un système «en dur» où l’on construisait dans le marbre des traités une discipline à respecter impérativement – c’est le Protocole de Kyoto – à un système plus souple fait de diverses coalitions où sont pris des engagements notifiés et rendus publics – c’est la COP21. Le business s’y est mis. A la base de cette vaste entreprise, il y a l’indispensable transparence, condition sine qua non de toute gouvernance qui repose sur une redevabilité.


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