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Pierre-Jean Luizard: «Au Moyen-Orient, la recomposition des Etats doit faire partie des discussions. Car elle apparaît inéluctable.»

Mis en ligne le 24.03.2016 à 05:48
PIERRE-JEAN LUIZARD Chercheur français, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique, spécialiste du Moyen-Orient, membre du Groupe sociétés, religions, laïcités (GSRL) à Paris. Il vient de publier aux Editions La Découverte Le piège Daech – L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire.

PIERRE-JEAN LUIZARD Chercheur français, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique, spécialiste du Moyen-Orient, membre du Groupe sociétés, religions, laïcités (GSRL) à Paris. Il vient de publier aux Editions La Découverte Le piège Daech – L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire.

© Hannah Assouline Opale / Leemage



Propos recueillis par Richard Werly

Interview. Pour Pierre-Jean Luizard, historien et spécialiste reconnu du Moyen-Orient, la faillite en cours des Etats tels que nous les connaissons jusque-là en Syrie, en Irak et au Liban est l’un des développements les plus inquiétants. Elle signale la fin des modèles politiques importés d’Europe.

Des Etats incapables de répondre aux aspirations de leurs populations. Une fracture chiites-sunnites condamnée à s’envenimer. Un travail de sape de Daech – l’Etat islamique – qui se poursuit malgré les frappes aériennes dans ses zones en Syrie et en Irak. Le tableau du Moyen-Orient en crise brossé par Pierre-Jean Luizard est celui d’une faillite institutionnelle généralisée, et d’appareils gouvernementaux aux mains de groupes résolus à utiliser tous les moyens pour en garder le contrôle. Comment, dès lors, sortir de cette spirale destructrice dont Daech reste le premier bénéficiaire? Pour L’Hebdo, l’historien et chercheur français, auteur du Piège Daech, raconte les dessous d’une région qui, selon lui, n’échappera pas aux profonds bouleversements en cours.

Vous estimez que les Etats de la région, au moins la Syrie, l’Irak et le Liban, sont quasi condamnés car ils ne répondent plus aux aspirations des populations, traumatisées par les conflits en cours et les exodes qui en résultent. Cela veut dire que ces gouvernements, ces frontières, ces institutions autour desquels s’organise le Moyen-Orient depuis des décennies sont définitivement ébranlés?

Je constate que le fossé entre les sociétés civiles de ces pays et les Etats censés les représenter politiquement est devenu un précipice. Le recours des élites étatiques à la force ou à la confessionnalisation pour asseoir leur pouvoir est arrivé en bout de course. Il ne faut pas être grand devin pour prédire que l’Etat irakien ne renaîtra pas tel qu’on l’a connu, s’il réussit déjà à survivre à la tourmente actuelle. En Syrie, où l’Etat a été tardivement contaminé par la confessionnalisation, le mal apparaît aussi irréparable. Nous faisons face, en Syrie, à une illusion nationale. L’Etat est désormais là pour protéger le clan Assad et les chiites. Point. Regardons aussi ce qui se passe dans les zones kurdes, où la réalité étatique chevauche désormais les frontières. Quant à l’Etat libanais, son sort se joue en Syrie et en Irak. Si ces deux pays s’écroulent, ou ne parviennent pas à se reconstituer comme des Etats viables, l’Etat libanais ne résistera pas.

Vous mettez ces trois pays dans le même sac, faisant fi au passage des identités nationales. Elles n’existent donc plus? La fracture chiites-sunnites et la menace de l’Etat islamique ont tout emporté sur leur passage?

Je ne dis pas cela. Il reste, bien sûr, des identités libanaise, syrienne et irakienne fortes. Mais celles-ci obéissent aujourd’hui à des hiérarchies mouvantes. L’identité n’est plus définie, dans ces trois pays, par les références à l’Etat et aux frontières. L’important, c’est en premier lieu l’identité locale ou tribale. Vient ensuite l’identité religieuse et communautaire. Puis ce qui reste de l’identité nationale… Les conflits, en Syrie et en Irak, ont réveillé les démons de l’histoire arabe. Les allégeances d’avant les frontières imposées au lendemain de la Première Guerre mondiale, lorsque la ville d’Alep était bien davantage liée à Istanbul qu’à Damas, ressurgissent dans le chaos des combats.

Comment ces Etats peuvent-ils perdurer alors qu’ils n’assument plus leurs fonctions régaliennes qu’au service d’une, ou de quelques communautés? Ne négligeons pas non plus l’effet, sur les jeunes générations de Libanais, de Syriens et d’Irakiens, du discours internationaliste des extrémistes de Daech ou du Front al-Nosra affilié à al-Qaida. Leurs combattants propagent un discours pan-arabe, pan-musulman. Ils parlent de l’«Oumma» islamique. Ils ont déjà enterré les Etats existants.

N’empêche, ces pays ont encore une administration, des ministères, des institutions, des ambassades à l’étranger. Que faire alors?

Les Occidentaux doivent regarder la réalité en face et cesser de se cacher derrière des fictions. L’Etat irakien, que je connais le mieux, est aujourd’hui une fiction et ne survit que parce que les Kurdes, d’une part, et les sunnites, d’autre part, n’ont pas les moyens de leur sécession. La seule perspective, pour cet Etat, est la poursuite de la guerre, ce qui convient fort bien à l’Etat islamique… Regardez ce qui se passe à chaque reprise de ville par les forces de Bagdad: les populations fuient, la peur règne.

Cela ne veut pas dire que des exactions ont systématiquement lieu. Cela signifie que le Moyen-Orient est dans un cercle vicieux, où la crise se nourrit d’elle-même. La boîte de Pandore tant redoutée par les diplomaties occidentales, celle de la remise en cause des frontières et des Etats, est grande ouverte. Nous y sommes. Le statu quo n’est plus tenable. La recomposition des Etats de la région apparaît, selon moi, inéluctable. Même si, pour l’heure, leurs symboles institutionnels demeurent en place.

Que faire dans ces conditions? Comment, par exemple, négocier la paix avec l’Etat syrien?

Il faut commencer à penser cette recomposition. D’autant que cet engrenage est largement le résultat de l’intervention américano-britannique en Irak, et qu’une part de responsabilité incombe par conséquent à l’Occident… La réalité, aujourd’hui, est que les sunnites irakiens se sont considérablement rapprochés des sunnites syriens, et que les Kurdes agissent comme un pays indépendant. Il faut admettre que cette région a basculé dans une autre époque, où le concept de nation ne veut plus dire grand-chose. La meilleure façon d’assécher le terreau politique de l’Etat islamique est de dire aux différentes communautés que le retour de la paix est le corollaire d’une grande redistribution des cartes.

Il faut également cesser de voir en Daech une sorte d’organisation mercenaire, sans ancrage local. Les kamikazes envoyés à l’étranger pour fomenter des attentats et les recrues venues de l’extérieur sont là pour des fins de propagande. Ils sont la chair à canon d’une organisation qui a besoin de la violence pour justifier ses actions et son emprise. Les djihadistes sont presque là pour la parade. Mais ils ne font nulle part la loi sur le territoire syrien ou irakien. C’est la grande différence avec al-Qaida en Afghanistan. Le volet international et mercenaire ne concerne que les affaires militaires. Pour le reste, l’ancrage de Daech est très local. Jamais un combattant tchétchène ne va oser faire la leçon à un chef de tribu. L’Etat islamique surfe sur ces identités en recomposition.

C’en est donc fini, au Moyen-Orient, du modèle westphalien importé par l’Europe?

Le fait est que les Etats créés par les Européens ont été investis ces dernières décennies par des régimes autoritaires, représentants d’une communauté. Or cela a engendré des fractures irréparables. Ces Etats n’ont pas non plus su répondre aux aspirations démocratiques du printemps arabe. Leur légitimité m’apparaît définitivement perdue. On ne peut pas comprendre, sinon, la peur panique de l’Arabie saoudite. Il y a un Etat saoudien, mais pas de nation saoudienne: c’est la réalité. D’où l’urgence à réfléchir à de nouveaux modèles étatiques, plus décentralisés, plus fédéralistes. L’espoir vient du fait que toute la région n’est pas aspirée dans le même piège.

Le constat n’est pas le même pour l’Egypte ou la Tunisie, où les Etats conservent, car ils ont une légitimité historique, le soutien d’une grande majorité de leur population. Je suis en revanche très inquiet pour la Jordanie, prise dans le même engrenage que ses voisins, la Libye en cours de décomposition, ou l’Algérie dont le système politico-pétrolier est à bout de souffle.

Difficile, à vous entendre, d’envisager actuellement un retour durable de la paix en Syrie. Laquelle continue d’être négociée à Genève…

Je le répète: l’Etat syrien tel qu’il est n’est plus en mesure de revenir à la situation antérieure au conflit. Il a trahi l’identité nationale syrienne. Il n’abrite plus qu’une forme de solidarité clanique et communautaire. On ne peut pas non plus imaginer un retour de la paix en Syrie sans une forme de règlement politique en Irak. Et le Liban en subira lui aussi les conséquences. Tout est lié. La recomposition des Etats doit faire partie des discussions. Car sinon, elle s’imposera de toute façon d’elle-même. 


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