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Rencontres de Bamako: la lumière contre l’obscurantisme

Mis en ligne le 05.11.2015 à 17:51

Luc Debraine

Reportage. Annulée en 2013, en plein conflit djihadiste, la biennale panafricaine de la photo se relance malgré l’insécurité sur place. Une manière d’aller de l’avant, de donner une image positive du Mali et de répondre à un extrémisme ennemi de la culture.

Luc Debraine Bamako

Le 7 mars dernier, des terroristes abattaient cinq personnes dans le bar-restaurant La Terrasse à Bamako. Plusieurs autres étaient blessées, dont deux militaires suisses. Renommé depuis peu le Doo-Doo, l’établissement accueille ces jours l’exposition d’un collectif malien de photographes. C’est l’un des petits événements du programme off des 10es Rencontres de Bamako, fameuse biennale africaine de la photographie créée en 1994. C’est surtout un fort symbole de lutte contre la peur du fanatisme, qui compte parmi ses guerres innombrables celle contre les images.

Cette volonté de tourner une page tachée de sang dynamise toute la biennale internationale, amorcée le 31 octobre dernier. Son édition de 2013 avait été annulée en raison de la guerre au Mali. Provoqué un an auparavant par des groupes djihadistes et indépendantistes touaregs, le conflit a eu son lot de massacres, de mains coupées et de destructions culturelles, dont plusieurs mausolées à Tombouctou.

Souvenir de panique

Samuel Sidibé, délégué général de la biennale et directeur du Musée national à Bamako, se souvient avoir eu un moment d’angoisse terrible lors de l’avancée des djihadistes vers le sud du pays: «J’ai eu très peur pour mon musée, en particulier de bombes qui auraient détruit ses collections. J’ai fait poser en urgence des portes supplémentaires de protection.» Heureusement, l’avancée des troupes salafistes a été stoppée, avant que les fous de Dieu ne soient contrés par l’armée française alliée à d’autres forces africaines.

L’atmosphère reste tendue sur place. L’attaque de La Terrasse ainsi que la mort violente d’un Casque bleu en mai dernier montrent que la capitale malienne n’est pas sûre. Une douzaine de titres de la presse française – dont certains ont reçu des menaces – ont renoncé à venir à Bamako. Les journalistes malgré tout présents à la biennale de la photo sont encadrés par des services de sécurité, fouillés à l’entrée des sites d’exposition, priés avec insistance de ne pas sortir seuls en ville. «J’ai conscience que ce dispositif est un peu disproportionné par rapport à la situation réelle en ville, concède Gilles Huberson, l’ambassadeur de France au Mali. Mais on m’a demandé de le mettre en place.» «On», c’est l’Institut français, l’organe culturel du Ministère français des affaires étrangères, coproducteur des Rencontres de Bamako avec le Ministère malien de la culture.

Nous voici en plein exercice de soft power français, une opération de communication qui sert le rapprochement récent de l’ancien colonisateur et du pays francophone d’Afrique de l’Ouest. Sous son vernis artistique, la culture reste un efficace instrument d’influence.

Un outil aussi empoigné par la Suisse, qui apporte un soutien actif à la biennale par le biais de Pro Helvetia, de fondations, surtout la Direction du développement et de la coopération de la Confédération. La DDC prend notamment en charge des ateliers pédagogiques dans des écoles de Bamako, sensibilisant les élèves à la création photographique contemporaine, organisant au passage un concours entre établissements. La Suisse a aussi soutenu la venue sur place d’artistes sud-africains, ainsi que l’organisation d’une exposition collective de photographes du Niger, montrée pendant la manifestation dans les locaux de l’Institut français à Bamako. Depuis la crise du Sahel il y a quarante ans, le Mali est un «pays focus» pour la DDC, qui le soutient à hauteur de 30 millions de francs par année.

«Inch’Allah» ne passe pas

L’affiche de la biennale de la photo aurait dû être une image de l’artiste malien Aboubacar Traoré, tirée de sa récente série Inch’Allah. Le jeune photographe s’est rendu dans une banlieue pauvre de Bamako pour y mettre en scène des islamistes dont la tête est couverte d’une calebasse noire. Une métaphore au message limpide: lorsqu’elle est ainsi suivie, la religion ne fait qu’enfermer ses ouailles dans leurs propres certitudes. D’autres images de la série Inch’Allah montraient des lapidations, pendaisons ou personnes brûlant en enfer. Elles n’ont pas été retenues dans la sélection des photos d’Aboubacar Traoré au Musée national, épicentre du festival. L’affiche sélectionnée est en définitive une photo de Lebohang Kganye, où l’artiste sud-africaine s’intègre en personne, grâce à un montage, à une ancienne image de sa mère décédée.

Aboubacar Traoré parle de censure, ce qui n’est pas l’avis de Samuel Sidibé: «Je ne voulais pas que les Rencontres se cristallisent ainsi sur la question religieuse. Il y avait aussi un principe de prudence: la population malienne est essentiellement musulmane. Des personnes auraient pu interpréter ces images comme une critique de l’islam, alors qu’elles visent le djihadisme. La guerre a renforcé le rigorisme religieux au Mali. Cela se voit sur les marchés, dans certaines mosquées. Tout se passe comme si la crise avait facilité le retour de ce rigorisme, qui agit toujours par opportunisme, jamais par hasard. C’est inquiétant. Mais nous devrons tous vivre avec cette situation à l’avenir. L’intolérance, y compris pour la culture, fait partie de ce nouvel ordre religieux.»

Les photographes présents à la biennale sont en réalité peu à aborder de front la question islamiste. Le Malien Seydou Camara documente depuis 2009 les fragiles manuscrits médiévaux de Tombouctou, dont une quantité a été détruite par les extrémistes radicaux en 2012. «Je continue mon travail sur place, note le jeune homme filiforme, mais désormais avec beaucoup de précaution. Pour moi, ces documents incarnent la liberté et le grand passé de mon pays. Je ne comprends pas comment des gens qui prétendent défendre la religion en arrivent à brûler ces rares témoignages de foi.»

Raconter le temps

Plutôt que la religion, la 10e biennale de Bamako est placée sous le thème général du temps, plus précisément de «Telling Time», la narration du temps. Ainsi en a voulu la Nigériane Bisi Silva, directrice artistique du festival, et fondatrice du Center for Contemporary Art de Lagos. Une manière large d’embrasser la création photographique panafricaine à coups d’utilisation d’archives, de propos sur le passé colonial, des indépendances dans les années 60, des soubresauts du présent (en particulier au Burkina Faso) et de quelques visions de l’avenir. Les propos de la quarantaine d’artistes présents par leurs photos ou vidéos sont inégaux en intérêt et originalité, mais l’ensemble dégage une remarquable tonicité créative. Si l’art est le meilleur baromètre des basses et hautes pressions d’une époque, l’aiguille est ici sur un temps, certes couvert, mais tout de même lumineux.

Les Rencontres de Bamako prouvent toujours leur rôle de plateforme indispensable de la photo africaine. Dont l’aura, dessinée dans les années 90 avec la reconnaissance de talents maliens comme Malick Sidibé et Seydou Keïta, ne cesse de gagner, elle aussi, en intensité lumineuse.

Rencontres de Bamako, Mali, jusqu’au 31 décembre. www.rencontres-bamako.com


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