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Sur les trottoirs de Berlin où jaillissent les noms de juifs victimes de l’Holocauste

Mis en ligne le 14.01.2016 à 05:56

Texte de Pascale Hugues

Reportage. Pour rendre hommage à ses «voisins» morts en déportation, Angelika Hermes a décidé d’encastrer dans la chaussée une «Stolperstein», un pavé portant leur nom. Cette initiative personnelle participe à un mouvement qui est devenu national au fil des années.

«Encastré dans le trottoir devant le numéro 80 de la Fregestrasse à Berlin se trouve une Stolperstein (littéralement traduit, une pierre sur laquelle on trébuche), un petit pavé de béton de 10 cm sur 10 cm recouvert d’une fine plaque de laiton sur laquelle est inscrit:

«Ici vécut Marta Ephraim,
Née 1872,
Déportée 18.10.1941,
Assassinée à Lodz/
Litzmannstadt
9.11.1941.»

C’est dans l’appartement du rez-de-chaussée de cet immeuble bourgeois construit au tournant du siècle que la Gestapo vint chercher Marta Ephraim pour la déporter vers le ghetto de Litzmannstadt en Pologne où elle mourut un mois à peine après son arrivée. Une famille aryenne emménagea dans l’appartement. Du jour au lendemain, toute trace de la vie de cette juive berlinoise fut anéantie. Jusqu’à ce que, il y a deux ans, Angelika Hermes, avocate à la retraite, entreprenne des recherches sur cet immeuble et tombe sur le nom de cette précédente locataire.
Travail de mémoire

Angelika Hermes est la «marraine» de cette Stolperstein. Cette grande femme énergique et très efficace s’est trouvé un passe-temps qui la passionne pour occuper ses vieux jours: la pose de Stolpersteine dans son quartier berlinois. Au lieu de partager son temps entre croisières au soleil et terrains de golf, Angelika Hermes fouine dans les archives pour reconstituer la vie des «victimes» de son quartier, établit des fiches biographiques, essaie de retrouver les descendants s’il en reste, organise une petite cérémonie avec musique et discours au moment de la pose de la Stolperstein. C’est elle aussi qui finance l’opération (120 euros par pavé). Comme le trottoir est un élément de la voie publique, les habitants des immeubles concernés n’ont pas à donner leur avis. «Mais, avant la pause d’une Stolperstein, j’accroche dans l’entrée de l’immeuble une lettre informative avec la biographie de ces voisins «disparus» et j’invite les habitants à participer à la petite cérémonie de la pose. Je laisse mon adresse e-mail. Les gens peuvent me contacter. Rares sont les réponses négatives.»

Angelika Hermes effectue un travail de mémoire «systématique», elle ratisse «une rue après l’autre». Elle a déjà fait poser une cinquantaine de Stolpersteine à Friedenau, un quartier très comme il faut de Berlin-Ouest où vivait la bourgeoisie juive allemande assimilée. Ici les enfants répètent encore leur piano le dimanche après-midi. Une fois par an, à la veille du 9 novembre, date anniversaire de la Nuit de cristal, elle arpente la rue avec un seau d’eau et une éponge. A genoux sur le trottoir, elle lave ses Stolpersteine.

Dans la Stierstrasse, juste à côté de chez elle, ce sont les enfants du Kindergarten et des écoles qui se sont vu confier cette tâche. En classe, les enseignants en ont profité pour parler de l’Holocauste. Car les Stolpersteine racontent à la fois le destin dramatique des «victimes» et la survie muette des rescapés. Elles en disent long aussi sur le sentiment de culpabilité des Allemands d’aujourd’hui et sur ce travail de mémoire qu’ils n’en finissent pas d’accomplir.

Un lieu de recueillement

Angelika Hermes est née en septembre 1945, cinq mois après la défaite allemande, dans une famille de catholiques rhénans. Une bénéficiaire de ce que Helmut Kohl appelait «la grâce de la naissance tardive». Son père, physicien, ne servit que quelques mois dans la Wehrmacht à la fin de la guerre. Il n’était pas nazi, précise Angelika Hermes. Elle ne se sent pas «coupable» de l’Holocauste, mais «responsable», dit-elle, très sûre d’elle. Elle consacre une grande partie de son temps à cette tâche colossale: «J’aime faire ressurgir ainsi un destin individuel. Avec les Stolpersteine, l’Holocauste est présent dans notre vie quotidienne. On ne risque plus de l’oublier. On trébuche dessus en sortant de chez soi. On se souvient ainsi que ces gens étaient nos voisins de palier, des personnes que nous croisions tous les jours à la boulangerie, sur les bancs de l’école. Nos médecins, nos avocats, nos collègues de bureau. Six millions d’individus assassinés quelque part à l’est, ce n’est pas un chiffre abstrait. Les Stolper­steine sont une façon de faire le deuil et de travailler notre histoire de façon très personnelle et pas anonyme.»

Le monument central à la mémoire des victimes de la Shoah sur la Potsdamer Platz, avec ses stèles de béton et les masses de touristes qui viennent s’y promener, ne touche pas Angelika Hermes. Ce lieu de mémoire a été imposé par les plus hautes sphères, ordonné par le gouvernement et le Parlement, alors que les Stolpersteine sont une initiative privée venue d’en bas. Tout le monde peut décider de poser une pierre: les locataires d’un immeuble, les enfants d’une école, les familles d’anciens sympathisants nazis tout comme les familles des victimes. Pour les descendants des juifs déportés qui n’ont pas été enterrés au cimetière juif de Weissensee, cette Stolperstein est une sorte de tombe, un lieu où l’on peut venir se recueillir, une trace de leur ancêtre dans cette Heimat qui les a destitués de leurs droits civiques et envoyés à la mort.

Au fil des années, Angelika Hermes a retrouvé la trace de ses voisins disparus: «C’est beau quand soudain toute l’histoire d’une famille est reconstituée. L’Holocauste prend des dimensions très concrètes. J’ai même aidé des familles à se retrouver. Certains ne savaient pas qu’ils avaient un cousin aux Etats-Unis, une grand-tante à Londres. Et quand un arrière-petit-fils de déporté est assis en face de moi et que nous parlons, je suis très émue.» Nombreux sont les descendants qui font le voyage pour assister à la pose de la Stolperstein de leurs ancêtres. Parfois en groupe. Des familles entières. «Ils sont très reconnaissants, dit Angelika Hermes. Nous restons en contact.»

Sur les traces de Michelle

Quand elle tombe sur le nom de Marta Ephraim en feuilletant le Livre de la mémoire, un registre qui dresse la liste de tous juifs berlinois déportés, Angelika Hermes commence son travail de fouine industrieuse dans les archives. Dans les dossiers d’indemnisation des juifs berlinois, elle retrouve le formulaire de demande établi par l’un des fils de Marta, Kurt Ephraim, citoyen américain. Elle y apprend que Kurt, sa femme et leur fils Frank ont émigré aux Philippines en 1939. Après la guerre, ils se sont installés aux Etats-Unis. En surfant sur l’internet, Angelika Hermes découvre que Frank Ephraim a écrit un livre, Escape to Manila, retraçant l’histoire de la petite communauté juive émigrée aux Philippines. Dans la préface, Frank Ephraim remercie sa fille Michelle. Angelika Hermes retrouve très vite sa trace. Michelle Ephraim, l’arrière-petite-fille de Marta, a une petite quarantaine d’années et trois enfants. Elle est spécialiste de Shakespeare et enseigne la littérature dans une université à Boston. Angelika Hermes prend contact avec elle. Michelle Ephraim répond tout de suite. Elle est enthousiaste et promet de faire le voyage. Elle n’attendait que cela.

La reconstitution d’une vie

De l’autre côté de l’Atlantique, Michelle Ephraim est habitée depuis toujours par le passé berlinois de ses parents, qui parlaient allemand entre eux quand ils ne voulaient pas que leur fille unique les comprenne, mais qui ont toujours refusé que Michelle mette les pieds en Allemagne. «Ils étaient fous de rage quand je leur ai annoncé que je voulais passer une année d’études dans ce pays. Ils m’ont interdit de partir. Et cela fait tellement longtemps que je voulais revenir en Allemagne. Vous voyez, automatiquement, je dis revenir alors que je n’y suis jamais allée. C’est tellement ironique. Mon père était un vrai Berlinois.» Quand ils retournent pour la première fois à Berlin dans les années 90, Frank Ephraim et sa femme n’emmènent pas leur fille. L’e-mail d’Angelika Hermes est pour Michelle Ephraim «un signe du destin»: «Il faut que j’y aille. Maintenant!»

Sa fille de 12 ans est sur le point de faire sa bar-mitsvah. Elles font le voyage toutes les deux. C’est la première visite de Michelle dans le pays de ses parents. Elle est allée en Italie, en Angleterre, mais a toujours fait un détour prudent autour de l’Allemagne. Angelika Hermes lui concocte un «petit programme»: les deux femmes demandent à l’actuelle locataire de l’appartement où vécut l’arrière-grand-mère de Michelle si elles peuvent y jeter un coup d’œil. Elles vont au cimetière juif de Weissensee, passent un moment sur l’ère de jeu de la Hoffmeisterplatz où Frank Ephraim s’amusait quand il était enfant. Puis Angelika Hermes invite à un Kaffee-Kuchen chez elle.

Michelle a passé des heures au téléphone avec son père pour raccourcir et rendre lisibles les 12 000 pages de mémoires qu’il avait écrites à la troisième personne, «comme si toute cette histoire ne le concernait pas vraiment. Il avait besoin d’établir une distance. J’ai eu tellement de mal à le persuader d’utiliser le je. Des heures de conversation difficile. Même le plus borné de mes étudiants n’a jamais été aussi imperméable aux conseils».

Michelle n’appartient pas à la génération de l’Holocauste, mais à cette troisième génération, en plein dans la vie qui ne parle même pas allemand, mais qui a été hantée par les origines de ses parents. Elle a beaucoup réfléchi à son histoire et parle à Angelika Hermes de la relation difficile qu’elle avait, enfant unique, avec ses parents extrêmement anxieux, qui n’ont jamais cessé d’être des juifs allemands. «A Berlin, le puzzle de ma vie s’est soudain reconstitué. C’était tellement naturel pour moi d’être là. Tout semblait soudain avoir un sens. Et cette idée de Stolperstein me semble être une évidence.»

Une opinion que ne partagent pas toutes les institutions représentant la communauté juive dans les communes allemandes. Après plus de dix ans de querelle, Munich vient de proscrire l’été passé la pose de Stolpersteine. C’est la communauté juive qui a fait pression en rappelant que sa religion interdit que l’on piétine les tombes et que l’on marche sur les morts. Charlotte Knobloch, présidente de la communauté juive de Haute-Bavière, n’a jamais caché son opposition à cette forme de perpétuation de la mémoire: «Les gens marchent sur les Stolpersteine ou passent à côté d’elles sans même les remarquer.»

Nonante-huit mille personnes ont pourtant signé une pétition online pour lever l’interdiction de poser des Stolpersteine à Munich. Son porte-parole estime que cette mesure va dans le sens de «ceux qui veulent tirer un trait sur les crimes commis par l’Allemagne nazie». La ville de Munich a donc opté pour des plaques commémoratives fixées aux façades des immeubles. Certains reprochent à Gunter Demnig, le sculpteur qui inventa ces minimémoriaux de la Shoah y a une vingtaine d’années, d’en faire une véritable industrie très lucrative et de les poser à la chaîne. D’autres redoutent la profanation de ces petits pavés par des activistes néonazis. Ce qui est déjà arrivé à plusieurs reprises. Dans la Stierstrasse à Berlin, plusieurs Stolpersteine ont été arrachées et souillées de peinture laquée.

Débordées de demandes

Pourtant, depuis quelques années, cette manière simple et forte de commémorer les disparus connaît un énorme succès. C’est Berlin qui détient le record avec 6000 Stolpersteine, dont celle de Marta Ephraim. Les mairies d’arrondissement de Berlin, chargées de rassembler les demandes et d’aider les parrains et marraines dans leurs recherches, n’arrivent plus à faire face au flot des demandes. Il faut s’armer de patience et s’inscrire sur une liste d’attente pour avoir droit à la pose d’un pavé tant l’engouement pour les Stolpersteine est grand. Dans l’arrondissement de Schöneberg, surnommé dans les années 30 la «Suisse juive de Berlin» en raison du grand nombre de juifs fortunés qui y vivaient, la pose de Stolpersteine a été momentanément stoppée. «Nous étions en permanence à la traîne, explique la responsable de Schöneberg. Près de la moitié des demandes parviennent aujourd’hui des descendants immigrés à travers le monde. Ils ne sont pas en mesure de faire eux-mêmes les recherches dans les archives. C’est nous qui nous en chargeons et cela prend beaucoup de temps.»

En 2005, un bureau de coordination a été créé par le Sénat de Berlin pour orchestrer l’ensemble des demandes et organiser des soirées d’informations ouvertes à tous ceux qui veulent installer une Stolperstein devant leur immeuble. On en dénombre 50 000 dans 900 villes et communes allemandes et 18 pays européens dont la Belgique, l’Autriche, la Pologne et la Hongrie. Il s’agit du plus grand mémorial décentralisé du monde. Sur les trottoirs de l’Allemagne les noms jaillissent. Un proverbe juif dit d’ailleurs que quand le nom est oublié, c’est la personne tout entière qui est anéantie à jamais.


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