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Zineb El Rhazoui: «Les musulmans doivent accepter que l’islam n’est pas une religion merveilleuse»

Mis en ligne le 10.11.2016 à 05:48

Richard Werly Paris

Interview. Rescapée de l'attentat de janvier 2015 contre «Charlie Hebdo», la journaliste Zineb El Rhazoui est une des femmes les plus menacées et protégées de France. Une situation qui incite cette polémiste assumée à se battre encore davantage. Elle le fait dans son dernier livre coup-de-poing: «Détruire le fascisme islamique» (Ed. Ring), un an tout juste après les attentats du 13 novembre 2015 qui ensanglantèrent Paris.

Une femme seule. Controversée pour son tempérInterview. Rescapée de l'attentat de janvier 2015 contre «Charlie Hebdo», la journaliste Zineb El Rhazoui est une des femmes les plus menacées et protégées de France.

Une situation qui incite cette polémiste assumée à se battre encore davantage. Elle le fait dans son dernier livre coup-de-poing: «Détruire le fascisme islamique» (Ed. Ring), un an tout juste après les attentats du 13 novembre 2015 qui ensanglantèrent Paris.ament de feu. Mais plus déterminée que jamais. Rescapée du massacre commis par les frères Kouachi à Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, Zineb El Rhazoui, 34 ans, s’est installée dans une posture de combattante.

Protégée par la police vingt-quatre heures sur vingt-quatre, cette journaliste française née au Maroc dans une famille de culture musulmane revendique la nécessité de réformer l’islam pour endiguer le fascisme islamique qui, selon elle, déstabilise l’Occident. Le combat d’une militante pour qui la meilleure manière de rendre hommage aux 130 victimes des attentats du 13 novembre 2015 est de ne rien céder. L’Hebdo l’a rencontrée longuement.


Publier «Détruire le fascisme islamique» un an après les attentats du 13 novembre 2015, est-ce d’abord dire «Le combat continue»?

C’est surtout affirmer que nous ne céderons pas. Parce que c’est le point essentiel. Les commanditaires de ceux qui ont attaqué Charlie Hebdo puis tiré dans la foule au Bataclan et sur les terrasses des cafés parisiens le 13 novembre veulent nous faire mettre à genoux au nom d’un islam fanatique. Arrêtons de jouer sur les mots. Il s’agit bien d’une démarche fasciste islamique, contre laquelle la meilleure des digues est l’insurrection de la pensée, pour réveiller les esprits, surtout ici en France, mais aussi dans les pays musulmans comme le Maroc, où je suis née et où j’ai grandi.

Je revendique aussi, à travers ce livre, le droit des profanes à débattre de l’islam. Je ne suis pas imam, charge interdite aux femmes. Je ne suis pas diplômée en théologie. Est-ce pour cela que je dois me taire? Mon cheminement est en soi un témoignage. Eduquée dans une famille de culture musulmane, je revendique mon athéisme.

J’ai commencé à admettre la non-existence de Dieu à l’âge de 19 ans, dans la droite ligne des libres penseurs arabes qui, à l’époque, vers l’an 2000, étaient très actifs sur l’internet. J’en ai rencontré beaucoup en Egypte, où j’ai vécu dans les années 2003-2005. Maintenant, tous ces gens sont traqués. Ils se sont exilés ou se terrent. Parler est mon devoir de survivante, de rescapée.

Vous évoquez votre enfanceau Maroc. On sait qu’en France la question de la double nationalité, de la double origine, est de plus en plus posée dans le débat public après les attentats de 2015. Que répondez-vous?

J’ai grandi au Maroc. Je sais ce qu’est le fait d’être assigné à la communauté des musulmans. Car c’est ainsi. Osons dire les choses. Au Maroc, dès que vous intégrez l’école, l’islam fait partie de votre éducation. Nous avions au moins six matières religieuses dans notre programme scolaire. Ma famille, dont je préfère ne pas parler pour des raisons de sécurité, n’a jamais accordé un grand espace à la pratique religieuse.

Mais l’époque nous a tous rattrapés et la réalité d’un pays comme le Maroc, où l’islam inspire les lois et la vie de tous les jours, est devenue de plus en plus théocratique. Je m’explique: les lois en question ne sont pas nouvelles. Mais le contexte a changé. Dans tous les pays du sud de la Méditerranée, la théocratie islamique s’est peu à peu substituée à l’identité nationale. Cette problématique identitaire est le vrai poison.

Votre itinéraire est celui d’une révoltée. N’avez-vous pas, après «Charlie», été tentée de vous taire, de changer de vie?

Charb, le défunt directeur de Charlie Hebdo assassiné le 7 janvier 2015, m’avait fait un jour cette remarque qui m’a marquée: même un livre de cuisine peut devenir un livre de guerre si les fascistes s’en servent et en détournent le contenu. Ce constat a décuplé ma révolte. A quoi sert une vie de rescapée si elle n’est pas de nouveau risquée pour affronter ceux qui ont tué, en janvier puis en novembre 2015 à Paris, et le 14 juillet 2016 à Nice?

Je me bats dans ce livre contre la plus dangereuse des idéologies: celle de la religion merveilleuse. Les musulmans, même ceux qui ont la foi du charbonnier, doivent accepter que l’islam n’est pas une religion merveilleuse et qu’on ne peut pas tout commettre en son nom. Plus personne ne va dire aujourd’hui que le catholicisme est une religion merveilleuse. Je veux, comme journaliste et comme activiste, aider à désacraliser la critique de l’islam. L’islam n’a pas vocation à régir la cité.

Les textes sacrés peuvent et doivent être critiqués. Je suis terrifiée par les raccourcis historiques. Peut-on oublier qu’un grand penseur musulman comme Averroès (1126-1198), symbole de l’apogée intellectuel de la civilisation islamique, vit à l’époque ses livres brûlés sur la place publique? Les terroristes d’aujourd’hui ont remplacé les inquisiteurs d’hier.

Vous êtes Française. «Charlie Hebdo» incarne un esprit très français, frondeur, laïcard, provocateur. C’est cette France-là que les terroristes voulaient abattre, et que leurs émules, ciblent toujours?

On ne peut pas dire que la France est la principale victime du fascisme islamique alors que des attentats surviennent tous les jours dans d’autres pays, notamment en Afrique ou au Moyen-Orient. Mais le fait que ces fascistes islamistes haïssent la France, dont certains sont originaires, est logique: c’est en France que l’islam risque le plus de se séculariser. C’est en France que ce fascisme bute sur la plus grande résistance intellectuelle, et sur le barrage législatif et laïc le plus étoffé. Je suis née Française. Ma mère est Française.

Je suis habitée par ce combat, car je vois ce qui se passe en Tunisie, au Maroc, en Algérie, où mes amies n’ont pas le droit d’épouser un non-musulman. On me reproche d’être révoltée. Mais ai-je le choix? J’ai 34 ans. Je viens d’avoir un bébé. Je ne veux pas vivre une vie de soumission. Je ne veux pas que mes enfants grandissent dans une société où les esprits libres n’ont le choix qu’entre l’opprobre et l’exil. Or, c’est cette société-là que veulent les fascistes islamiques.

Beaucoup de jeunes femmes musulmanes françaises, pourtant, font un choix à l’opposé du vôtre. Elles défendent l’islam radical malgré les attentats. Malgré les horreurs perpétrées par Daech.

Comment l’expliquez-vous?

Ces jeunes femmes sont filles de l’école de la République. Elles sont nées libres. Cet islam-là est pour elles une identité sublimée, avant tout destinée à répondre au malaise identitaire de leur génération. Elles qui ne parlent pas très bien, voire pas du tout, l’arabe, déterrent de vieilles vertus comme la virginité pour s’affirmer d’une façon erronée et dangereuse. Je le leur dis à chaque fois que je les rencontre: cette identité islamiste, bâtie sur des clichés, est à la fois mythique et fausse. Il y a, à la base de ces comportements, beaucoup d’ignorance.

Leur cri lancé à la figure de la société française ne mérite donc pas d’être entendu?

De quoi parle-t-on? Est-ce que, depuis le 13 novembre, la société française, pourtant blessée, a rejeté les musulmans? Les lois en France sont égalitaires. Il faut toujours le redire. J’en ai assez, comme femme, d’entendre parler de racisme alors que nos lois sont parmi les plus antiracistes. J’en ai assez de ce discours de pleurnicherie, exploité par les islamistes. L’ascenseur social qui permet l’émancipation ne fonctionne que si l’on accepte les valeurs de la société en question, pas si l’on se met constamment à l’écart.

Puisque ces jeunes femmes veulent s’affirmer, pourquoi ne le font-elles pas autrement? Pourquoi n’apprennent-elles pas l’arabe? Pourquoi ne puisent-elles pas leur inspiration dans les livres de Naguib Mahfouz ou de Taha Hussein, deux des plus importants romanciers égyptiens contemporains? Leur prétendu retour aux sources du «vrai islam» est une chimère, une fuite en avant. C’est la solution de facilité. Le voile, c’est un marquage visuel. On s’affirme en évitant de penser et de réfléchir.

Un an après les attentats parisiens, une autre question se pose: celle de la déradicalisation. On voit bien que les programmes menés en France fonctionnent mal. Pourquoi?

Parce que ce qu’il faut déradicaliser, c’est la religion! C’est l’islam. La seule et unique méthode, c’est de critiquer le dogme car, sinon, la chape de plomb continuera de peser sur les musulmans. On ne déradicalisera pas en continuant de dire que l’islam est une religion comme les autres. C’est une erreur fatale de penser qu’on peut expurger le terrorisme et le fanatisme sans s’attaquer à la cause idéologique.

Il faut lever la sacralité, permettre le vrai débat intellectuel. Pour les musulmans aussi, Voltaire est l’antidote! La déradicalisation fonctionnera quand on traitera les musulmans comme les autres. Dans l’histoire, aucune religion ne s’est déradicalisée d’elle-même. Il faut exercer une pression forte. Si l’on attend que les imams modérés prennent seuls le dessus, on risque d’attendre longtemps.

Après le 7 janvier 2015, votre présence dans la nouvelle équipe de «Charlie Hebdo» s’est révélée compliquée. Elle a suscité des tensions. Vous êtes maintenant partante. Rester après cela
était-il impossible?


J’ai attendu longtemps avant de recommencer à écrire. J’étais en arrêt maladie, puis j’ai eu un bébé. J’ai en effet pris mes distances avec Charlie, que je suis en train de quitter formellement. J’ai annoncé mon départ. Une histoire a pris fin le 7 janvier. Il ne reste plus grand monde de l’équipe avec laquelle j’aimais tant travailler. Le journal s’est vidé de ceux que j’aimais. C’est une réalité. Ma situation personnelle joue aussi pour beaucoup dans cette prise de distance.

Je vis sous protection policière permanente, dans une sorte de prison ambulante qui n’empêche rien mais rend tout plus compliqué, même le fait de recevoir un courrier. Partir, ne plus évoquer tel ou tel sujet, c’est aussi ma manière de protéger ceux qui m’entourent. Je ne parle par exemple jamais de ma famille. Tout en m’insurgeant dans mes livres et en prenant la parole en public, j’ai dû apprendre à gérer ces terribles silences privés. 


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