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L’asile et le bonheur d’être bien né

Mis en ligne le 12.05.2016 à 05:59

© L'Hebdo



Chantal Tauxe

Notre démocratie directe engendre une certaine monotonie. Un scrutin chasse l’autre. C’est ainsi que l’on s’est peu indigné de la récente et stupéfiante décision de la commune d’Oberwil-Lieli de payer près de 300 000 francs pour ne pas être incommodée par la présence d’une dizaine de réfugiés.

Signer un chèque pour ne pas être dérangé est une idée pleine d’avenir. La Commission européenne y songe aussi. Dans ses propositions pour réformer le système de Dublin, elle envisage de pénaliser les Etats qui refuseraient de prendre en charge des demandeurs d’asile: les récalcitrants devraient verser 250 000 euros au pays d’accueil.

Qu’est-ce qui a animé les citoyens de la localité argovienne au moment de déposer leur bulletin dans l’urne? Une minorité a voulu se montrer solidaire: elle, c’est la misère de la guerre et de l’exode des Syriens qui l’indispose. Quant à la majorité, j’avoue me perdre en conjectures… Si l’on refuse de recevoir ces migrants, que veut-on au juste, qu’ils crèvent directement sous les bombes à Alep? Qu’ils se noient dans la Méditerranée? Que le Liban, la Jordanie, la Turquie, la Grèce et l’Italie se débrouillent seuls et assument leur faute originelle d’être géographiquement si mal placés?

On peut imaginer que certains se sont dit: «Je ne suis pas responsable de ce chaos – la Suisse est neutre et elle n’y est pour rien –, pourquoi devrais-je en subir les conséquences?» Ils ont raison: nous ne sommes pas responsables de cette crise. Mais, comme êtres humains, nous sommes responsables de notre attitude face à la catastrophe. Détourner le regard, se comporter comme si cette tragédie n’existait pas, étaler un tranquille égoïsme est cynique, immoral. Je ne sais pas si ces gens osent se regarder dans la glace le matin, j’ignore s’ils mettent encore un orteil de temps en temps dans un lieu de culte ou s’il leur arrive de réfléchir au sens de la vie… A quoi rime une société où le mot compassion (souffrir avec) n’a plus aucun sens?

Il se trouve que, le 5 juin prochain, nous allons de nouveau voter sur l’asile. Une énième révision de la loi fédérale dont le but est de statuer plus rapidement sur les demandes des requérants.

Est-elle opportune, cette nouvelle mouture? Assurément, elle constitue un moyen de regarder la vérité en face, d’essayer de compatir et de mieux gérer la situation. On ne le dit pas volontiers, mais le flux migratoire vers l’Europe promet de durer. Autant s’outiller avec d’autres choses que de barbares et vains barbelés.

La réforme portée par Simonetta Sommaruga est un compromis entre humanisme et réalisme. Elle ne représente pas la «culture de la porte ouverte», comme le craignent les xénophobes. Disons que la porte va être prudemment entrouverte et sous conditions. La nouvelle loi prévoit une centralisation des compétences dans de grands centres fédéraux et une accélération des procédures (100 à 140 jours, contre 700 actuellement pour les cas complexes). Elle devrait donc permettre de trier plus vite encore les vrais réfugiés des faux.

Dissocier ceux qui «méritent» notre compassion des migrants économiques est une obsession au cœur de tous nos débats sur l’asile depuis 1979. Fuir la guerre est acceptable, fuir la misère le serait moins. Ce distinguo spécieux continue d’obscurcir notre compréhension des phénomènes migratoires.

Tous les partis soutiennent cette révision sauf un comité de gauche et l’UDC, qui a déclenché le référendum, notamment parce que les requérants seront assistés gratuitement par des avocats. Un argument curieux: la présence d’une assistance juridique (rémunérée selon un forfait de 1361 francs par cas) garantit une meilleure compréhension des décisions. Ce sont les recours en cascade qui prolongent la durée des procédures. Il y a dans cette disposition un froid réalisme qui aurait dû plaire à l’UDC, soucieuse d’expulser prestement les candidats à l’asile déboutés.

Les sondages créditent la réforme de 59% de taux d’approbation. Lors de la dernière votation en juin 2013, les mesures urgentes avaient obtenu 78% de oui. Elles stipulaient la fin de la désertion comme motif d’asile et l’impossibilité de déposer une demande en ambassade (également introduite par les pays européens). La première n’a pas stoppé l’arrivée des Erythréens. La seconde a nourri les passeurs et généré les drames que l’on sait en Méditerranée.

Le 5 juin, ne fermons pas les yeux sur ce qui bouscule notre quiétude. Votons en conscience: la Suisse n’est pas un grand Oberwil-Lieli, mais le pays de la Croix-Rouge, qui a inventé l’aide aux victimes des conflits, parce que le bonheur d’être bien né impose de partager. 


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