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La chronique de Jacques Pilet: la Suisse un doigt dans la guerre

Mis en ligne le 06.08.2015 à 06:00

Jacques Pilet

L’Ukraine a disparu des titres. Escarmouches dans l’est du pays, pourparlers de Minsk enlisés, marasme économique. Pas de quoi exciter les foules. Et puis on s’habitue à tout. Les marines américaine et russe s’effleurent au large de la Crimée. Des manœuvres de l’OTAN se déroulent dans l’ouest du territoire ukrainien avec la présence de milliers de soldats, conseillers militaires et agents occidentaux de tout poil. Mais qui s’en offusque?

De part et d’autre, on tait des faits, on en monte d’autres en épingle, on lance des rumeurs. Les Russes savent y faire. Mais la machine médiatique américano-ukrainienne n’est pas en reste. Elle met la pression pour que toutes les opinions publiques gardent une vision bien simpliste de la crise.

Et voici que l’Union européenne lance son propre système de propagande pour contrer celle de Moscou. A l’initiative des Polonais et des Hollandais, un «machin» audiovisuel russophone va être mis sur pied pour donner «des informations de qualité» à la Russie et à toute la région. Il est prévu une agence de nouvelles, un centre de production télévisuelle, un émetteur, un «centre de compétence pour la qualité médiatique». Coût prévu: entre 16 et 26 millions d’euros par an. Payés par les membres de l’UE. Et par qui? Par la Suisse!

Chut! On n’aime pas trop en parler à Berne. La même discrétion qu’on a observée en mai dernier à propos de la participation des forces aériennes suisses aux manœuvres de l’OTAN sur la Baltique, à la frontière russe. Mine de rien, c’était déjà mettre un doigt dans la guerre.

Comment la Suisse se trouve-t-elle ainsi mouillée dans la bataille des mots? En fait, elle apporte depuis deux ans une modeste contribution à un fonds européen «pour la promotion de la démocratie et le pluralisme dans le monde» (FEDEM). Son but est d’appuyer des individus et des organisations qui combattent pour la liberté. Très beau, non?

Le problème, c’est que ce type d’intervention peut déraper. Il faut une belle dose d’angélisme pour ne pas voir que d’innombrables fondations de cette trempe, puissamment soutenues par le gouvernement américain, servent en réalité d’outil politique. Un levier pour déstabiliser certains régimes, à commencer par la Russie, mais on l’a vu aussi en Géorgie et en Ukraine au moment de Maidan. Le schéma est rodé: utiliser les aspirations démocratiques de petits groupes pour tenter de déplacer les lignes géostratégiques au profit de l’influence des Etats-Unis.

Mais, chers amis saoudiens ou qataris, pas de souci! Les activistes téléguidés de la démocratie ne mettront pas leur nez dans vos dictatures, puisque vous êtes les «amis» de l’Occident.

Les bonnes intentions européennes du départ prennent aujourd’hui une dimension nouvelle. Il ne s’agit plus seulement d’aider tel ou tel journaliste brimé, tel ou tel groupe intellectuel épris de liberté, de distribuer bourses et billets d’avion à quelques opposants. Il s’agit maintenant de construire une machine de guerre médiatique.

La Suisse n’a rien à faire dans cette galère.

Elle jouit d’un capital d’estime et de sympathie considérable, notamment depuis le passage du conseiller fédéral Didier Burkhalter à la tête de l’OSCE. Si elle multiplie les gestes antirusses de concert avec ses amis américains et avec les va-t-en-guerre européens, ce crédit s’évaporera.

Quant à vous, chers Européens, acceptez un brin de critique. Votre intérêt n’est-il pas de faire baisser la tension plutôt que de l’exacerber, afin de donner une chance aux négociations de paix?

L’Europe a sa part de responsabilité dans ce drame. La Commission a conçu avec Kiev un accord d’association qui ne tenait aucun compte des liens nombreux, profonds, économiques, personnels de l’Ukraine avec la Russie. Ce fut le départ du conflit. Dans un débat du magazine Bilan, le professeur Dusan Sidjanski, la grande voix européenne de Genève, a su le dire avec franchise à son ami Manuel Barroso, ex-président de la Commission.

Alors lancer maintenant un nouvel appareil de propagande, est-ce bien malin?

Quant à nous, essayons déjà de lire les faits dans le calme. Pas dupes de la rhétorique poutinienne. Pas dupes non plus des vérités concoctées entre Washington et Kiev, assénées tous les jours par la presse anglo-saxonne, relayées en Suisse par l’influente Neue Zürcher Zeitung qui, comme tant d’autres, a fait le choix du manichéisme.

jacques.pilet@ringier.ch


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