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Bibliothèque: au diable les livres!

Mis en ligne le 21.04.2016 à 06:00

Propos recueillis par Michael Furger

Interview. Rafael Ball, directeur de la bibliothèque de l’EPFZ, est convaincu que l’internet rend les bibliothèques superflues. Soit elles évacuent leurs stocks de livres, les numérisent et se réinventent, soit elles sont condamnées à disparaître.

Avons-nous toujours besoin de bibliothèques?

Non, pas sous leur forme actuelle. Après tout, les bibliothèques ne font que collecter des contenus à l’usage des gens. Cette conception ne fonctionne plus. Internet est là. Lorsque l’on cherche des contenus, on n’a plus besoin de bibliothèques.

L’internet rend les bibliothèques superflues?

Oui. Les bibliothèques publiques sont nées avec l’instruction publique. Avec Internet, elles disparaissent. Est-ce un problème?

Peut-être que oui, parce que les bibliothèques ont une mission culturelle.

Les bibliothèques sont surestimées. Lorsqu’une bibliothèque communale ferme quelque part, tout le monde fait comme si c’était un morceau de culture qui disparaissait. On redoute que les gens s’abêtissent et ne lisent plus si la bibliothèque n’existe plus. C’est de la pure sottise. D’abord, les gens lisent davantage aujourd’hui, à cause d’Internet justement. Quiconque recourt à la Toile doit lire. La bibliothèque n’est donc pas un vecteur de la culture de la lecture. Deuxièmement, la bibliothèque n’est pas un havre de savoir, elle n’est qu’un havre de livres.

Le savoir est dans les livres.

Non, le savoir est dans la tête des gens qui relient des informations. Les bibliothèques ne sont que des supports de données. On ne crée pas du savoir en entassant un million de livres dans une bibliothèque et en disant: voilà la mémoire du savoir de l’humanité. D’ailleurs, pour être franc, même dans les plus grandes bibliothèques du monde on ne trouve qu’un tout petit échantillon aléatoire de toutes les informations de ce monde. Rien que le marché allemand recense chaque année 100 000 nouvelles parutions. Vous ne les trouverez jamais toutes dans une seule bibliothèque. Tandis que sur le site d’Amazon vous pouvez compulser plus de livres qu’il n’y en a dans chaque bibliothèque.

Pour les gens qui n’ont pas de livres à la maison, les bibliothèques permettent un accès à la littérature.

Mais justement, pour trouver des contenus et les lire, vous n’avez plus besoin de bibliothèques, parce que vous n’avez plus besoin de livres imprimés. On trouve aujourd’hui déjà une bonne partie de la littérature numérisée sur le Net. Le monopole d’information des bibliothèques a basculé. Ceux qui ont un accès à Internet mais pas à une bibliothèque sont potentiellement plus cultivés que ceux qui ont une carte de bibliothèque mais pas d’accès à la Toile. Je connais un patron d’un centre de recherche allemand qui disait que, de sa vie, il n’avait jamais mis les pieds dans une bibliothèque.

Bien des gens n’ont pas envie de lire un livre sur un support électronique. Et les enfants ont peut-être plus de plaisir à regarder ou lire un livre sur du papier.

Vous pouvez acheter le livre imprimé.

Tout le monde n’en a pas les moyens.

Alors il faut se demander si les bibliothèques n’existent que pour les pauvres. Naguère aussi, ceux qui voulaient un livre et pouvaient se l’offrir l’achetaient. Je vous donne raison sur un point: les bibliothèques ont la tâche de promouvoir la lecture. Mais on peut confier cette tâche à l’école et y mettre les livres à disposition. Il convient aussi de surmonter ses inhibitions face au livre électronique. En format électronique, on trouve des livres qu’une bibliothèque communale ne possède pas. Et cela en tout temps, pas aux heures d’ouverture définies.

Donc il n’y a plus aucun besoin d’une bibliothèque communale pour la population.

En principe, non. C’est comme le théâtre. On n’en a pas besoin non plus, mais on peut se l’offrir si on le souhaite. Certaines communes en ont, d’autres pas. Mais les bibliothèques qui subsisteront ne seront plus les mêmes qu’aujourd’hui.

En quoi consisteront-elles?

En des centres d’information et de communication. A Aarhus, au Danemark, il n’y a plus de livre imprimé à la bibliothèque publique. En revanche, il y a des centres de conférences, des manifestations pour les enfants, un forum citoyen et un service de l’administration communale. Et on y a accès aux livres en format électronique.

Et votre bibliothèque de l’EPFZ n’en sera plus une non plus?

Exactement, même si l’on pourra toujours l’appeler ainsi. Et j’y mettrai quand même quelques livres.

Pourquoi?

Parce que les gens se font une image d’une bibliothèque. Ils s’attendent à des rayonnages de livres. S’ils ne voient pas de livres dans une bibliothèque, ils pensent s’être trompés d’endroit.

Les livres ne seraient donc plus que le décor?

Oui, on peut aussi utiliser de faux livres: un rayon près de l’entrée et, ensuite, les contenus électroniques. On pourrait prévoir quelques manuels d’études à consulter. Dans les bibliothèques littéraires, il resterait un peu plus de livres imprimés, parce que les lecteurs aiment bien lire de l’imprimé, mais il y en aura beaucoup moins que de nos jours. Pour être clair: je ne plaide pas pour l’élimination des bibliothèques, ce serait un peu singulier dans ma position. Je dis seulement que les bibliothèques doivent radicalement modifier leur mode de fonctionnement. Celles qui ne le font pas auront disparu dans vingt ans.

Et quel serait ce mode de fonctionnement?

Comme je l’ai dit, les bibliothèques communales deviendront des centres de communication permettant l’accès à des contenus électroniques. Dans les bibliothèques scientifiques comme celle de l’EPFZ, il s’agira de conseiller et d’assister les chercheurs. L’édition d’articles scientifiques est devenue un univers très complexe. Sur ce point, nous pouvons aider. Nous pouvons aussi développer des programmes sur mesure, de manière à ce que les chercheurs puissent consulter, dans l’immense masse de littérature qui concerne leur domaine, exactement les informations qui leur sont utiles. Les bibliothèques deviendront des centres d’analyse. Les tâches classiques, comme acheter les publications, les enregistrer et les mettre gratuitement à disposition, subsisteront mais elles seront réduites au minimum.

Et quel sera le sort des livres qui se trouvent actuellement dans les bibliothèques?

Nous devrons tous les numériser. Et le monde entier y aura accès. Pour les quelques chercheurs qui se penchent sur l’art du relieur ou pour les historiens de l’art, une ancienne écriture manuscrite restera bien sûr accessible. Mais, dans un livre, la plupart des gens n’ont besoin que du contenu. Et celui-ci ne sera pas perdu, même si, au fond, pas mal de choses ne méritent que la poubelle. Après tout, dans l’histoire de l’humanité, il s’est écrit et publié une quantité incroyable de n’importe quoi, que l’on retrouve dans les bibliothèques. Des âneries, des banalités, des redites à ne savoir qu’en faire. Il est incorrect de dire que les livres sont le trésor culturel de l’humanité: 80% de la littérature indexée dans les bibliothèques n’est jamais empruntée. Ce ne serait pas un malheur si quelques livres étaient perdus.

Au fond, vous aimez les livres?

Bien sûr. J’en écris d’ailleurs aussi et j’en ai quelques-uns à la maison. J’aime les feuilleter, mais c’est un plaisir privé. Professionnellement, comme bibliothécaire, j’estime que le livre ne sera plus un média décisif à l’avenir.  

© NZZ am Sonntag
Traduction et adaptation Gian Pozzy


Hebdo » Culture


Blog beauté Nous assistons sans conteste à une mutation dans le domaine du papier.. Pour autant, les livres n'ont pas dit leur dernier mot, et il suffit de voir le nombre de publication de livre en édition broché pour s'en rendre compte... Cela dit, si les "veilles" génération sont toujours attachées au format papier du livre, il y a de grande chance pour que les jeunes rient de ce support dans quelques années. D'un coté, la planète nous remerciera, il me semble que le papier n'est tout de même pas très écologique ! 14.12.2016 - 15:20

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