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Exposition: Edmond Bille et la guerre

Mis en ligne le 11.02.2016 à 06:00

Luc Debraine

Histoire. L’artiste neuchâtelois (1878-1959) installé à Sierre a laissé une œuvre lisse. Sauf à l’époque de la Première Guerre, où son courage et son talent se sont opposés au militarisme. Une exposition valaisanne témoigne de son engagement. En faisant écho à l’actualité, cent ans plus tard.

Il y a peu, le professeur Hans Ulrich Jost rappelait dans L’Hebdo l’affaire des colonels pendant la Première Guerre mondiale, un scandale qui avait déchiré Romands et Alémaniques en 1916. Il y a peu aussi, toujours dans notre magazine, l’historien Christophe Vuilleumier retraçait l’histoire des militaires français ou allemands internés en Suisse pendant la même guerre, accueillis avec d’autant plus de ferveur que leurs séjours forcés soutenaient une hôtellerie alors en crise.

Utiles rappels à l’heure du questionnement de la tradition de l’asile ou d’une votation sur le renvoi d’étrangers criminels. Voilà qu’une exposition étonnante offre un prolongement à ces réflexions historiques. La Maison de Courten à Sierre présente l’œuvre peinte et dessinée d’Edmond Bille (1878-1959), un artiste un peu oublié, même si ses innombrables vitraux continuent à enluminer des églises romandes, ainsi que la cathédrale de Lausanne. Originaire du Val-de-Ruz, vite installé à Sierre, Edmond Bille a mené une carrière d’artiste «officiel», prompt à répondre à des commandes publiques ou à servir des institutions. Son style académique, d’abord adepte de la ruralité puis de l’art nouveau, se coulait dans le goût de l’époque, assurant son succès.

Sous ce vernis lisse, Edmond Bille était en réalité d’une tout autre trempe, comme le montre l’exposition sierroise. La Première Guerre mondiale l’a révélé comme un pamphlétaire engagé et un illustrateur de grand talent.

Ses dessins d’étudiant aux Beaux-Arts à Genève ou Paris le montrent: Edmond Bille était un passionné d’histoire. Or voilà que l’histoire entre à Sierre le 6 février 1916, sous ses yeux. «On était venu là comme à un joyeux spectacle impatiemment attendu. Et le rideau s’était levé sur la guerre! Et la guerre, en se découvrant, saluait ce peuple en liesse avec un rire effroyable et cynique. Nous avions sous les yeux le mensonge de la gloire militaire», note à l’époque l’artiste dans ses carnets, rappelant qu’il était aussi écrivain (et le père de la romancière Corinna Bille).

Edmond Bille évoque ici l’arrivée en Valais des premiers prisonniers de guerre français et belges, en route vers les hôtels et sanatoriums en altitude. A Sierre, à Sion, à Martigny, la population accueille les «internés» avec ferveur, pavoisant les rues de drapeaux tricolores, chantant La Marseillaise ou Sambre-et-Meuse.

Les voleurs de literie

La der des ders tonne aux frontières, mais la Suisse romande choisit son camp, francophile. Ces réfugiés de guerre sont les bienvenus. Même si, souvent tuberculeux, ils meurent en nombre et prennent, les malheureux, une place croissante dans le cimetière de Sierre. Lequel est débordé, selon certains, de sépultures «aux noms étrangers». Lorsqu’il s’agit de juger au Tribunal fédéral deux internés d’origine nord-africaine, accusés d’avoir volé de la literie à Montana, la peine est légère et le renvoi exclu en raison de la guerre. Pas question pour les juges de transiger avec la politique de l’asile.

Edmond Bille consigne tout cela dans ses carnets, puis entre en action. Deux ans auparavant, en 1914, il a déjà détourné un ouvrage patriote de Gonzague de Reynold dédié aux Contes et légendes de la Suisse héroïque. Chargé d’illustrer le livre, Bille donne une vision critique du militarisme ambiant, ce qui lui vaut les réactions violentes des partis les plus à droite. En 1916, l’artiste lance un périodique satirique, critique et audacieux: L’Arbalète. Un titre-flèche, comme le symbole même de la liberté suisse, également inspiré de La Baïonnette française, un journal au même esprit frondeur.

Publiée en couleur par la Tribune de Lausanne, L’Arbalète réunit des illustrateurs au gros cœur et au trait fin. A commencer par Edmond Bille, le maître d’œuvre, mais aussi Victor Gottofrey, Charles Clément et Maurice Hayward. Les plumes de Maurice Jeanneret, Henri Roorda et Paul Budry se joignent à l’aventure éditoriale. Dont l’éditorial du premier numéro, en juillet 1916, est signé par le poète français Pierre Jean Jouve. Celui-ci est un proche d’Edmond Bille, comme l’est aussi Romain Rolland, Prix Nobel de littérature en 1915. Pacifistes convaincus, Jouve et Rolland séjournaient à l’époque en Suisse, participant à l’effort de résistance à la folie guerrière. Entre l’été 1916 et l’hiver 1917, à raison de 34 numéros mémorables, L’Arbalète s’en prend à l’armée suisse, aux industriels, aux profiteurs de guerre.

Courage par temps de censure

Avec quelle verve! Edmond Bille signe des couvertures féroces, montrant une Liberté suisse poignardée sous les feux du 1er Août. Ou le chef d’état-major Theophil Sprecher von Bernegg et le général Wille en don Quichotte et en Sancho Pança. Ou encore les funérailles consternées (mais fictives) du conseiller fédéral germanophile Arthur Hoffmann… Plutôt téméraire à une époque où la censure militaire brillait de tous ses ciseaux.

Pendant les mois de la parution de L’Arbalète, Edmond Bille travaille sur un autre projet personnel, son invraisemblable Danse macabre. Le sommet de son œuvre, un chef-d’œuvre de dextérité et de violence graphiques. Inspirée par les motifs similaires de grands artistes du Moyen Age, de Holbein à Dürer, sans oublier le Bernois Niklaus Manuel, cette suite de vingt planches met en scène un squelette gesticulant.

Bille déborde ici le cadre suisse pour atteindre l’universel, l’actualisant avec les symboles du progrès que sont la locomotive et l’automobile, ou l’usine dont les travailleurs serviront bientôt de chair à canon. C’est grandiose, implacable, engagé: la Danse macabre d’Edmond Bille est le testament grinçant qu’il laisse à la Grande Guerre. L’ouvrage ne paraîtra qu’en 1919, l’artiste de Sierre ayant pris son temps pour mener à bien son grand projet. Ce qui ne l’empêchera pas, après le conflit mondial, de travailler à nouveau pour l’armée suisse et l’officialité qu’il dénonçait avec tant de vivacité peu de temps auparavant.

Bien documentée, ponctuée de tableaux et de nombreuses illustrations originales, l’exposition de la Maison de Courten a été organisée à l’initiative de l’Association Edmond Bille. Elle est signée par l’historien d’art Bernard Wyder, excellent connaisseur de l’artiste et auteur de plusieurs ouvrages sur son œuvre. A voir, par les temps qui courent.

«Edmond Bille et l’histoire». Maison de Courten, Sierre, jusqu’au 6 mars.


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