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A l’image de la surconsommation chinoise

Mis en ligne le 24.11.2016 à 06:00

Luc Debraine

Photographie. Le festival photo de Lianzhou prend cette année pour thème la fièvre acheteuse et les nouveaux riches en Chine. Avec la bénédiction des autorités, qui voient cette critique sociale d’un bon œil. Guest star: le Genevois Christian Lutz.

«Cette journée déchaîne le pouvoir de consommation des Chinois. Elle a une valeur historique: elle montre la transition d’une économie qui était centrée sur le secteur étatique vers le pur consumérisme», se réjouissait au soir du 11 novembre dernier Joe Tsai, vice-président d’Alibaba.

Le site chinois de vente en ligne organisait ce jour-là son Singles’ Day, gigantesque opération de soldes à ce point irrésistibles qu’elle a rapporté l’équivalent de 9,3 milliards de dollars. Ce qui en fait la journée de promotions sur l’internet la plus importante au monde, loin devant son équivalent américain du Cyber Monday (qui aura lieu le 28 novembre).

Les Chinois sont fous de shopping, de dépenses instantanées sur leurs smartphones, d’acquisitions de signes statutaires à quatre roues ou avec des murs en béton. Cette pulsion irrépressible aurait fait s’étrangler de rage Marx, Engels et Mao. Mais elle ne culpabilise pas le Chinois de la classe moyenne ou supérieure. Yin et yang, les contraires sont conçus pour s’assembler, circulez avec votre mauvaise foi d’Occidental critique: après tout, c’est vous qui nous avez montré cette voie pavée de tentations addictives.

Pas tout à fait. La fonction de la culture est aussi de réfléchir aux dérives du moment présent. Y compris en Chine, par exemple au festival de photographie de Lianzhou, ville moyenne de la province de Guangdong, dans le sud du pays. Le rendez-vous annuel, instauré en 2005, est le plus important du genre dans le pays. Ce qui ne laisse pas d’étonner: Lianzhou est perdue dans ses montagnes, à quatre heures de bus de Canton (Guangzhou). Reste que la ville est en passe de s’imposer comme la capitale de la photographie en Chine.

Viagra et prostituées

Le thème principal de l’édition 2016, ouverte le 19 novembre, est précisément le consumérisme, tant chinois qu’occidental, le festival de Lianzhou ayant comme identité de confronter la photographie nationale à celle de l’étranger. Une manière d’encourager la première à se mettre au niveau de la seconde et d’espérer la même reconnaissance internationale que pour l’art contemporain chinois.

Les photographes du cru ne se gênent pas pour montrer les Tuhao (nouveaux riches) à l’œuvre, leurs maisons kitsch, leurs fêtes somptuaires, leurs chambres d’hôtel dévastées au matin. Voire les ancestraux billets funéraires, naguère brûlés pour permettre aux défunts de survivre dans l’au-delà, mais qui ont récemment pris la forme de Ferrari, de sacs Vuitton, de micro-ondes, de Viagra ou de prostituées.

Mmmm… L’accrochage de ces excès, sur les murs des anciennes usines qui abritent les expositions du festival, n’a-t-il pas provoqué des haussements de sourcils chez les officiels de la région?

«Pas du tout, nous n’avons eu aucune restriction de nature politique, note Duan Yuting, directrice du festival, qui a eu l’idée du thème de cette année. Nous montrons tout ce que nous voulions montrer. Bien sûr, le gouvernement à Pékin observe les conséquences parfois fâcheuses de la surconsommation. Il aimerait encourager les Chinois à plus de dépenses réfléchies. Mais il a conscience que cette dynamique alimente l’élan économique du pays.»

«Comme à chaque édition, les officiels ont visité le festival avant son ouverture, remarque François Cheval, l’un des curateurs en chef du festival et directeur en partance du Musée Nicéphore Niépce de Châlon-sur-Saône. Ils avaient plutôt le sourire, même si certains contenus visuels sont violents. C’est exactement ce qu’ils avaient envie de voir en ce moment. Car la croissance de l’économie chinoise est passée de deux à un chiffre. La surconsommation et ses méfaits, y compris corrupteurs, sont actuellement un thème de discussion à Pékin. La recherche d’un nouveau modèle économique est dans l’air.»

Lignes rouges

Ainsi, pas de problème pour montrer le comportement navrant des nouveaux riches chinois. Mais la Chine reste la Chine. Les mêmes officiels n’ont pas laissé passer les quelques traces de sexualité que contenaient les expositions de photographes européens. Le Français Jean-Christian Bourcart expose à Lianzhou sa série documentaire sur Camden, près de Philadelphie, la ville la plus dangereuse des Etats-Unis. Sa photo de deux lesbiennes en train de s’embrasser a été prestement expurgée du lot.

Même restriction du côté de Max Siedentopf. Le jeune artiste basé à Amsterdam a pris les portraits de Namibiens exhibant de l’argent. Mais des femmes aux seins nus n’ont pas plu aux autorités. Du coup, Max Siedentopf a pris un feutre noir pour tracer les seins, actant à gros traits la censure. «Nous avons une belle liberté d’expression, mais elle reste circonscrite par lignes rouges à ne pas franchir, explique un curateur chinois du festival. Comme les révoltes de la place Tian’anmen, le conflit avec Taïwan ou le Falun Gong.»

La menace Las Vegas

Invité par le festival de Lianzhou, le Genevois Christian Lutz n’a pas eu ce type de souci. Il a droit à une grande salle pour y déployer son impeccable série «Insert coins» sur la face sombre de Las Vegas, ses laissés pour compte, ses sans domicile fixe, ses employés de casinos jetés à la rue en fin de contrat.

Si le photographe était méfiant lorsqu’il a reçu l’invitation, en raison de mauvaises expériences passées en Amérique du Sud ou en Asie, c’était pour les conditions d’exposition, le soin apporté à la scénographie. Quelques coups de fil préalables aux habitués des lieux l’ont rassuré.

Sur place, Christian Lutz était heureux du soin apporté à son exposition.

«Je ne voulais pas de cadres précieux ou de lumières sophistiquées. Je montre des gens à la dérive, pas besoin de fioritures déplacées. Les tirages, réalisés ici, à Lianzhou, sont simplement cloués aux murs. Cela me va bien. Je vais rester plusieurs jours sur place. Notamment pour voir si les visiteurs comprennent mon propos, un questionnement en règle sur les valeurs de l’ultralibéralisme. Mon blues nocturne à Las Vegas, ce n’est peut-être pas ce qui attend à coup sûr les Chinois, mais c’est une menace. Un signe «Warning!».

Le message de Christian Lutz sera-t-il entendu par les 50 000 visiteurs attendus au festival d’ici au 9 décembre? «Peut-être pas par la population locale âgée, admet Duan Yuting. Mais certainement par les jeunes, informés de ce qui se passe dans le monde. Cette génération est plus éduquée que par le passé: elle a assimilé les codes de l’image contemporaine.»

A propos. Duan Yuting, aidée par François Cheval, met la dernière main à la conception d’un grand musée de la photographie à Lianzhou, le premier en Chine à être soutenu par des autorités publiques. L’institution ouvrira dans une année. La ville sera alors sur le point d’être reliée à Canton par un train rapide, qui fera le trajet en une heure. Avec son festival annuel et son nouveau musée de 3500 m2, Lianzhou formera un nouveau pôle culturel dans le pays, propre à encourager le désenclavement de la région.

«Surtout, le musée s’installe dans le centre historique de Lianzhou, ajoute Duan Yuting. C’est un moyen de lutter contre la politique de la table rase. Les villes poussent à toute vitesse en Chine, effaçant les vestiges du passé. Un musée peut lutter contre ce phénomène. Après tout, sa fonction est de préserver la mémoire. Et encore plus s’il se consacre à la photographie.»
 


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