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La vie, la mort et Fanny Wobmann

Mis en ligne le 05.01.2017 à 05:58

Isabelle Falconnier

Critique. «Nues dans un verre d’eau», deuxième roman de la trentenaire chaux-de-fonnière, confirme son talent pour raconter ces moments où l’existence bascule.

C’est long, une grand-maman malade qui meurt. Ça n’en finit pas. C’est lourd, un secret qu’on veut cacher et qui se bat pour exister.

Nues dans un verre d’eau, l’exquis et émouvant deuxième roman de Fanny Wobmann, née à La Chaux-de-Fonds en 1984, entrecroise deux moments de la vie de Laura: les longues semaines où la jeune femme se tient au chevet de sa grand-mère malade, qui décline doucement dans un hôpital de Suisse romande, et l’été précédent, que Laura passe près de Londres à suivre des cours d’anglais, sur les conseils du patron de l’entreprise d’horlogerie où elle travaille. Et à rencontrer un homme pâle et son chien qui s’incrustent gentiment dans sa vie.

Passage de témoin

Jour après jour, durant cet été anglais, l’homme au chien et Laura la Suissesse deviennent plus familiers. Il l’invite au pub, lui cuisine une omelette, l’emmène chez sa mère. Elle, intriguée, se laisse mollement séduire, fait l’amour, parle à son chien, boit du thé sur son canapé. Jour après jour pendant cet hiver suisse, la grand-maman s’étiole. A son chevet, sa petite-fille, revenue enceinte des plages froides d’Angleterre.

On ne sait pas quoi faire de la presque mourante. La ramener à la maison? Trouver une place dans un home? Dans une maison de soins palliatifs? Elle n’ira jamais mieux, tentent d’expliquer les médecins aux enfants qui ne veulent pas entendre, aux enfants pour qui cette mort qui s’approche est un encombrement, un dérangement, et qui sont soulagés que la génération suivante, soit la petite-fille de la quasi-morte, fasse le job, reste à l’hôpital à regarder la télévision avec elle, à la promener à la cafétéria, à l’accompagner aux toilettes.

Il n’y a plus que la petite-fille pour écouter la grand-maman radoter, délirer ou se souvenir, ou rire encore. Mais elle écoute, émue par la vie de l’ancienne épicière amenée par son mari dans ce village du Jura neuchâtelois où elle ne connaissait personne, lourde du secret de cette grossesse inavouable.

Nues dans un verre d’eau saisit la grand-mère et sa petite-fille à deux moments clés de leur existence, des moments où tout bascule, la vie et la mort se mêlant dans une valse à mille temps que rien ne semble pouvoir arrêter, que rien n’arrête. Passage de témoin d’un côté, prise de congé de l’autre. Fanny Wobmann pose un regard doucement cruel sur la vieillesse. «Tu es bien plus légère que moi mais tu nous encombres tant», murmure Laura à sa grand-mère.

Ces deux histoires parallèles – Laura et l’homme anglais, Laura et sa grand-mère –, passent par les corps – celui de Laura, de son amant anglais, de sa grand-mère –, des corps dont Fanny Wobmann saisit parfaitement les frissons, les élans, les lourdeurs, les plaintes: la peau que l’on touche, qui picote en entrant dans l’eau de la mer, les lèvres qui cherchent celles d’un garçon qui ne donne pas les siennes, le ventre qui se remplit de gâteau au chocolat comme on s’emmitoufle dans une couverture, les mains qui tremblent de vieillesse, le dos qui se fracasse par terre dans la salle de bain, le ventre qui durcit tout en s’arrondissant.

Une mort contre une naissance

Placé sous le signe d’Océan mer d’Alessandro Baricco, ce roman subtil, poétique et empathique n’en dit jamais trop mais ne retient jamais non plus l’émotion. Cet équilibre fait toute sa force et confirme le joli brin de voix porté par Fanny Wobmann, membre du collectif de jeunes auteurs romands AJAR, auteure en 2013 d’un premier roman qui, intitulé La poussière qu’ils soulèvent (L’Hèbe), entrelaçait déjà des destins, ceux d’une jeune Népalaise et d’un groupe de jeunes Européens à Katmandou.

Tout à la fin, quand la narratrice annonce enfin à sa famille qu’elle est enceinte, expliquant que «c’est un garçon» à son père gêné de demander qui est le père, elle a cette phrase parfaite: «Plus personne ne sait qui est l’adulte dans notre petit groupe.»

Et dans cette pièce où une vieille femme incontinente va mourir en portant des couches, une jeune femme célibataire devenir mère, un père, qui n’a jamais su dire à sa fille qu’il l’aimait, devenir grand-père, la vie échanger une mort contre une naissance, c’est la stricte vérité. A la fin, on n’assiste pas à la naissance du bébé, on ne sait pas si son père anglais le tiendra dans ses bras, si Laura saura quoi faire de cette vie en plus de la sienne. Mais c’est égal: on est du côté des vivants. 


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