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Neruda, un poète traqué

Mis en ligne le 05.01.2017 à 05:57
LUIS GNECCO  Avant de se glisser dans la peau de Pablo Neruda, le comédien a appris par cœur certains de ses poèmes et épousé sa diction, qui était très lente, explique le réalisateur Pablo Larraín.

LUIS GNECCO Avant de se glisser dans la peau de Pablo Neruda, le comédien a appris par cœur certains de ses poèmes et épousé sa diction, qui était très lente, explique le réalisateur Pablo Larraín.

© Filmcoopi



Stéphane Gobbo

Cinéma. Dévoilé à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, le film que consacre Pablo Larraín à son illustre compatriote est, plus qu’un biopic, un formidable film de genre.

Attention, ceci n’est pas un biopic. Le film a beau sobrement s’intituler Neruda, il n’évoque pas, par le menu, la vie de l’homme de lettres et politicien chilien (1904-1973). Son réalisateur, Pablo Larraín le dit d’ailleurs d’emblée au moment d’évoquer son sixième long métrage: «Je voulais avant tout montrer un nouveau Neruda, me pencher sur l’homme qu’il était vraiment. Je dirais que j’ai réalisé un film «nerudien» plutôt qu’un film sur Neruda.»

Le cinéaste chilien, Grand Prix du jury à Berlin en 2015 pour le sombre El Club, s’est dès ses débuts penché sur l’histoire de son pays. Notamment à travers une trilogie revisitant les années Pinochet, démarrée en 2008 avec Tony Manero, suivi de Santiago 73 puis de No en 2012. Dans ce dernier et extraordinaire volet, il racontait, en usant d’une esthétique vidéo vintage, le référendum qui aboutit en 1988 à la destitution du dictateur.

Avec Neruda, il remonte un peu plus le temps – le récit se déroule à la fin des années 40 – pour s’intéresser au passage du sénateur communiste et poète Pablo Neruda dans la clandestinité, puis à ses diverses tentatives de fuite avant de finalement parvenir à rejoindre Paris. Un épisode qu’il aborde en se concentrant non pas uniquement sur le truculent intellectuel, mais aussi sur l’inspecteur Oscar Peluchonneau, un fonctionnaire de police apparemment pas très malin et qui s’est joliment fait berner par Neruda, qui s’amusera à laisser à l’officier ses écrits en guise d’indices.

Amateur de polars

Neruda privilégie le romanesque au détriment du réalisme, et c’est en cela qu’il s’agit d’un film «nerudien». «J’ai voulu évoquer l’univers qu’il s’est créé, poursuit Larraín. C’était un grand personnage qui aimait la nourriture, le vin, les femmes et la littérature, notamment les polars. Il collectionnait beaucoup de choses et a mis en place, autour de lui, une sorte de cosmos. Mon film parle de cela, pas uniquement de l’homme.»

Neruda est impossible à définir en quelques traits, le long métrage l’est tout autant. A travers une photographie sombre et des transparences à l’ancienne, il célèbre le cinéma hollywoodien classique, se frotte tour à tour au film noir, au mélodrame et, dans une dernière partie époustouflante, au western. Lorsqu’on lui fait part de cette remarque, le réalisateur sourit.

«Quand vous soumettez un film à un festival, vous devez remplir un formulaire, indiquer son titre, sa durée, son format, etc. Pour le genre, quelqu’un de la production m’a appelé pour me demander ce qu’il devait noter. Je lui ai dit de laisser la case vide, mais ce n’était pas possible. Alors on a téléphoné à Cannes pour leur dire qu’on ne pouvait rien mettre. Car je ne sais pas trop comment définir mon film. En fait, on n’est pas parti avec l’idée de rendre hommage à des films, mais au travail d’un grand photographe chilien, Sergio Larraín… Qui n’est pas de ma famille.»

Portrait impressionniste

Si le film est réussi, c’est parce que, au final, on ne se soucie guère de savoir si ce qu’il raconte est réel ou fantasmé. Usant d’un montage très leste multipliant les incises, d’une double voix off (Neruda et Peluchonneau), d’une caméra quasiment toujours en mouvement et d’une musique très présente, Pablo Larraín parvient à proposer, dans les marges de ce qui est finalement un road movie, un beau portrait impressionniste du poète, bien avant qu’il ne devienne mondialement célèbre – il obtiendra le Nobel de littérature en 1971.

«Le road movie était idéal pour cerner Neruda, confesse le Chilien, car quand un personnage se déplace, il se transforme. Quand à l’école j’ai découvert ses poèmes, j’ai eu un vrai choc. Mais ceux que je préfère ne figurent pas dans les anthologies, ils sont cachés. Alors qu’on a tous grandi avec ses poèmes romantiques, j’aime ceux écrits dans la rage, la fureur, ceux qui parlent de politique. Imagineriez-vous un poète qui, aujourd’hui, mentionnerait des noms de politiciens et les détruirait? Etrange, n’est-ce pas?»

En effet, il y a un décalage. Comme il y en a un autre entre l’utopie de Neruda et ses proches, et les échecs futurs du modèle communiste. «J’ai pris soin de ne pas être trop naïf, ni de jouer avec le recul historique que l’on a. Mais il faut se souvenir que, au sortir de la guerre, les idées de Neruda étaient très modernes. On était au tout début de la guerre froide, quelques années avant la révolution cubaine. Ces gens avaient un rêve et voulaient changer le monde. Mais en effet, on sait depuis que ce modèle ne fonctionne pas…»


«Neruda». De Pablo Larraín. Avec Luis Gnecco et Gael García Bernal. Chili/Argentine/France/Espagne, 1 h 48.


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