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Premiers romans romands: nos dix chouchous

Mis en ligne le 25.08.2016 à 06:00

Isabelle Falconnier

Rentrée littéraire. Parmi la quinzaine de primiromanciers romands de la saison, qui présentent des profils aussi divers que le fondateur de «L’Hebdo»Jacques Pilet, la soprano Brigitte Hool ou l’inconnue déjà priméeElisa Shua Dusapin, nous avons choisi dix nouvelles voix qui nous ont tapé dans l’oreille.

J’adore ce moment: recevoir le roman d’un auteur qui n’en a encore pas publié et l’ouvrir avec autant d’excitation que s’il s’agissait d’un paquet cadeau avec un gros ruban rouge. A chaque fois, le frisson de la découverte est au rendez-vous. En matière de littérature romande, la curiosité est encore plus grande. Est-ce la naissance d’un écrivain au long cours? Sera-ce l’unique cri d’un auteur qui n’arrivera jamais au bout du second? Quelles surprises recèle cette nouvelle voix? Saura-t-il se faire connaître au-delà de nos frontières? Est-ce un livre pour moi? Réponse en dix titres qui se sont montrés particulièrement convaincants.

Deux romans d’enfance saisissants et éminemment troublants, d’abord. L’enseignante genevoise Silvia Härri, dont on a découvert la subtilité de la plume et la finesse des émotions dans un recueil de nouvelles, Loin de soi, paru en 2013, et les proses poétiques de Nouaison en 2015, livre avec Je suis mort un soir d’été l’histoire de Pietro, architecte à qui tout semble réussir, installé en Suisse depuis des décennies, mais qui cache des secrets d’enfance enfouis là-bas, près de Florence, auxquels il doit soudain se confronter. Vivace comme au premier jour, la découverte, lorsqu’il a 6 ans, de la maladie de la petite sœur, la séparation familiale qui s’ensuit, la folie de la mère et son propre malaise existentiel, à vie.

Elisa Dusapin, déjà primée

Tout comme survit, terriblement vivace, le souvenir de ce directeur de colonies de vacances trop affectueux avec ses jeunes pensionnaires chez le narrateur d’Oscar Lalo qui publie chez Belfond  Les contes défaits, un premier livre d’une rare intensité. En 79 courts chapitres sobres et bruts se raconte un adulte qui n’a jamais réussi à en devenir un, la faute à ces étés où, année après année, sa mère l’envoyait sans se douter qu’il n’y avait que brimades, discipline de fer et abus corporels au rendez-vous.

Avocat spécialisé en droit de l’environnement, Oscar Lalo, basé à Genève, a toujours mené une carrière artistique, enregistrant trois albums en tant qu’auteur-compositeur-interprète et réalisant plusieurs courts métrages pour le cinéma. C’est d’ailleurs son expérience professionnelle en tant qu’avocat qui lui a inspiré cette histoire: l’une de ses premières affaires se passait devant la Cour d’assises des mineurs. Bonne nouvelle: il termine actuellement l’écriture de son second roman.

Deux rencontres insolites et porteuses d’un bel air de liberté ensuite, racontées l’une par Hélène Dormond, chez Plaisir de Lire, l’autre par Elisa Shua Dusapin, aux Editions Zoé. Liberté conditionnelle, de la première, fait se croiser, dans un hôpital, Magali, travailleuse sociale célibataire au grand cœur, et Matthias, adepte de sport et d’adrénaline, cynique et insouciant. Elle-même active dans le social, Hélène Dormond, sœur de Sabine Dormond, auteure et vice-présidente de l’Association vaudoise des écrivains, réussit une jolie fable, fraîche et tonique, sur les liens visibles et invisibles que nous tissons avec nos (dis) semblables.

Coup de maître pour la débutante Elisa Shua Dusapin, jeune diplômée de l’Institut littéraire de Bienne, qui a vu son premier roman, Hiver à Sokcho, récompensé du beau prix Robert Walser avant même sa parution! Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Jurassienne d’adoption, elle s’est inspirée de ce vécu singulier pour raconter le lien fragile, improbable, qui se noue à Sokcho, petite ville portuaire proche de la Corée du Nord, entre une jeune Franco-Coréenne qui n’est jamais allée en Europe et un dessinateur venu chercher solitude et inspiration depuis la Normandie.

Rythme et phrasé impeccables et envoûtants, atmosphère trouble, parfumée de tristesse mais aussi de mille possibles: difficile de ne pas voir qu’une personnalité littéraire émerge sous nos yeux.

Intérêt du public et des médias

C’est d’ailleurs ce qui a motivé son éditrice, Caroline Coutau, à la publier. «Hiver à Sokcho possède un univers et un ton forts et très personnels. C’est indispensable pour que je décide de publier un premier roman. On décèle très vite chez les jeunes auteurs s’ils ont vraiment une écriture à eux ou s’ils n’arrivent pas à aller au-delà de leurs admirations de grands lecteurs.» Une Caroline Coutau qui éprouve toujours un sentiment «d’excitation» à publier un nouvel auteur. «Il y a une sensation de découverte assez euphorisante.

Mais il faut relativiser immédiatement cette sensation: pour Elisa Dusapin, par exemple, d’autres avant moi ont lu une première version du texte, comme Noëlle Revaz, avec qui Elisa a travaillé à l’Institut littéraire de Bienne. Cela dit, c’est important que de nouveaux auteurs viennent régulièrement enrichir le catalogue, cela donne une sorte d’oxygène indispensable, d’évidente stimulation.

Dans les deux sens: les auteurs qui ont déjà derrière eux plusieurs livres ont une maturité, une précision, une aisance dans leur écriture que les premiers n’ont pas forcément d’emblée. Je fais souvent lire aux plus jeunes des textes d’auteurs du catalogue; il en résulte un échange toujours intéressant. D’autant plus que, aujourd’hui, du moins dans un premier temps, celui de la promotion, je dirai que les premiers romans ont plus de chances parce que les médias parlent d’eux presque systématiquement. Les médias ont un appétit insatiable pour la nouveauté; les libraires et les lecteurs aussi.»

L’Aire découvreur

Aux Editions de l’Aire, qui publient pas moins de cinq premiers romans d’ici à la fin d’août, dont les premiers pas en littérature de Romain Debluë, rejeton de la lignée de musiciens-poètes Debluë, ou ceux du ponte du journalisme Jacques Pilet (lire page suivante), Michel Moret abonde: «Il n’y a pas plus de risque à publier un premier roman qu’un autre. Le risque existe surtout dans des domaines comme la poésie. Mais, dans le roman, tout le monde a ses chances. Je n’avais jamais, par exemple, pensé faire quatre tirages du premier livre de Xochitl Borel, L’alphabet des anges, paru en 2014, qui a obtenu le Roman des Romands et le prix Lettres frontière!»

L’Aire joue à fond son rôle de découvreur de nouveaux talents puisque, de Daniel Maggetti à Pajak, en passant par Rose-Marie Pagnard ou Pascale Kramer, la moitié des auteurs romands actifs aujourd’hui ont commencé chez Michel Moret. «J’aime beaucoup publier des premiers romans. Publier un premier roman, c’est un pari sur l’individu et sur l’avenir. C’est fascinant. J’aime jouer ce rôle de découvreur. La qualité de ce que je reçois ne baisse pas, même si certains ont tendance à être trop sages, lisses, conformes à l’époque. Ce qui a changé, c’est qu’aujourd’hui tous les éditeurs reçoivent les mêmes manuscrits, et que c’est celui qui dégainera le plus vite qui l’aura.»

Si Cédric Pignat confirme, dans D’Ecosse, l’ambition littéraire profonde que l’on percevait dans ses nouvelles Les murènes, la surprise vient de Nicolas Kissling, publicitaire et passionné de bonsaïs du côté d’Oron-la-Ville. Le grand projet raconte comment, à la mort de sa mère, Antoine, 39 ans, se retrouve plongé dans le passé de son père Ivo qui, des décennies auparavant, avait précipité sa voiture dans un ravin du Grand-Saint-Bernard en revenant un soir d’Italie.

Ivo, qui avait débarqué de Bergame en Suisse en 1947 pour construire des barrages, tombera, en rénovant un chalet, sur un embarrassant trésor et se lancera dans un grand projet fou qui l’obligera à vivre dans le secret. Autour de la filiation, de l’intégration et des secrets de famille, Nicolas Kissling construit un roman d’excellente facture, original, émouvant et au suspense bien maîtrisé.

Autre roman à suspense parfaitement irrésistible à l’Aire, L’ordre des grandeurs, signé Julien Sansonnens, politicien vaudois POP et collaborateur scientifique de l’Observatoire valaisans de la santé. Rapide, efficace, énergique, il imagine la gloire, la chute et le lynchage d’un journaliste de télévision charismatique qui se lance dans la course au Conseil d’Etat à Genève et se retrouve victime de ses anciens pairs quand un scandale de mœurs explose. Sansonnens, que l’on peut suivre par ailleurs sur un blog très personnel, jubile de manière évidente en décrivant le milieu des médias et de la télévision.

Prix SPG du Premier roman

De quoi confirmer dans sa découverte Thierry Barbier-Mueller, administrateur délégué de la Société privée de gérance, à Genève, collectionneur d’art contemporain, qui a fondé en 2013 le prix littéraire SPG, récompensant d’un prix de 5000 francs un premier roman romand publié en Suisse romande (Marc Voltenauer pour Le dragon du Muveran cette année, Jack Küpfer pour Black Whidah en 2015, Damien Murith pour La lune assassinée en 2014). «La création littéraire romande est d’une vitalité que je ne soupçonnais pas.

Ma seule crainte, en créant ce prix, était que la qualité ne soit pas au rendez-vous… Mais j’ai été déçu en bien, et chaque année il y a matière à un vrai débat et de vraies interrogations quant au livre à primer. Ce qui m’a aussi convaincu que nous visions juste avec ce prix: l’adhésion enthousiaste, dès le départ, des membres bénévoles du jury que sont par exemple Pascal Couchepin, Mania Hahnloser, fondatrice de l’Alliance française de Berne, Hélène Leibkutsch, de la Société de lecture de Genève, ou encore Christine Esseiva, directrice des publications de la SPG.

Et, à l’arrivée, le nombre important de livres en lice, une trentaine à chaque fois. La création littéraire romande nous paraît mériter un coup de pouce en raison de circonstances particulières: le marché est petit, et il est difficile d’y exister vu la force d’attraction du géant français voisin, alors même que notre pays a une véritable tradition dans ce domaine. En outre, en tant que chef d’entreprise, et je pense ici aux maisons d’éditions romandes, je suis touché et épaté par la somme d’énergie, de travail et de conviction déployée par celles-ci pour exister et promouvoir leurs auteurs.»

Conviction et énergie sont effectivement au rendez-vous chez Torticolis et Frères, à La Chaux-de-Fonds, qui croient dur comme fer au premier livre de la nomade genevoise Nicole Kranz, journaliste et marketeuse dans l’hôtellerie de luxe, qui publie avec BullShit le roman coup de poing d’une histoire d’amour qui vire au cauchemar.

Sadisme de l’homme, véritable pervers narcissique qui jouit de la souffrance de Chloé, la soumet à tous ses désirs, l’humilie jusqu’à ce qu’elle craque. Tissant la métaphore de la corrida, ce roman trash a sans doute tout du règlement de comptes, ou de l’exutoire. Il n’en reste pas moins que ce récit ivre de souffrance et de colère est porté par une énergie verbale hors du commun. Et décrit superbement les mécanismes terribles de cette relation de non-amour.

Tout autre ambiance, lumineuse et créatrice, chez la soprano suisse Brigitte Hool, née à Neuchâtel en 1970, qui nous rappelle avec Puccini l’aimait qu’avant sa brillante carrière musicale elle a fait des études de lettres et de journalisme. Sa plongée dans l’intimité de Giacomo Puccini, qu’elle chante depuis toujours – inoubliable Musetta dans La bohème –, ses femmes, ses fantômes, ses obsessions graves et gourmandes, ouvre une porte de réflexion rythmée et chaloupée sur la création musicale et l’inspiration.

Un dernier pour la route

Dernier coup de cœur et mention spéciale pour Bertrand Schmid et sa Saison des ruines. Construction originale, écriture prenante, univers à la fois onirique et extrêmement humain: une réussite. Deux récits s’y croisent: celui de Michel, qui vit à l’alpage une vie rude et solitaire qu’il préfère à toute autre, et celui d’Annie, ado de la grande banlieue pauvre de Londres, délaissée par sa mère, qui découvre la vie et la sexualité avec rage et effroi.

Alors que les premières pages laissent imaginer, et même craindre, un énième récit du terroir postramuzien, la suite glisse vers un récit nerveux, anxieux, qui relie l’ado urbaine et le paysan de montagne par des liens mystérieux et audacieux. Et, contre les grandes espérances que le sort tente de grignoter, Bertrand Schmid, égyptologue, traducteur du grec ancien, enseignant de français à Lausanne, trouve une voie sombre mais tonique et espérante. Et Annie la meurtrie et Michel le tourmenté font entendre leur voix longtemps.


Ils sont au Livre sur les quais à Morges du 2 au 4 septembre:

Hélène Dormond: «Deux sœurs, deux mondes littéraires». Avec Sabine Dormond. Le 4 à 16 h 30, Moyard.

Silvia Härri: «Le fond et la forme». Avec Mélanie Chappuis et Thomas Sandoz. Le 4 à 11 h, château.

Brigitte Hool: «Autour de Mozart». Avec H. J. Lim et E.-E. Schmitt. Le 2 à 19 h, casino. «Jouer et dire la musique». Avec H. J. Lim. Le 3 à 19 h, casino.

Bertrand Schmid: table ronde «A la redécouverte de C.-F. Landry». Le 2 à 16 h, Sainte-Jeanne. Confessionnal. Le 4 à 13 h 15, Moyard. Speed dating. Le 4 à 16 h 30, château.

Elisa Shua Dusapin: «Asie, le dessous des romans». Avec Karine Silla, Agnès Vannouvong et Jean-Christophe Victor. Le 3 à 15 h, Nouvelle Couronne. «Une école pour les écrivains?». Avec Guy Chevalley, Anne Pitteloud, Matthieu Ruf. Le 4 à 15 h, Sainte-Jeanne.


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