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Sylvia Plath: «Comme actrice, j’aspire à m’effacer»

Mis en ligne le 05.01.2017 à 05:56
« Lire les poèmes de Sylvia Plath, c’est se rendre visite, on a accès à des zones de soi qu’on ignorait. » - Charlotte Rampling

« Lire les poèmes de Sylvia Plath, c’est se rendre visite, on a accès à des zones de soi qu’on ignorait. » - Charlotte Rampling

© Marthe Lemelle



Alexandre Demidoff

Conversation. Charlotte Rampling libère en musique les poèmes bouleversants de l’Américaine Sylvia Plath. Confidences au bout du fil, en marge d’un spectacle présenté à l’Octogone de Pully.

– Allô.

– Madame Rampling?

– Oui.

Ce midi, le ciel est fauve, la voix de l’actrice bleutée. Une douceur, une distance, un je ne sais quoi de distraction. A son côté peut-être, sur le divan, un gros chat angora, celui qui veille en samouraï philosophe sur son appartement parisien.

– Vous avez un moment, Madame Rampling?

– Oui.

Comment est-elle, Charlotte Rampling, au zénith de la journée? Pieds nus, sans doute, comme souvent à la maison. Elle revient d’un musée, une visite rien que pour elle avec le conservateur. Tout à l’heure, elle écrira, qui sait, dans le carnet où elle consigne ses pensées, comme sa mère le faisait.

Ou elle filera à Saint-Germain-des-Prés pour retrouver l’atelier où elle peint. Ou elle ouvrira un livre, un recueil de poèmes, The Colossus ou Ariel, de Sylvia Plath, cette écrivaine américaine ultraperçante, ultradéchirée, qui suture la douleur, qui sombre et qui remonte à la lumière, qui lutte, pied à pied, contre la dépression, qui dorlote ses enfants, Frieda et Nicholas. Puis, un jour de février 1963, à Londres, elle est submergée: elle ouvre le gaz dans sa cuisine. Elle avait 30 ans.

Comme une plage en hiver

C’est de Sylvia Plath justement qu’on veut parler, du spectacle que Charlotte Rampling et la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton lui consacrent, de ces Danses nocturnes qui les entraînent aux quatre vents depuis deux ans, à Paris, à Montréal, à la Comédie de Genève, et aussi à l’Octogone de Pully le 17 janvier. «Je voulais faire quelque chose avec Sonia, une performance de musique et de poésie, comme j’ai pu en faire aussi avec des textes du poète grec Constantin Cavafy.»

Ici, il faut se représenter la scène nue comme une plage en hiver. Sonia et son violoncelle. Les suites de Benjamin Britten qui bientôt adouciront les récifs de Sylvia. Et Charlotte qui embrasse la lumière, en bourrasque. Parce qu’il faut happer le spectateur, explique-t-elle.

«Il faut que le public comprenne qu’il est tenu, dès le premier vers.» Et comment ne serait-il pas soufflé? Les mots qu’elle débride en ouverture sont ceux de Lady Lazarus, ce poème de la dernière heure, traversé par le spectre du nazisme, éclatant de colère, toboggan à précipices multiples. On entend ceci, dit en anglais par la comédienne, traduit ci-dessous par Laure Vernière:

«Messieurs, Mesdames / Voilà mes mains / Mes genoux. / Je n’ai que la peau sur les os / Et pourtant, je suis la même femme identique à moi-même. / La première fois, j’avais dix ans. / C’était un accident. / La seconde fois, je voulais vraiment en finir / Ne plus jamais en revenir. / Je me suis refermée / Comme un coquillage. / On a dû appeler, appeler / Et m’arracher les vers comme des perles gluantes. / Mourir / Est un art, comme tout le reste. / Je le fais exceptionnellement bien. / Je le fais et c’est l’enfer. / Je le fais et c’est la vérité.»

La vie après Sarah

«La première fois que j’ai lu Sylvia Plath, j’avais autour de la vingtaine. J’ai été étonnée par son courage, sa façon de mettre des mots sur ce que la société admet mal, le suicide, le deuil si douloureux d’un père perdu alors qu’elle était encore enfant. C’était un cri, presque trop dur pour moi à l’époque.» Trop violent. Trop proche d’elle sans doute aussi.

Dans Qui je suis (Ed. Grasset, 2015), cette méditation à pas de loup sur sa vie écrite avec Christophe Bataille, elle raconte la fin d’une jeunesse, justement. Dans ces jardins intimes, pas de Luchino Visconti et de Damnés, de Liliana Cavani et de Portier de nuit, de Woody Allen et de Stardust Memories.

Mais les silhouettes indépassables d’une enfance anglaise, puis française. Tiens, là, c’est son père qui passe, Godfrey Lionel Rampling, champion olympique de course à pied aux Jeux de Berlin en 1936, officier solaire que la guerre a rendu taciturne. Et là, c’est sa mère, Isabel Ann Gurteen, qui vous arrête. L’éclat de ses yeux, les soirs de bal quand elle dévisage tous ces hommes que Godfrey éclipsera. Mais c’est la grande sœur adorée, Sarah, l’aînée de trois ans, qui aimante le récit.

«Pas facile de te raconter, Sarah. Je tourne autour de toi. Autour de nous deux. Autour de notre enfance, de nos jeux, de nos danses, de nos déménagements. Autour de ton beau visage. Ta vie m’échappe. Tu t’échappes.» Au mois de février 1967, Sarah se suicide, elle a 24 ans, elle est mariée en Argentine, elle vient d’avoir un petit garçon. Charlotte est sans voix – elle n’apprendra que trois ans plus tard les circonstances du décès.

Le cinéma l’aspire, la sauve peut-être, l’immunise en apparence. La tristesse est un marais infini, mais la jeune femme donne le change. Ecrire Qui je suis sera sa façon de retrouver la source, d’en sentir l’eau vive, de ne pas trahir son secret. Et de ressusciter la tendresse de ces dimanches après-midi où Sarah et Charlotte reçoivent comme des petites reines, cernées par un essaim de jeunes garçons prêts à tout pour un slow. On boit du jus d’orange, on chante Luis Mariano ou les Beatles, on se sent comme Gatsby le Magnifique.

A fleur d’âme, Charlotte? Oui, mais avec une âpreté qui exclut toute mièvrerie. Ecoutez-la encore, en ce midi fauve. Elle vous parle de Sylvia Plath, de son obsession de la fin qui donne à chaque mot sa nécessité. «Et vous, vous avez toujours écrit?» demande-t-on. «Oui, beaucoup, dans des cahiers, mais Qui je suis est le premier livre. J’avais une exigence terrible, je voulais qu’il traite de ma jeunesse, mais qu’il ait une dimension poétique. Rendre la vie un peu poétique est une discipline.»

Le plaisir d’être face au public

Jouer relève de cette même ascèse. «Je suis ambivalente, je ne voudrais pas me lancer dans une grande pièce; ce qui me plaît, c’est cette communion avec le public qui passe par la poésie. En tant qu’actrice, j’aspire à m’effacer, à me faufiler de manière secrète dans les personnages, sans faire de show. Le théâtre au sens classique, c’est trop de show pour moi. Dans tout ce que je fais, je cherche une intimité. Lire les poèmes de Sylvia Plath, c’est se rendre visite, on a accès à des zones de soi qu’on ignorait.»

Sous les feux de Danses nocturnes, Charlotte Rampling tangue doucement sur un pouf, ramenée à elle-même par l’archet de Sonia Wieder-Atherton. C’est ce que l’actrice appelle une chorégraphie intérieure. A l’écrivain Christophe Bataille, dans Qui je suis, elle dit: «Vous savez, Christophe, j’aime disparaître. C’est ainsi. Je vois les gens, je ne les vois plus. Peut-être ne nous reverrons-nous jamais.»

Charlotte Rampling a le sens de l’éclipse, ce que le cinéaste David Cronenberg a appelé un jour «la grâce d’un fantôme». A la seconde, elle vous dit au revoir, c’est ouaté et amical. Dans l’oreille, le bleu de sa voix. 


«Danses nocturnes». Pully, L’Octogone. Le 17 janvier 2017 à 20 h 30. 

Rencontre avec Charlotte Rampling et Sonia Wieder-Atherton à l’issue de la représentation, animée par le cinéaste Lionel Baier. www.theatre-octogone.ch


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