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Yann Moix au pays de la terreur

Mis en ligne le 05.01.2017 à 05:59
YANN MOIX  Né à Nevers en 1968, romancier, chroniqueur, essayiste, auteur tant de «Podium» le roman que de «Podium» le film, il est aujourd’hui l’un des intellectuels parisiens les plus en vue de sa génération.

YANN MOIX Né à Nevers en 1968, romancier, chroniqueur, essayiste, auteur tant de «Podium» le roman que de «Podium» le film, il est aujourd’hui l’un des intellectuels parisiens les plus en vue de sa génération.

© Frederic Stucin / Pasco



Isabelle Falconnier

Rencontre. L’écrivain-réalisateur, chroniqueur de Laurent Ruquier dans «ONPC», propose avec «Terreur» son analyse du terrorisme en France depuis «Charlie Hebdo». Essentiel et ravageur.

Il a attendu deux ans. Tous les jours depuis les attentats dans la rédaction de Charlie Hebdo et à l’Hyper Cacher, jusqu’il y a quelques semaines, à la veille de l’attentat de Berlin, Yann Moix a pris des notes. Pour tenter de «penser» le terrorisme, les terroristes, leur jeunesse, l’islamisation, la violence, le nihilisme. Même si, reconnaît-il, surtout si, justifie-t-il, «penser les attentats est une gageure, parfois même un oxymore: le risque est soit de donner trop de sens à ce qui n’en a pas, soit de rater les étapes d’un processus plus complexe qu’il n’y paraît».

C’est bien, Yann Moix qui pense. Il ne suit personne, ne pense comme personne, ose penser tout haut. Terreur est une suite de paragraphes courts qui partent du constat de la «débauche d’analyse sur les attentats» pour arriver à une page vierge dédiée au «nouvel attentat qui vient d’avoir lieu», qui aura forcément lieu.

Entre deux, un long cheminement, une progression opiniâtre, un questionnement obsessionnel sur l’ampleur du désastre, le comportement des politiques, l’Etat islamique, les frères Kouachi, Amedy Coulibaly et les soldats de Daech, leur art de la mise en scène, leur soif de célébrité, leur misère sociale et sexuelle, leur relation à l’islam, notre relation à l’islam, l’état de guerre, la différence entre les kamikazes et les zombies-terroristes, la transcendance, l’indignation – «autant de termes qu’on ressasse à longueur de journées sans jamais s’arrêter pour les creuser, les approfondir jusqu’à la nausée».

Pour lui, les frères Kouachi et Amedy Coulibaly sont les tristes protagonistes d’un événement originel, «matrice de tous les attentats qui suivirent» et qui vont suivre.

Concentré, tendu, sec, sexy, dans ce bureau de la revue La règle du jeu à laquelle il collabore depuis 1994, rue Sébastien-Bottin, à côté des Editions Gallimard qui l’attendent tout soudain pour un comité de lecture, le romancier (Jubilations vers le ciel, Anissa Corto, Panthéon, Naissance), essayiste (La meute, Cinquante ans dans la peau de Michael Jackson), réalisateur de films (l’excellent Podium, le raté Cinéman), chroniqueur phare de l’émission On n’est pas couché animée par Laurent Ruquier les samedis soir sur France 2, regrette presque d’avoir à parler de ce livre.

«Tout est dedans. Et c’est un sujet grave. Il est difficile de faire passer des nuances dans les médias. Je me suis déjà fait insulter quand j’ai tissé un parallèle entre le terrorisme et la téléréalité ou dit que les victimes étaient mortes pour rien.» Sans parler de l’accueil scandalisé de Partouz, qui tissait en 2004 déjà un lien entre terrorisme et frustration sexuelle.

Comprendre «malgré tout»

Si Terreur porte ce titre, c’est non seulement parce que son auteur aime les titres courts, et que, étrangement, «aucun livre sur le sujet ne porte ce titre», mais aussi parce que «nous vivons une nouvelle ère de terreur»: «Nous connaissons désormais une nouvelle manière de mourir. Mourir sur les routes, en avion, d’une crise cardiaque, nous étions habitués. Le terrorisme a amené une nouvelle manière de mourir. Tout le monde est concerné, contrairement au terrorisme des années 70 ou 80, qui était ciblé. Aujourd’hui, l’ennemi des terroristes est l’innocent, le passif, l’anonyme.»

Il a écrit ce livre parce que le président de la République a déclaré «Nous sommes en guerre» et que «les écrivains ont toujours voulu dire la guerre». Et aussi pour comprendre «malgré tout»:

«Ce qui se passe nous dépasse. Le terrorisme épuise tous les raisonnements. Il aspire tous les intellects à la manière d’un trou noir. Le 11 septembre 2001 était un événement intelligent. C’était une prouesse intellectuelle, technique, logistique, hors norme. Les attentats de 2015 ou 2016 ne sont pas intelligents. Les terroristes qui tuent des gens à Paris ou à Nice ont un pois chiche dans la tête. N’importe qui, à peu près, peut faire ce qu’ils ont fait. Avant, on plaquait de l’intelligence sur des gens qui en avaient. L’analyse était payante. Aujourd’hui, les attentats sont d’une teneur idéologique et d’une prouesse intellectuelle proches de zéro. Ce qui n’empêche pas l’intelligence de tous de se heurter aux faits sans pouvoir en faire quoi que ce soit. Ni expliquer, ni comprendre, ni prévoir.»

Terreur, qui convoque Maxime Du Camp, Philippe Ivernel, Nietzsche, André Suarès, Machiavel ou Sénèque, explique pourquoi «nous en avons pour un siècle» d’actes terroristes comme à Paris, à Nice ou à Berlin. «Même si l’Etat islamique n’a pas, ou plus, de territoire géographique, de fait ça ne changera rien, avance Yann Moix. L’EI est devenu un état d’esprit. Une franchise mentale. Des gamins se feront sauter en invitant leurs camarades à un goûter d’anniversaire, des gens le feront lors de réunions de famille.»

Yann Moix met le doigt sur deux constantes: la jeunesse des terroristes, et «leur problème avec la sexualité, dans un sens large, des difficultés dans ce domaine-là». Et leur but commun: la notoriété.

«Ces jeunes n’ont trouvé que ça pour passer à la télévision ou se faire connaître du monde mondialisé d’internet qui est le leur. Ce qui passe par un effort de mise en scène constant: les vidéos de Daech produisent des images qui font ressembler la réalité à la fiction. De plus, ils s’attaquent à des gens à qui ils veulent ressembler. Ils veulent ce que nous avons. Ils aspirent ainsi au sexe, à la notoriété et au bien-être. On est loin d’une aspiration à la transcendance.»

Que faire? Comment réagir? «Notre champ de réaction est hélas réduit. Nous commémorons, c’est tout. Je suis passif! Comme tout le monde! Nous sommes acculés. On ne peut même pas se révolter. Si on veut envoyer l’armée quelque part, ce serait partout, qu’il faudrait l’envoyer, dans les chambres des ados, dans les ordinateurs! Lorsque les 700 djihadistes français reviendront, ils seront des bombes à retardement. Les enfermer en prison ne sert à rien, elle est même désirable à leurs yeux.

Il n’y a pas d’antidote à la misère intellectuelle et sentimentale, à l’ennui. D’autant plus que notre société a généré un effet pervers: la vraie violence, c’est l’égalité. La violence initiale, c’est de faire croire à tous que l’égalité est possible, que si on veut, avec de la volonté, on peut. Se développe chez ceux qui ne réussissent pas comme ils voudraient une haine de soi violente.»

La vie qu’il voulait mener

A presque 49 ans, né à Nevers le 31 mars 1968, fils d’un kinésithérapeute espagnol, diplômé à la fois de l’Ecole supérieure de commerce de Reims, de philosophie et de Sciences-po, Yann Moix mène la vie qu’il voulait mener à 20 ans. «A la virgule près. J’aurais payé pour avoir cette vie.» Son rôle de chroniqueur chez Ruquier dans une émission certes intelligente, mais de large audience, lui donne accès à ce grand public auquel des romans ambitieux, exigeants, rageurs, une pensée décapante et haut de gamme ne le destinaient pas forcément.

Chez Ruquier, un ami de vingt ans, il est parfait: cinglant mais articulé, à rebrouse-poil, sincère, original, rustre parfois, subtil toujours, capable d’exercices d’admiration d’une sentimentalité extrême autant que de diatribes déconstructives ravageuses, gérant avec flegme les clashs avec Michel Onfray, Nicolas Bedos, Patrick Sébastien, Mathieu Kassovitz, Nekfeu, Maître Gims, Natacha Polony, Patricia Kaas ou Laurent Baffie.

Il a mis trois mois à oser dire ce qu’il pense. «Au début, j’étais trop gentil. Je n’étais pas moi-même. C’est très difficile de dire ce qu’on pense. Ce n’est pas pour rien qu’il n’y a aucune émission où les animateurs, les journalistes disent réellement ce qu’ils pensent à la personne en face d’eux. Dans la vraie vie, personne ne dit à son interlocuteur: «Je n’aime pas ce que tu fais.» On s’arrange pour ne pas avoir à donner son avis, on élude.

Là, je n’ai pas le choix des invités. Je fais avec. Oser dire réellement ce qu’on pense aux artistes sur un plateau télé, c’est comme un dépucelage. Un jour, on crève la bulle, et il n’y a pas de retour. C’est libératoire, jubilatoire. Mais je me fais deux ennemis à vie par émission. Même s’ils affectent de prendre bien les critiques, ce n’est jamais le cas. On m’a reproché de dire des choses désagréables aux femmes aussi. Mais la parité, ça passe par un traitement identique des femmes ou des hommes!»

La notoriété n’a rien changé à sa vie. «Je n’en profite pas. Je ne sors pas, je suis en couple depuis plus d’un an, je n’ai rien changé à mes habitudes.» Il a troqué son appartement porte de Clignancourt contre un domicile dans le plus bourgeois VIIIe arrondissement. A

près avoir beaucoup consommé de filles et de sexe entre 25 et 40 ans, il a tenu parole et, passé le cap des 40 ans, envisagé la femme autrement que comme un simple objet de divertissement. Marche ou natation, il fait plusieurs heures de sport par jour. «Le sport est la chose la plus importante de ma vie. Tout le reste tourne autour. Cela dit, j’ai une grosse capacité de boulot.»

Comme on a amené du Toblerone pour lui prouver que la Suisse ne lui en veut plus de sa diatribe haineuse anti-helvète dans La meute au moment de l’arrestation de Roman Polanski, il en profite pour partager le calumet de la paix: «C’est fini, cette histoire, promis. Je suis prêt à dire du bien de la Suisse!» 


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